‹ Œuvres dramatiques de Camille BernayChapitre 390 sur 391 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Cabrant sa haute taille, et la tête rejelée en arrière, — ce qui faisait encore mieux ressortir le robuste galbe de ses épaules, de plus, 'le chapeau un peu de côié , la main gauche sur la hanche, et dans la droite les fleurets dont j'ai parlé, se présenta devant nos deux jeunes gens le nouveau personnage que vous savez ; et, quant à son visage, sa physionomie, son costume, ses manières, tout cela était assez singulier pour que je vous en dise quelques mots. Ainsi, avec sa face presque carrée, ses cheveux désordonnés et d'un blond chaud , son front fortement proéminent au-dessus des sourcils, mais fuyant vers le crâne, ses grands yeux verdâires, fixes et fascinans, ses pommettes saillantes et veinées de rouge, son nez aux narines précises et dilatées , plat sur le milieu, crochu par le bout, et d'ailleurs , si solidement joint à la face , qu'à peine s'en détachait-il, semblable en cela à celui des lions et de Michel-Ange, enfin, avec la carrure de son menton , l'ample circuit de ses mâchoires, son teint fiétri, sa bouche altièrement découpée, mais railleuse, cynique, populaire, et que n'abritait point tellement la toufle de sa moustache fauve , qu'on n'aperçût de temps à autre ses dents noircies par la fumée du tabac, et crénelées par le tuyau des pipes ; avec ce visage , dis-je, cet homme n'était certe point beau ; mais qu'il fflt laid , repoussant, pas davantage; car, outre qu'on ne l'oubliait jamais, une fois vu, on s'y sentait presque entraîné lorsqu'on le voyait. Seulement, c'était un attrait timide et mélangé d'inquiétude ; l'apparente franchise de celte physionomie pouvant très bien, se disait-on, n'être que de l'effronterie sur de l'astuce, de même que sous son air d'intrépidité et d'audace, on croyait parfois entrevoir la férocité sans frein d'un homme de [rapine. Voilà pour cette

LE MASQUE. dlil

ligure et pour i'cfl'ct qu'elle produisait. Que, si maintenant vous vous représentez, lecteurs, des boites vernies mais percées, un pantalon neuf mais couvert de taches, un habit neuf aussi, bien fait, à la dernière mode, mais avec un bouton de moins et deux autres qui pendaient, une cravate en soie, brochée ricliement, mais à peine nouée, et dont les bouts allaient se perdant dans le fouillis fripé d'un jabot sale, un lorgnon en or, de bon choix, précieux , mais Uottant sur un gilet déchiré ; si vous vous représentez un tel costume, accompagnant un tel visage , et que vous y ajoutiez une démarche, des manières parfaitement d'accord avec le reste, c'est-à-dire, associant de la plus brusque façon le grand seigneur et le faubourien , le fashionable et le voyou, le soldat et le bandit, l'homme et la béte fauve, alors, lecteurs, devant cet ensemble si étrangement disparate et déréglé, vous comprendrez sans peine que cet homn)e fit sur tous ceux qui le voyaient, principalement sur les jeunes gens, la mixte impression que ron vous a décrite; impression, je le répèle, à la fois attractive et répulsive, curieuse et eiïrayée, pareille, en un mot, à ce que l'on éprouve devant quelque grand lion dont on admire la beauté à travers ses barreaux, tout en se félicitant que les barreaux y soient, et dont on aimerait à toacher la royale crinière, si l'on ne craignait d'être dévoré par ses dents.

Sur quoi , et après m'étre préalablement justifié d'une aussi longue description, par la nécessité où j'étais de bien faire connaître un des personnages les plus importaos de cette histoire , j'en reviens, lecteurs, à l'exclamation poussée par notre ami Trombard, lors de l'apparition de ce visiteur inattendu.

— Eh! mais, s'écria-t-il, ou c'est Mathias de la Réale, Mathias lui-même, ou je veux devenir sur-le-champ aussi eililé et pointu qu'une sonde de commis de la douane.

— Ce qui, certe, riposta ledit Mathias , avec une sorte d'enrouement qui sentait le rogomme et la débauche, ce qui, certe, serait une métamorphose non moins extraordinaire qu'aucuno de celles dont il est parlé dans Ovide ;

Cfi'i l.E MASQLt.

car, ajouia-t-il, tout en serrant riulcmeni la main de Troinbard, et en s'incliitant légèrement devant Ludovic , ainsi que d'ailleursje m'en doutais, lorsqu'il me prit fantaisie de m'informer en passant si par hasard tu n'étais pas mort de combustion instantanée, je vois avec plaisir que je vous retrouve ici plus spongieux que jamais à l'endroit des alcools, mons Trombard.

— Quoi? veux-tu dire que j'ai bu, répondit notre gros jeune homme. Une misère, Mathias ! de quoi aider à la digestion, rien de plus. Eh parbleu! bien m'a pris d'y aider, car, de te voir entrer de la sorte, le chai>eau <ie travers et llaraberge au vent... Au diable fleurets, briquets, pistolets et généralement tout ce qui ne sert qu'à moissonner les malheureux mortels ! rien n'est à mon sens plus indigeste. Et, sur ce, Mathias, — sans doute, je suis ravi de ta bonne visite, — mais, dis-moi : je remarque là dans ta main deux forts longs instrumens qui me déplaisent; voudrais-tu tuer quelqu'un ? J'ose espérer que ce n'est pas moi, mou ami.

Ni toi, ni personne, Trombard, D'autant, — continua nonchalamment Mathias, et tout en remplissant d'eau-devie un verre à vin de Champagne resté sur la table, verre que de plus il avala d'un trait, — d'autant que cela est déjà fait.

— Quoi? cela! demanda Trombard.

— Eh! parbleu! une affaire que j'ai eue ce matin. Or, comme pour l'instant je loge peu, j'ai encore là les fleurets. Un duel derrière la Glacière. J'eus même un moment l'intention d'aller te prier d'être mon témoin, mais ma foi...

— \fa foi! interrompit Trombard, tu as aussi bien fait de t'en dispenser. Non pas que je t'aurais refusé ; non, certainement; mais il y a maintenant de telles mesures prises contre duellistes cl témoins... tu as aussi bien fait de ne point venir.

— En cITet, dit alors Ludovic, qui d<'puis la brusque en-

Lt MASQUE. GûS

née de Mathias, ne l'avait pas quille des yeux, il paraît qu'il y a maintenant de sévères lois coDlre le duel.

— Ah! les lois! répartit notre homme en levant les épaules. D'excellentes barrières, oui, pour les rosses et les ânes, mais que franchit d'un bond l'étalon libre. Les lois! après les quelques services qu'on a rendus au gouvernement, ce fds des barricades, qui n'est occupé depuis dix ans qu'à se désencronier des gourmes de sa naissance, il serait curieux qu'une loi, puisque loi il y a, s'avisât de m'inquiéter à propos du drôle de ce matin. Un écrivassier de cette espèce! non qu'il m'eût posilivcment olFensé, non, mais il me déplaisait. Tu conçois, Trombard. Qu'un sot, maigre, râpé, qui ne fait rien, n'est bon à rien et n'a rien , «ju'un tel cuistre en rencontre un autre à la cervelle non moins vide,(|iii pourtant est bien nourri, bien velu, fume (les cigares de la Havane, el a la bourse pleine, U: sot râpé de s'élonner el de dire au sol vêtu. « Kn vérité, je t'admire ! je suis très maigre et te vois très gras; comment diable fais-tu? je désirerais ejigraisser. — A quoi l'auire aussitôt : Rien de plus aisé, mon ami; je te connais presque aussi spirituel que moi; fais ce que je fais. Avec les cinq sous que voici, va acheter encre, plumes, papier; puis, rentré chez loi, broche-moi (|uclque bon article contre le gouvernemenl; comme tu l'entendras, facélieusemenl ou docloralemerjl, à ion choix. Facélieusemenl, en critiquant comme il faut les actes de tels et tels qui sont au pouvoir : sur ce que l'un d'eux, par exemple, a le nez loiig ou lorlu; cet autre, un habit vert ou bleu; un troisième, des souliers au lieu de bottes. Docloralemenl, en entlanl de ton mieux quelque longue et venteuse déclamation, avec de grands mots, ou plulôl de grands sons comme ceux-ci : aiïranchissement des prolétaires, destruction du monopole, plus d'impôts, plus «l'abus, élargisseinenl du cens, progrès, propagande ! bref, tout ce qui le passera par la tète, mon ami. Tout est bon pour un article. Quant à des raisons, chose inutile! des calembourgs et du pathos; surtout des calerabourgs ! avec celte sorte d'argumens, rien qu'on ne puisse en France saper et démolir. Dieu n'y tiendrait point! pas d'homme d'ciat qui y résiste! et comme tout

644 LE MASQCt.

(Icslructeur d'hommes d'élat représente nalurcllcmcnt ([uelque chose d'important, il s'ensuit que pour avoir lâché dans un journal mainte grosse phrase plus ou moins vide, mainte pointe plus ou moins épaisse tu deviendras comme moi fort important , et tu engraisseras. » Or, sache-le, Trombard , ceci est justement l'histoire de mon écrivassier : un de ces braillards, te dis-je, de ces opposans quand même, qui n'ont d'autre opinion politique que celle d'un dîneur à quarante sous, triste , devant Véfour, ou celle d'un roquet japant après quelque gros chien ; tel il était. Tant et si bien, qu'il y a huit jours, mon homme s'étant permis je ne sais plus quelle sotte tirade sur la guerre d'Afrique où j'ai été et où il n'entendait rien, ma foi, je résolus de rendre service, tant à l'état qu'à cet imbécille : à l'état, en le débarrassant d'un aboyeur à tout propos; à cet imbécille, on l'empêchant de l'être quelques vingt ans de plus. Ce qui ne fut, parbleu! pas long. Ainsi, avant-hier un soufllet; ce matin sur le terrain, puis, une, deux, trois ! tout fut dit, et je l'abrégeai.

— Quoi? est-il mort? demanda encore Trombard, non sans un certain mouvement d'effroi, qu'il ne put réprimer.

A quoi, comme choqué d'un pareil doute : — Belle demande ! répondit notre tueur gouvernemental , ai-je la mine de faire les choses à moitié ?

— Puis, remplissant de nouveau son verre ety penchant ses lèvres: Il y eut même. — ajouta-t-il, tandis qu'il buvait et riait tout ;à la fois, ricanement féroce qui, plissant le dessus des yeux, dilatant le nez sur la face, tirant les narines en haut, et agitant les crins de la moustache, transforma un moment cette figure en quelque chose d'aussi hideux qu'un museau de hyène fouillant dans de la chair vive, — il y eut même dans l'alfaire, ;ijouta-t-il, une circonstance tout-à-fait plaisante, cl qui me fit penser à toi, Trombard; c'est que mon cuistre étant non moins ventiu que toi, et plus buveur peut-être, il me parut comique... ah! ah ! je n'y puis songer s\ns rire, — il me parut comi-

que, voyant cette panse pleine de vin. d'y perforer, ou plutôt d'y forer mon drôle par le nombril... oui, comme on fore uu tonneau. Tellcaicnt que je puis bien dire... ah! ah! ah!., que ce ne fut point là un homme occis... non, mais un homme mis en perce.

Et celte bêle fauve de continuer à rire. Quant à nos jeunes gens, mal à l'aise d'Iiorreur et do dégoût, tous deux s'entre-rcgardaicnt sans souiller; ce dont le facétieux Maihiass'étant aperçu : Au surplus, rcpril-il, chaiigeant de ton et avec une sorte de brusque franchise, tu sens, Trombard, que je ne suis point venu uniquement pour te débiter ces folies. Le fait est que je suis en fonds, et c'est ce qui m'amène : d'abord, mon ami, pour te demander si tu as besoin de ces cent-soixante francs qu'il me semble te devoir, — et il jeta négligemment huit pièces d'or sur la table,—ensuite, Trombard... — Mais que diable as-tu à me considérer avec ces deux yeux ronds? Ah ! je vois. Tu es surpris (|ue je m'acquitte. Il est certain que, généralement parlant, c'est peu mon habitude; mais avec toi, qui es un bon vivant et mon ami, je ne regarde point à cela. Si même il te fallait quelques autres centaines de francs...

— Merci, Mathias, merci! dit alors Trombard, encore tout surpris en effet, je ne suis nullement ù court, grâce au ciel!

— Oui! eh bien! à ton aise, mon cher, ;i ton aise! — Et, parlant ainsi, Mathias était presque devenu bonhomme. — Tu comprends que ce sont là des bagatelles sans conséquence; de ces choses qui s'oQVent et s'acceptent comme une pipe de tabac, comme ce qui me reste à l'offrir. Ainsi, je vais de ce pas à l'estaminet de l'Europe, ou je me propose de payer un punch général à toute la boutique, y compris les garçons. Y veux-tu venir avec moi? Outre le susdit punch, noiis y trouverions diverses vaiiétés d'imbécllles que je griserai et qui nous divertiraient; un, entre autres, que tu connais comme moi : d'autant plus égayant, qu'il aura de graves malheurs à nous raconter : Alfred Debruge.

— Alfred Debruge ! répéta Trombard, tout en jetant uu

rapide coup (l'œil ù Ludovic. Et quels si graves malheurs? ^

— Quels! parbleu! ses sottises. Et n'est-ce pas suffisant* Vois-moi sa tête : la nature ne lui a-t-elle point fait une face de mouton? qu'il soit de son espèce. Eh bien! non. Mon mouton a voulu jouer au loup, se lancer à travers boursiers, courtiers, coulissiers, et autres voiacités du même appétit. Qu'en est-il résulté? que tous lui ayant mangé la laine sur le dos , il se trouve maintenant aussi tondu que possible, devant partout, ne sachant comment vivre, embourbé dans les billets, les usuriers, les créanciers! que sais-je?un tas de choses qui pour un homme robuste n'ont pas plus d'importance que les gouttes de pluie qui lui tombent sur la crinière ; mais énormément aplatissantes pour un homme de coton comme Alfred de Ek'uge. Aussi, faute de savoir où donner de la tête, en est« il arrivé à trente six mesquines fdoutcries vraiment honteuses par leur petitesse. Et voilà où mène la sottise qu'enfle la vanité! sans oublier en outre, — continua Mathias en riant, mais d'un rire qui celte fois n'était que joyeusement moqueur,— sans oublier, Trombard, une autre infortune plus grave encore, et surtout bien faite pour émouvoir : c'est qu'à travers tout cela, comme le tendre Alfred persévère à adorer sa Lodoïska Ponialowska , quelque chose comme cela, bref, uue modiste qui a éprouvé des malheurs, et d'ailleurs non moins polonaise que les marchands de dattes ne sont arabes, comme donc il persévère à l'adorer, et elle a à le coiQer, vu son ancien état probablement, il s'ensuit que son père, le père du fidèle Alfred, lui ayant écrit ces jours derniers que décidément il faut qu'il se marie...

— Qu'il se marie ! — interrompit encore Trombard. Et ici, autre regard lancé sur notre héros qui allait parler, avertissement dont, cette fois, un vigoureux coup de pied compléta la signilication. — Qu'il se marie! hélas! je plains par avance la malheureuse ! Sais-tu avec qui, Mathias?

LE MASQLE, 0^7

— Mais avec une sienne cousine, il paraît, qui, d'après €c que mon mouton m'a conté ce matin, non seulement ne peut pas le sentir, — ce qui m'a fait bien juger de ia jeune iille, — mais qui, de plus, en aime un autre, un certain... je ne me rappelle plus... un nom en ic. Du moins, c'est ce que m'a prouvé assez clairement la dernière lettre du vieux Debrugc, lettre qu'Alfred m'a montrée, et dans laquelle son père lui marque comment Jl lui arriva, il y a quinze jours environ, de mettre la main sur toute la correspondance du bien-aimé en ic. Oui, mon cher.

Or, mes lectrices, je vous laisse à penser si, à de telles paroles, notre héros ouvrit attentivement ses beaux yeux. Bien plus, près encore de s'écrier involontairement, il ouvrit la bouche; luais aussitôt, deux nouveaux avertissemens que lui appliqua son ami la lui ayant fermée à temps, Ma- Ihias put continuer sans interruption: — Oui, mon cher, telle est la grandissime infortune dont il s'agit. Une simple menace de mariage; tout autant. Voilà ce qui achève d'anéantir, je ne dirai point les idées, mais toutes les apparences d'idées de celte pauvre créature ! et vraiment, outre que, malgré ses criailleries et jactances habituelles contre son père, je savais déjà qu'au fond il le redoutait, je vis de plus qu'il a une peur non moins grande de sa Floriska, Troïka, de sa polonaise enfin ! une femme terrible, à ce qu'il prétend, capable, s'il se mariait, s'il l'abandonnait, — ce à quoi d'ailleurs il ne pourrait jamais se décider, vu son grand amour pour elle, — capable de se porter aux extrémités les plus violentes, de brandir des poignards, des eustaches, et de l'immoler au pied des autels mêmes! Oui, lui, Alfred, ainsi que la fiancée, le père, les parcns, la noce, le bedeau...

— Le bedeau! s'écria Trombard, le bedeau lui-même! ù sanguinaire Ploïka ! Ah ça !... c'est donc une Andalouse que celle Polonaise! Hélas l'infortuné Alfred doit déjà se voir percé de coups, et cherchant un refuge, mais en vain, dans les bras du suisse en déroute.

— Il se voit massacré, Trombard, massacré! et, plaisau-

64ft LE MASQUE.

terle h part, ce pauvre niais, pressuré entre la crainte qu'il a de son père et celle qu'il a de sa modiste, en est arrivC; h un tel aplatissement, qu'en vérité, à force de me faire rire, il a fini par me faire pitié, et que je lui ai promis de venir à son aide en l'abouchant ce soir avec la mère Floque, — tu sais, Trombard, une sorte de monstrueuse tortue, pleine de graisse et d'années, qui loue aux gens une espèce de vieux garde-meuble qu'elle appelle un hôtel garni, tire les cartes, dit la bonne aventure et fait prêter. Nous lui présenterons noire mouton, et si elle lui peut dénicher quelque nouvel usurier, eh bien ! à la bonne heure ! qu'il continue à manger son bien en herbe, et qu'il aille au diable avec sa Polonaise! Quant à toi, Trombard, maintenant que tu connais le programme, que t'en semble? es-tu d'avis d'assister au punch ? Ta décision ?

— Mais.... je ne demande pas mieux, répondit Trombard ; — seulement, j'irai te rejoindre. Tu conçois, je suis pour l'instant en affaires avec le camarade que voici : un de mes amis les plus intimes, et alors....

— Alors, les affaires avant tout, reprit aussitôt Mathias ; cela est trop juste. Que tu me rejoignes là-bas dans deux ou trois heures, c'est tout ce que je veux, Trombard. Ainsi, à ton aise. Ce que disant, et tourné en même temps vers notre héros, à qui, jusque là, il n'avait guère fait attention, il le considérait, dardant sur lui ses yeux verdàtrès. Et cette fixe clairvoyance avait quelque chose de si pénétrant et de si absorbant à la fois, que Ludovic troublé, mal à l'aise, et s'abritant en quelque sorte sous sa paupière baissée, se sentit un moment, devant ce regard, aussi rhétif que l'oiseau devant l'œil du serpent ; il est même assez probable que, pour réagir contre un trouble dont il était honteux, Ludovic n'aurait rien trouvé de mieux que de s'emporter; mais il n'en eut point le temps; car voici, à sa grande surprise, et probablement par suite de cette môme inspection qui lui avait tant déplu, voici que ce l'rotéo aux multiples physionomies, s'adrossant à lui tout-à-coup: « Et vous, Monsieur, dit-il, — non |)lus avec ce ton, ce regard, ces manières que nous lui connaissons.

LE MASOIE. G-VJ

mais îivec une parole si polimenl giacieuso. un adoucisse ment «l'ycux si bienveillant, un sourire et un «[este si noblement courtois, qu'en vérité chacun, même en dépit de son costume, l'eût pris pour quelque allable prince flattant un inférieur auquel il veut plaire, — et vous. Monsieur, dit-il, ne doit-on plus vous revoir ce soir? Sans doute je n'ai point l'honneur d'être connu de vous, et. peut-être, ma proposition vous paraîtra-t-elle bien indiscrète ; mais, sans compter qu'il serait mal à moi de vous enlever votre ami, j'ajouterai que les siens sont aussi les nôtres, lorsqu'ils ne dédaignent pas toutefois de nous accorder ce titre ; et, alors, si une joyeuse soirée entre jeunes gens pouvait avoir quelque chose qui vous agréât, y assister sans façons serait un vrai plaisir me faire, ainsi qu'à Trombard, j'en suis certain; et, quanta moi, Monsieur, je vous en aurais obligation grande.

Or, comme à cela, non moins prodigieusement ébahi que s'il eût vu la Couriille ou le bagne se transformer soudain en Louvre, comme, à cela, Ludovic ouvrait de grands yeux sans souiller mot : Quoi donc? — ajouta notre prince impromptu de ce ton d'aimable reproche que pourrait prendre une petite-maîtresse, — me refuseriez-vous ?

— Et, alors, notre héros, de plus en plus surpris et bégayant presque : Moi, Monsieur! s'empressa-t-il de répondre, croyez, Monsieur, que.... bien loin de là.... que.... certainement, c'est moi qui..., oui. Monsieur, que je..,.

— Que vous acceptez, n'est-ce pas? interrompit Ma- Ihias fort à propos, et, d'ailleurs, trop en veine de savoirvivre pour qu'il parût s'apercevoir combien était bizarre-

, ment peu suivie la réponse de son invité. A la bonne heure. Monsieur, tcrmina-i-il tout en se levant, voilà ce que j'appelle une bonne promesse, et sur laquelle je compte.

Puis, à Trombard, lui frappant rudement sur l'épaulo: A bientôt, vieux!

— A bientôt. Mais, tes fleurets que tu oublies !

— C'est juste ! (lit tout haut notre hommo. Mon gagnepain de la journée, nuirmura-i-ii entre ses dents. — Après (pioi,de la main qui tenait les lleurets, Maihias-le-faubourien ayant violemment poussé la porte, alors, avec un geste gracieux de l'autre main, Mathias-legrand-seigneur s'adressant de nouveau h Ludovic : N'oubliez pas que j'y compte, lui répéta t-il en sortant.

- N'oubliez pas que j'y compte, lui répéta à son tour Ludovic aussitôt après le départ de cet énigniatique personinige. Rh bien! s'écria-l-il, encore tout plein de son étonnemcnt, voilà ce que je dis, moi : c'est que, dussé-je vivre mille ans, jamais je n'oublierai un pareil homme. Jour de Dieu ! le fard et le costumier aidant, j'ai ouï parler de tels ou tels auteurs qui pouvaient, dans une même soirée, et sans (|u'on les reconnût, se grimer de cinq ou six diverses laçons; mais, ma foi, sans fard ni costumier, cet homme les dépasse tous; car, Trombard, je te prie, quel est-il? d'où s!)rt-il et que fait-il? Est-ce un macaire, un spadassin, un forçat libéré, un duc et pair de l'ancienne cour, ou, tout uniment, je le répète, quelque cabotin prodigieux ? Réponds, mon ami, quel est cet homme?

— Ah! c'est là la question, fit Trombard en hochant la tête; et si j'ajoutais que ce qui t'a tant surpris dans Maihias n'en est encore qu'un très mince échantillon; que moi, par exemple, je l'ai souvent entendu raisonner (à quel point il serait en pratique ce qu'il était en théorie, c'est ce que j'ignore), je l'ai souvent entendu raisonner politique comme un homme d'état ; tactique, comme un homme de guerre; argent, comme un financier; commerce, comme un négociant; poésie, comme un poète; si, de plus, je te racontais tout ce qui se débite de particulier sur son compte... Mais, bath! à quoi bon? qu'il pleuve ou non des savans et des académiciens, un hiéroglyphe sera toujours un hiéroglyphe, n'est-ce pas? Or, mon ami, les coudes sur la table, la tète dans les mains, bibliquement, à la manière antique, méditons sur le compte de cet homme aussi longtemps que cela pourra te plaire ; il n'en restera pas moins, pour toi comme pour moi, le Mathias que je connais, c'est-

LK MASQl L. 651

à-(]ire quelque chose où je ne connais rien. Et voilà, mon très cher, le résultat de mon observation.

— Il est profond.

— Plus que tu ne penses; car, de même, si nous nous occupions maintenant de savoir ce qu'il fait et ce dont il

— Eh bien ? demanda notre héros.

— Eh bien ! c'est ce qui n'est pas plus clair que le reste, et ce dont je ne conseillerais à personne d'aller s'éclaircir auprès dudit Malhias. Ainsi, ajouta ïrombard tout en prenant une à une les huit pièces d'or restées sur la table, voici de la belle monnaie, ce qui est bien ; monnaie qu'il me rembourse, ce qui est mieux; mais comment l'a-t-il gagnée? Avant ce duel, dont je n'ai pas trop compris la cause, si ce n'est que l'écrivain en question était fort hostile à certaines gens du pouvoir, avant ce duel, il logeait peu, nous at-ildit, ce qui n'annonce point des finances fort brillantes, et voilà qu'ayant lue son homme, il a tout-à-coup la poche pleine. Cela n'est-il pas singulier?

— Tout-à-fait singulier! Mais, alors, Trombard, comment se peut-il que tu sois lié jusqu'au tutoiement avec quelque chose d'aussi ténébreuseinentproblémati(|ue? une connaissance d'estaminet, je suppose?

— Tu l'as dit, répondit gaîinent Trombard, cherchant ainsi à s'étourdir sur l'espèce de honte que lui causait, malgré lui, son intimité avec l'honnête Mathias, — une liaison d'estaminet. Et cela est d'ailleurs très concevable ; car pourquoi, en général, hanie-t-on ces sortes de boutiques ? pour se rafraîchir, s'égayer. Or, enfoui dans le creux (le ses méditations, que le grave rédacteur d'une grande revue quelconque, que Boispourri, par exemple, aime à s'emplir de vin silencieusement, solitairement, doctoralement, à la bonne heure. Mais, quoi! tout le monde ne rédige pas des revues, grâce au ciel ! et, au rebours, tu le sais, le Français vulgaire et pur-sang, le vrai lits des

vieux Gaulois, est né sociable, très sociable, d'humeur toul-à-fait loquace et fraternisante; d'où suit que, fraternisant avec le premier venu, n'importe qui, celui qui parle le plus et boit le mieux, au premier petit verre, on dit: (> Monsieur; » au quatrième, plus de monsieur, on dit: « vous; » au huitième, on dit : « tu; » au dixième, on s'embrasse, on chaule en chœur, on s'appelle mon vieux et mon ange ; le soir, enfin, on rentre chez soi parfaitement régence, avec quelques cinq francs de moins et une connaissance de plus; en un mot, mon cher, de même.... (écoute cette comparaison ; elle est de moi, et très poétique), de même que, pour les païens, jadis de l'écume des flots naquit Vénus la voluptueuse, de même, pour nous autres adorateurs quotidiens des alcooliques réjonissans, ce qui est bien aussi une sorte de paganisme, pour nous, dis-je, de la mousse des choppes bouillonnantes, et surtout de l'éternel et puissant reflux des carafons dans les petits verres et des petits verres dans les estomacs, pour nous naquit un "soir, ô Ludovic, familiarité l'ivrognesse. Que penses-tu de ma comparaison?

— Que, digne, en tout, de celui qui la motiva , elle est très obscure et ne vaut pas grand'chose, répondit Ludovic en souriant. Non pas, d'ailleurs, que, pour ma part, j'aie à me plaindre de la liaison avec cet homme; au contraire, sans lui, je ne saurais pas ce que je sais; je ne saurais pas...

— Ah! ah! les nouvelles persécutions de ce vieil accapareur déjuge à l'endroit de tes amours? dit Tronibard, achevant la phrase.

— Sans doute, Trombard, de mes amours. — Et, ici, notre héros fit une pause; puis, après un violent coup de poing retentissant sur la table, en forme d'exorde ex abrupio : O mon ami, que nous sommes injustes, rcprit-il soudain, que nous sommes injustes! car, peut-être es-tu surpris de ne me pas voir plus accablé après tout ce que je viens d'apprendre sur le compte de ma pauvre Léonie ; mais, vois-tu? Trombard, c'est (juc ce malin, (|uand tu m'as

LE MASQtË. OJJ

VU si tiislc, eh bien! ce uiaiiii, c'était elle, tendre enfant! elle que j'accusais. Ne recevant pas de lettres depuis plus de quinze jours, je me figurais qu'elle m'avait oublié, oui, Trombaid, oublié, ce qui me bouleversait; au lieu qu'à présent que je sais les choses, que je sais ma douce Léonie ainsi épiée et tourmentée par ce vieux misérable, que je la sais fidèle à ses promesses, à notre amour, et toujours pensant à moi, et persécutée à cause de moi...

— Cela te console un peu, interrompit malignement Trombard. 0 égoisme! égoïsme! pas de si beau manteau dont tu ne sofs la doublure.

^ Eh! non, riposta Ludovic, un moment décontenancé par cette judicieuse remarque; — que le diable t'emporte avec tes observations que tu crois profondes, et qui ne sont que saugrenues! Ne pourrais-tu me laisser achever? car, suppose qu'interruption de correspondance et projet de mariage, tout cela provienne de Léonie elle-même, de Léonie indifférente, oii en serais-je alors? Quelle ressource pour moi? quelle espérance? Aucune. Il ne me resterait plus qu'à me jeter, la tète la première, par dessus les ponts; tandis que maintenant la chose est très dllVérente. Léonie m'almant, me désespérer et mourir serait une sottise,

— Une sottise irréparable, fit observer Trombard.

— Et même, amour à part, continua notre amoureux de la meilleure foi du monde, ne dois-je pas bien plutôt, la sachant opprimée et tyrannisée de la sorte, ne dois-je pas, ntol, l'ami de ses premières années, la protéger, la défendre, tout faire, en un mot, pour la sauver des trames despotiques de son vieux scélérat d'oncle? ne le dois-je pus?

— Nous le devons, Ludovic, nous le devons tous.

— Tu plaisantes, peut-être? Mais enfin, Trombard, comme je te l'ai déjà dit, ce mariage ridicule, ce mariage dénaturé, outre <|u'il n'est pas fait. Dieu merci ! ni près de se faire, franclu'ment, est-ce qu'il est faisable? raisonnabloinoni, l'osl-il?

— A quoi Trombard, se levant, et avec une majestueuse énergie : Non, il n'est pas faisable, s'écria-î-il aussitôt ; je déclare qu'il ne l'est pas. Eh ! quoi donc ! contiuua-t-il avec une emphase toujours croissante, la blanche colombe estelle destinée à être accouplée à l'ignoble dindon? Ce n'est certainement pas là une question à faire ; et nous, cependant, contrairement à la fertile harmonie des œuvres de Dieu, qui lit, n'en doutons pas, la vierge gracieuse et belle pour le jeune homme intelligent et fort, nous, dis-je, nous laisserions s'accomplir devant nous cette indécente jonction de la stupidité avec la grâce ?.. Non, par la beauté de la nature! non. 0 toi donc. — Et, disant cela, notre buveur étendait le bras en avant avec une dignité tout-à-fait épique, — toi donc, Ludovic, mets ainsi ta main dans la mienne ; et vous, bouteilles vides, entendez mon serment, serment par lequel moi, Trombard, homme de poids, comme chacun sait, moi, Nicolas Trombard, me dévoue ici tout entier à la réussite des amours du lamentable amant dont je tiens la main, soupirant Oreste dont je me constitue le Pyiade à tout jamais. C'est donc à toi, maintenant, de dire....

— J'y suis, interrompit gaîment Ludovic:

Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle...

Puis, tous les deux à la fois, comme dans un opéra ^

Ludovic (voix de ténor).

Ma fortune va prendre une face nouvelle.

Trombard (voix de basse).

Ta fortune va prendre une face nouvelle.

— C'est, du moins, ce que j'espère, continua notre gros jeune homme ; car sache, pendant que tout à l'heure j'avais l'air de boire des petits verres; sache, mon ami, que, groupant dans ma tèle tout ce (pie je viens d'apprendre, tant par toi que par lo puissant Maihias, de tout cela ji>

Lt MASQLE. 655

formai, non pas posilivement une idée, non, mais, à l'instar (le mainte pièce moderne, une sorte de scénario, d'intrirue, de canevas, où vont s'entre-croisant diverses licelles qui pourraient, à lu longue, avoir la mine d'aboutir à une apparence d'idée.

— Oui ! dit alors Ludovic. Que diable veux-tu dire avec tes ficelles et tes apparences? Quelles licelles?

— Quelles? mon ami. Primo, ma tante, ficelle remarquable ! soit dit, toutefois, sans aucune espèce de grossière allusion à la taille élancée de la dame, mais grâce à laquelle j'espère, dans ton intérêt, t'amener à maintes fumigations poétiques et religieuses, qui tout d'abord t'ennuie- 1 ont beaucoup ; secundo, la polonaise Trouïka

Voici quel devait être le dénouement de cette composition singulière où l'auteur se proposait surtout de passer en revue les ridicules et les vices de notre époque :

Debruge père, ne pouvant parvenir îi décider sa nièce ^ épouser Hector , cbangeait tout - à coup ses plans. 11 commençait par répandre le bruit des amours de Léonie et de Ludovic. Il facilitait môme un rendez-vous aux deux amans , afin de les y faire surprendre. Puis, lorsque le scandale avait été poussé assez loin , lorsqu';^ force de lamentations hypocrites et d'une apparente commisération il avait fini par convaincre le public de sa bonne foi et de son désintéressement , il mettait tout en œuvre pour amener Léonie à s'enfuir avec Ludovic. Il touchait h ce nouveau but. Poussée à bout par les persécutions de toutes sortes que son oncle lui faisait secrèlenient subir, Léonie avait enfin arrêté un projet d'évasion.

656 r.E MASQIE.

Ludovic était averti ; des lettres avaient été écliangées. Or, la veille du jour où ce projet devait avoir son exécution, voici ce qui arriva : la maison de Debruge s'élevait au milieu d'un assez grand jardin. On était en été, la nuit. La lune, voilée de nuages, n'éclairait que par intervalles. En pensant au lendemain , Léonie ne pouvait dormir. Comme l'air était très chaud, elle avait ouvert sa fenêtre et s'y était I)encliée. Il lui semble , alors, qu'elle aperçoit deux hommes sous un groupe d'arbres dont le feuillage était traversé par un faible rayon de lune. Ces hommes se penchaient vers la terre et se relevaient alternativement sans rien dire. « C'est mon oncle et mon cousin , » se disait la jeune fille. Et, en effet, elle croyait bien les reconnaître malgré l'obscurité. Cependant leur action et leur silence à une pareille heure l'effraient. Elle quitte sa fenêtre, sort de sa chambre, et va frapper h la porte de sa jeune cousine. Celle-ci s'éveille, demande qui est là, et vient ouvrir. Léonie, honteuse de sa peur , feint d'avoir fait un mauvais rêve, et demande k la fille de Debrugc qu'elle lui cède la moitié de son lit. Sur ce, railleries de la cousine, objections tirées de la chaleur de la température; bref elle finit par s'écrier : « Eh bien! prends ma place., je vais prendre la tienne. » Et elle se rend du même pas dans la chambre de Léonie.

Nous voici au lendemain. Le jour paraît. Léonie s'éveille dans son lit d'emprunt, se rappelle ses impressions de la nuit, entend comme des lamentations, se lève, vole :\ sa chambre. Le lit est vide, la fenêtre ouverte , et des draps noués au balcon pendent au dehors jusqu'à terre. Au comble de l'inquiétude, elle s'habille h la iifite et descend au salon, d'où montait un grand bruit de voix et de pas. II était plein de gens de toutes sortes, et, au bout, les deux mains

sur ses yeux, la tète penchée, le vieux Debruge était assis dans un fauteuil. Exclamation générale à la vue de Léonic. Debruge pousse un cri terrible , en disant : « Grand Dieu ! Et ma fille ! » Et il se précipite vers Léonie qui s'enfuit. On les arrête tous deux, ainsi qu'Hector, qui s'était d'abord esquivé.

Or, voici ce qui avait eu lieu : les deux hommes que Léonie avait vus la nuit étaient bien Debruge et son fils. Ils creusaient une fosse. Les draps que la jeune fille avait trouvés pendant de son balcon avaient été noués là par son oncle, afin de faire croire à une évasion que serait venue prouver une lettre interceptée ; et la victime qui avait rempli la fosse , c'était la fille môme de l'assassin. Et qu'est-ce qui l'avait empoché de reconnaître son erreur, soit aux cris, soit à l'aspect de sa fille? c'est que, pour étouffer toute plainte qui aurait pu trahir son crime , il avait brusquement jeté sur le visage à peine entrevu de la jeune dormeuse un masque de poix.

Page 1