PRÉFACE
J'ai peu de choses à dire sur ma pièce , remercier le public de ses applaudissemens étant bien plus facile que de lui prouver qu'il a eu tort de ne pas applaudir, ce qu'au surplus nombre d'auteurs entreprennent.
Je déclarerai donc simplement me trouver fort satisfait et reconnaissant de ma réussite, d'autant, qu'à vrai dire , tel ne fut pas à mon égard l'acceuil de certains critiques. L'énormité de mon œuvre leur sauta aux yeux tout d'abord, leur pudeur se révolta, et de par la morale publique qui n'en peut mais, ces honnêtes gens proclamèrent ma comédie effroyable, damnable, telle enfin qu'ils ne concevaient pas comment la scène française avait pu recevoir pareille abomination.
A cela je répondrai deux choses: d'abord que le public, qui n'est pas payé pour avoir des mœurs, que le public, dis-je , n'a pas été de cet avis; et qu'en second lieu , l'extrême délicatesse de ces messieurs est en vérité fort étrange. Je suis un homme horriblement immoral, disent-ils; mais à ce compte, Molière, Beaumarchais, Lesage, ne l'étaient-ils pas Pet même sans abaisser ces grands hommes jusque laque de les comparer h moi, la vie, après tout, est-elle donc si morale qu'on veut bien nous la faire? y peuton marcher sans heurter à chaque pas contre un ridicule , contre un vice ? et si le trône de la comédie est la vérité ; si son arme est une satire enfermée dans la simple peinture de ce qui vit; si sa propriété est d'être tout ensemble l'œil qui voit et le miroir
à PRÉFACE.
qui réfléchit, pourquoi venir dire à l'œil : Tu ne verras pas, au miroir : Tu ne réfléchiras pas? pourquoi barrer îi la comédie le champ du monde? pourquoi la vouloir circonscrire en de certains types convenus d'une sensiblerie fardée qui n'exista jamais nulle part ? pourquoi fermer enfin la scène comique à ce qui seul la fait vivre, à la libre circulation des ridicules et des vices?
La pruderie n'est pas vertu; la véritable honnêteté n'a pas cette affectation scrupuleuse qui s'effraie de tout, d'une scène, d'un mot, d'un regard; et certes, donner gain de cause aux grimaces tartuficnnes d'un certain monde, c'est abâtardir l'art dramatique: au lieu d'un être fort, comme l'ont conçu Molière et Shakespeare, d'un homme se mêlant à tout, vices, dévouemens , passions , ridicules , grandeurs, c'est en faire un eunuque, gardien scrvile de quelques banalités sans portée et sans avenir. Ce que j'en dis n'est pas d'ailleurs pour ma comédie, qui t,st trop peu de chose pour être mise en question , mais bien pour le théâtre en général. Quant aux critiques toutes personnelles qui m'ont attaqué sous un autre point de vue, me niant tout, idées, invention et style, à celles-là je m'abstiendrai de répondre. Ces gens me trouvent pitoyable; tant pis pour moi; l'on ne saurait plaire i\ tous;et,spus peine de se voir appliquer le fameux vers :
« El moi je vous soutiens que mes vers sont fort bons, »
le seul rôle d'un auteur vis-îi-vis de la critique, quelle qu'elle soit, doit être, ;\mon sens, le silence. Seulement, comme tous ne m'ont pas traité de façon aussi tranchante , je prendrai occasion de remercier ici messieurs Frédéric Soulié, Cassagnac et plusieurs autres, de leurs conseils îi la fois bienvcillans et sévères ; l'esprit se rectifie et s'accroît ;\ de tels
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enseignemens, et j'espère leur prouver un jour que ni leur encouragement, ni leur critique, ne sont tombés à faux.
Un autre devoir me reste à remplir: je veux parler (le mes bien sincères rcmercîmens aux artistes de la Comédie française , qui tous m'ont si parfaitement secondé; h M. Monrose surtout, lui à qui le succès du Ménestrel appartient bien plus qu't'i moi ; ii ce rare acteur, la dernière expression des Scapin et des Figaro, dont le jeu brillant met si bien en saillie tout ce qu'il y a de fin, d'inattendu et d'exceptionnel dans la grande famille de ces joyeux coureurs de fortune dontLoys est le plus faible enfant. Et, certes, je serais un ingrat si j'oubliais ici mesdemoiselles Anaïs, Mante et Béranger : la première, si gracieusement coquette que chacune envie Loys en la voyant; la seconde, dont le jeu délicat et noble est si plein d'une galanterie de bon lieu ; et la troisième pour la candeur toute charmante dont elle a parsemé son rôle. M. Provost , par son jeu sage et vrai ; M. Guyot, par la franche rotondité de son comique, ont aussi droit à mes éloges ; et je ne puis que féliciter MM. Louis Monrose, Leroy et Auguste des efforts qu'ils ont faits; tous, enfin, de l'heureux ensemble avec lequel ma comédie a été jouée.
Maintenant, un dernier mot au public. Voici ma pièce livrée à l'impression, A l'examen tranquille et réfléchi des lecteurs. Fasse Dieu que, connue sur la scène, elle trouve grâce dans les salons; et si Loys ne s'y présente plus avec sa même tournure alerte et vive, qu'on lui pardonne, en n'oubliant point qu'il n'a plus \h pour abri le talent de Monrose.
l'aiis, septembre 183 8.