TORCY
On n'entend nulle plainte,
Il est vrai ; mais ce calme est celui de In crainte ;
L'amour ne se tait pas. Ce silence profond
Ne cache que douleurs se débattant au fond.
On maudit, mais tout bas, comme fait l'esclavage.
Qui ne trahit jamais l'âme par le visage.
De ses pleurs, avec soin, on étouffe le bruit ;
On entasse, en son cœur, sa haine jour et nuit.
Villars ne se considère pas comme vaincu ; il en appelle au jugement de l'avenir.
L'histoire
Saura rendre plus tard justice à sa mémoire. Elle dira qu'il fut plein d'élévation ;
Que, peut-être, il aima trop le faste et la guerre ; Qu'il fut, pour ses sujets, plus souverain que père ; Qu'il fut trop absolu, mais plein de majesté, Calme dans le succès et dans l'adversité. Ayant de ces coups-d'œil qui mesurent un monde, Promenant sa faveur comme l'eau qui féconde,
Digne, enfin, de siéger en ce sublime rang. Et d'être le premier dans un siècle si grand ,
A ce tableau, Torcy oppose encore celui de l'infortune publique, et termine en disant :
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Croyez-moi, pesez mieux vos admirations, Monsieur le Maréciial
Et ne confondez pas, sous un titre pareil, L'éclat d'un incendie et celui d'un soleil.
Nous espérons qu'on nous pardonnera la longueur de ces citations en faveur des quelques beautés qui s'y trouvent éparses. Il n'est pas, d'ailleurs, sans intérêt de voir par quels degrés Bernay s'éleva aux productions qui l'ont signalé plus tard à l'attention publique.
Cependant la misère était revenue. L'amour d'une part et la littérature de l'autre avaient peu h peu congédié la peinture , seul gagne-pain de Camille. Ajoutez que sa jeune maîtresse était sur le point de voir vendre ses meubles, faute de pouvoir payer son loyer. Bernay se mit en quête pour trouver la somme dont on avait besoin. Pendant tout un long jour, il alla frapper de porte en porte. Le soir, il était aussi avancé que le matin. Accablé par la fatigue et par le découragement, il s'assit sur une borne, et se prit h pleurer. En ce moment passe un homme convenablement vêtu, mais qui n'avait pas observé un jeûne aussi rigoureux que le pauvre poète. Le vin rend le cœur tendre, dit-on. En effet, à la vue de Camille, notre homme s'arrête , se dirige vers lui en chancelant , et lui dit : « Jeune homme, vous avez eu des malheurs. Venez avec moi. Vous me conterez cela? Je vous serai peut-être utile. » Et Bernay d'accepter avec cette promptitude et cet aveuglement que donne le désespoir. Un cabaret se présente : « Entrons, dit l'homme. Cela vous fera du bien. » Première consolation. Ils rencontrent un autre cabaret. Nouvelle offre acceptée avec une nouvelle répugnance. Deuxième consolation. Bernay s'attachait
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;i CCI lioiumc, comme on s'attache îx une branche lorsqu'on se noie. A quelques pas de là, troisième cabaret. Dernière consolation. Le lendemain, liernay se trouvait dans son lit , rue Neuve-Vivienne , sans pouvoir se rendre compte de la manière dont il y était revenu.
Quelque temps après, las de cette lutte sans issue, il rentrait chez son père et acceptait une place de professeur dans une pension, à Janville, en Beauce. Mieux eût valu pour le maître de cet établissement que Bernay n'y eût jamais mis les pieds. Il n'y avait été appelé que pour enseigner le français et le calcul; mais comme il fallait plus d'espace à l'activité de son esprit, il se mit h apprendre îi ses jeunes élèves l'itahen, le latin et l'histoire. Qu'arriva-t-il ? C'est qu'à son départ de la pension ces études furent abandonnées , et que les pareus retirèrent aussitôt leurs fils pour les placer dans des établisscmens supérieurs. Pendant ce court exil, Bernay ne s'occupa guère que de traductions latines ou italiennes. Nous avons pourtant de lui une épître adressée à la jeune lille qu'il aimait. Elle est datée du 6 janvier 1836. En voici quelques vers :
Du fond de mon triste ermitage.
Ma Clémence , je vous écris.
Mon cœur , épars sur celte page , Mon cœur va voler à Paris ; Non vers la ville aux belles fêtes , Paris, le spicndide séjour.
Mais vers ce Paris où vous êtes.
Car mon Paris, à moi, c'est vous, 6 ma Clémeuce. (Juc aie fout les plaisirs de celle ville immense ? Vaï vous est son éclat, sa grandeur, sa beauté ; El si Paris m'est clici-, c'esi par vous habité ;
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Plus bas, parlant du sort qui les sépare, il dit :
De quelque empêchement qu'il entrave nos llammes, 11 peut changer nos jours, mais non changer nos âmes. Nous restons libres, même en ployant sous ses coups. Notre vie est à lui , notre pensée à nous. —
Puis, il ajoute cette maxime, qui est pour ainsi dire écrite à toutes les pages de sa courte existence :
La victoire est toujours au plus persévérant.
Il obtient de son père de revenir h Paris , et on le place chez un agent de change. Pauvre poète ! Ce fut au milieu des chiffres et des boursiers qu'il écrivit une étude historique intitulée : Coup-d'œil sia- l'époque, et adressée à M. Guizot. Il nous a été impossible d'en détacher un seul fragment. Non qu'il ne s'y rencontre çà et là quelques traits qui frappent, quelques pensées justes, comme celle-ci : « La foule, juge mal presque toujours, parce qu'elle voit d'en bas ce qu'il faut voir d'en haut. » Mais, en somme, cette production manque d'originalité, et ne se recommande que par une chaleur poussée quelquefois jusqu'à la déclamation. Bref, c'est une élude qui témoigne de saines lectures et d'un très vif sentiment poétique , mais où se montrent rarement les impressions individuelles de l'auteur.
Ce fut aussi à cette époque qu'il conçut pour la première fois l'idée de L'ilcrilage du mal. Le hasard lui avait faittomber dans les mains un Ubreito italien, ayant pour titre : Edma de Resbargli, et dont la musique , par une rencontre assez singulière, avait été le début du maestro Mcyerbcer. Le nœud sur lequel repose l'action de cet opéra lui parut, et avec raison, éminemment dramatique : c'est la terrible alternative où se trouve Forgns. lorsqu'il lui faut souiller
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OU sa conscience ou le nom de son père, et juger uu liomnie dont il sait l'innocence et dont il aime la femme. Le premier drame que Bernay tira de ce Ubreito était intitulé : Les Comtes de Lanark. Jusqu'alors, son système de versification avait été emprunté aux auteurs classiques. Cette pièce fut son début dans la carrière aventureuse de la nouvelle école ; aussi n'y marche-t-il point encore d'un pas bien assuré, et rompt-il souvent en visière aux principes fondamentaux du rhythrae et de la langue. Mais, au milieu de ces fautes graves se déploie tant de vigueur, sous cette enveloppe négligée se trahit quelquefois tant de charme et de précision , tant de verve anime l'ensemble , le dialogue y est si facile, et le sentiment dramatique si vrai, qu'il est impossible de ne pas lire dans cette production informe l'annonce d'un talent peu vulgaire. Nous fîmes une tentative auprès d'un des membres du comité de l'Odéon, pour obtenir une lecture à ce théâtre. Nous fûmes repoussés.
Camille ne perdit point courage. Et ce qui ne contribua pas peu il l'armer d'une nouvelle patience, c'est que son père lui permit enfin de quitter toute profession étrangère à la littérature, ne lui imposant que la condition de donner à sa jeune sœur des leçons de grammaire et d'histoire.
Nous touchons à l'époque de son apparition définitive sur l'horizon littéraire. Singulier pronostic démenti par les faits 1 II ouvre ce période de son existence par une poésie intitulée impuissance, qu'il n'a jamais achevée. C'est alors que l'idée du Ménestrel se présente à lui. Il la jette sur le papier et se met à l'œuvre.. Par une de ces circonstances heureuses qui ne manquent jamais i'i l'homme de talent, Camille se
s 2 NOTICE
lie avec un des artistes de la Comédie française, M. Leroy. Introduit auprès de Monrose pore, il obtient la faveur de lui lire quelques fragmens de sa comédie, et il reçoit de cet acteur plein de verve les plus vifs éloges. Presque au même moment, M. Leroy fait une traduction en prose du Vini^t-quatre février, drame de Werner, et conseille h Bernay de la versifier , lui promettant que Ligier se chargera du principal rôle de la pièce. Le drame et la comédie sont menés à fin en peu de temps, et l'auteur va les lire au comité de la Comédie française. Les deux ouvrages sont reçus le même jour à l'unanimité. Avec quel air, je le vois encore, Camille vint m'annoncer cette double victoire! Hélas! il ne devait plus en remporter d'autre de son vivant!
Le Ménestrel fut aussitôt mis îi l'étude, et, après avoir laissé quelques plumes dans les mains de la censure, il prit son essor sur la scène française. La presse fut généralement sévère envers cette production. Les uns n'y virent qu'un plagiat de Molière et de Beaumarchais; les autres crièrent à l'immoralité. Vertueux journalistes ! Bref, à peu d'exceptions près, on parut s'accorder pour justifier ces vers du bon La Fontaine :
Malheur à l'écrivain nouveau !
Le moins de gens qu'on peut h l'entour du gâteau, C'est le droit du jeu, c'est l'airairc.
Les seuls journalistes qui applaudirent au début du jeune auteur furent MM. Granier de Cassagnac, Frédéric Soullé , Ed. Charton , Aug. Lireux , Ernest Falconnet, et peut-être deux ou trois autres dont les noms nous échappent. Non que leurs louanges fussent sans restriction ; mais ils comprirent à qui ils
IMOGUAI'HIQUE. 33
avaient aCfaire, et leur critique fut sC-rieusc comme l'œuvre à laquelle elle s'adressait.
Le public ayant maintenant les pièces en main, et léloignement du fait lui permettant de juger sans passion, nous ne croyons pas nécessaire d'intervenir à notre tour dans le débat, et nous laissons l'œuvre de Camille Bernay plaider elle-même sa cause. Que l'on nous permette seulement de citer ici deux fragmens que firent retrancher ou changer les exigences de la représentation.
Voici le portrait que Loys traçait de lady Nancel :
Une brune aux l)ras nus.
Plus folâlrc cent fois que niadunie Vénus ;
Œil brûlant, trille souple, et la mine assurée,
Un corps de feu, l'esprit allier, cocpiet, fringant.
Vous retournant un iionimc ainsi qu'on fait un gant;
Des sens et de l'orgueil, oui; du cœur, point, en somme ,
Amoureuse toujours et partout de tout homme.
Au cinquième acte, après avoir, selon son expression, mis sous clé le digne (Grégoire, il s'écriait :
Tout va bien! tout va bien! de Paris jusqu'à Rome, Voyons, est-il quel(|u'un qui me vaille? Ma foi! Je crois que, de bon cœur, je crîrais : Vive moi!
Puis, il ajoutait :
De Tor et des plaisirs ! 6 noms doux et sacrés ! Fûtes-vous dans un cœur jamais plus adorés? Toi, surtout, or divin, clé des biens de ce monde ! Dieu puissant, pour Loys, ouvre ta main féconde. Oue j'y puise partout, toujours, sans trêve, encor. Que tout me soit un Ilot où je m'imbibe d'or ! (Ju'éponge au sein de tout, je hume qui m'approche! Que, de tous les côtés, je saisisse, j'empoche! Et que
3 4 iNOriCE
L'arrivée de Richard interrompait ce dithyraml)e peu moral, noais singulièrement propre h mettre en relief toutes les faces du caractère de Loys, cette vigoureuse personnification du matérialisme convaincu.
Quoi qu'il en soit , les débuts de M"* Rachel portèrent le dernier coup à la pièce, déjà ébranlée. Après seize ou dix-huit représentations, le Ménestrel disparut de l'affiche.
Le Vingt-quatre février fut encore moins heureux. Bernay, voyant que la Comédie française ne parlait plus de mettre ce drame en répétition, le transporta au théâtre de la Renaissance oîi il fut joué par MM. Guy on, Montdidier et M'"'^ Mathilde Payre. Le principal défaut de cette pièce est d'être une imitation. L'original n'a guère d'autre mérite que l'horrible. La copie est moins odieuse, et surtout beaucoup moins longue, mais le vers y manque souvent de franchise et de spontanéité. On sent qu'il ne marche pas de lui-même, mais à la suite d'un autre. Cependant, cette production n'est pas tout-à-fait sans mérite; et, d'ailleurs, comme elle a été jouée , nous n'avons pas cru devoir la retrancher des œnvres de Bernay. Le vingt-quatre février n'eut que quinze ou seize représentations.
Bien que les débuts de Camille n'eussent pas été aussi brillans qu'il avait pu l'espérer d'abord, cependant, il avait peut-être le droit de se croire à la lin de ses longues épreuves. Il se trompait ; et la lutte qui lui restait à soutenir ne devait pas être moins terrible que celle d'où il sortait , puisqu'il y trouva la mort. L'issue en eût-elle été différente s'il avait concentré ses efforts dans la seule carrière de la co-
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médie, c'est une question que nous nous sommes souvent posée, mais que nous n'osons point encore résoudre. Pas plus alors qu'aujourd'hui nous n'avions d'auteurs comiques, tandis que le drame affluait partout. Bernay préféra suivre la pente de son inspiration, et montrer que la même plume qui engendrait le rire, pouvait aussi faire naître les larmes et la terreur. Il commença en même temps sa tragédie de Chlotalre et une comédie grecque intitulée Diogène. Vers cette époque, un de ses amis vint lui proposer le plan du Souper chez Barras. Bernay l'accepta, et l'on se mit à l'œuvre. Mais sa facilité était si grande et sa verve comique tellement personnelle, que son collaborateur ne lit guère que jouer auprès de lui le rôle de réviseur et de modérateur. La pièce achevée, les deux amis se présentèrent au comité de la Comédie française. L'ouvrage fut goûté, mais jugé trop court. Les deux auteurs se retiraient fort désappointés, lorsque le commissaire royal, M. Buloz, les rejoignant, leur dit que s'ils n'avaient point le projet de retoucher \\ leur comédie, il la recevrait avec plaisir dans les colonnes de la ixevue de Paris. Cette offre fut acceptée comme une fiche de consolation.
Bernay fit ensuite, en collaboration avec un jeune avocat, une comédie en prose intitulée r Homme d'affaires. Elle fut pareillement refusée. Il se remit alors avec ardeur îi son Chlotaire, entremêlant ce travail de plans nouveaux et de poésies diverses. Enfin Chlotaire est terminé. Bernay , avant de soumettre cette œuvre importante au jugement définitif de la Comédie française, crut devoir interroger l'opinion de quelques acteurs de choix, tels que MM. Beauvalet, Frédéric-Lemaître et Guyon. M. Beauvalet loua certaines parties de la pièce, mais en déclara l'ensemble inadmissible. M. Frédéric -Lemallrc la repoussa.
comme un retour ii la tragédie classique. Quant Ji M. Guyon, il n'y voulut voir qu'une lutte d'anthropophages. Bernay lut aussi CIdoiaire chez l'ambassadeur d'Autriche, et il y reçut des éloges dignes de son œuvre et des intelligences d'élite qui les lui adressaient. Cependant , il se sentait presque découragé, et n'osant s'exposer à un troisième refus, il se mit en quête d'un autre sujet de drame. Gaston de Chanterac fut commencé, puis abandonné dès les premières scènes. La tournure sentimentale que Bernay avait donnée îi l'action, pour ne pas retomber dans la sauvage énergie du Chlotaire, ne tarda point îi lui faire rencontrer le dégoût, et il me déclara un jour qu'il aimerait mieux renoncer h écrire que de se condamner à suivre une pareille route. Il conçut alors le projet de reprendre les Comtes de Lanark, et d'en faire sortir ua drame entièrement nouveau. Il se remit courageusement à l'œuvre , après avoir évacué sa bile dans deux satires, dont l'une fut publiée dans le Charivari, sous le titre de les Pièces à argent.
Nous sommes îi la fin de l'année 1839. Bernay avait vingt-six ans. La nouvelle pièce reçut le nom de l'Héritage du mal et n'eut d'abord que quatre actes. Si mes souvenirs sont fidèles, lauteur la lut dans le salon de M"* de Champcourtois , où elle excita de vifs applaudissemens; mais un auditeur moins enthousiaste que les autres, objecta que le nœud de l'action n'était pas assez clairement établi. Camille, aussitôt, de ressaisir la plume et de compléter son œuvre par l'adjonction d'un prologue. Il demande ensuite lecture à la Comédie française, et en attendant que son tour soit venu, il entame d'autres travaux. Le plan de Foule de la Tribarde est de cette époque. Je me rappelle une déclaration assez peu orthodoxe <jiu^ Bernay mettait dans la bouche de son héros :
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Ainsi qu'ont fait mon père et mon aïeul, je iis; lU nous sommes tous nés bâtards de père en fils.
Il composa aussi, dans le môme temps, pour l'éditeur Curmer , un type intitulé Certains vieux Célibataires. Nous n'hésitons pas h classer ce morceau parmi les productions les plus remarquables de notre littérature contemporaine. L'auteur y a parcouru tous les tons, depuis l'exirémc comique jusqu'au terrible. Il était diflicile de déployer plus de souplesse dans le maniement du style, et de joindre autant de verve h autant de raison. Camille ébaucha en outre, pour le même éditeur, un autre type intitulé le Tartufe politique. OEuvre d'indignation plutôt que de réflexion, de poète plutôt que de pcascur, ce type ne fut point achevé, et nous doutons que l'auteur y eût jamais remis la main. Ce n'est point avec la passion seule que l'on aborde des matières aussi graves ; et, avant de continuer à faire tonner de page en page les foudres de sa colère , il se serait peut-être demandé si l'on peut agir sur les hommes comme un poète sur ses idées, et si la ligne droite est toujours possible en politique.
Du reste, ce n'étaient ni l'esprit ni la verve qui manquaient dans ce morceau. L'auteur y feint d'al)ord de vouloir traduire sur la scène la classe nombreuse des tartufes politiques; puis, il s'écrie : « Les mettre sur un théâtre 1 h. quoi bon ? Ne sont-ils pas assez en vue sur le leur? et quel plus haut tréteau, après tout, que cet échafaudage de roueries politiques, dressé pièce fi pièce depuis dix ans, et sur lequel ils paradent? Quoi donc?., ce sont tous acteurs connus et avérés. Leur placage d'hypocrisie nationale est déj:\ tombé depuis long-temps ; c'est une teinture qui ne tienî plus, et chacun voit h plein leur
vrai visage. Encore, s'il leur restait quelque fard nouveau qui pût abuser, quelque rôle dont on ne fût point rebattu, quelque mise en scène qui pût surprendre, quelque mascarade que l'on ne connût point! Mais, non : les condoléances paternes, les tartufienues promesses, les pleurnicheries représentatives, les fallacieuses protestations, ils en ont tant dépensé, tant prodigué, que du premier mot on les devine; chacun voit d'abord où ils veulent en venir, et la France entière les sait par cœur. VoiL\ où ils en sont I Décorations, grimaces, pasquinades. ils ont tout usé, tout décrédité ! Leur répertoire de phrases est épuisé, tout comme leur magasin de costumes; et, dès-lors, survient-il quelque solennité, quelque nouvelle farce politique où il s'agisse de représenter comme il faut, tous de se demander sur-le-champ, elfarés, en tumulte, et craignant les sifîlcts : Comment paraître aujourd'hui en présence du public? quelle contenance avoir? quel déguisement prendre? quelle comédie jouer? Mais, en vain ils cherchent, en vain ils s'empressent ! Leur direction théâtrale touche h sa fin ; et c'est inutilement qu'ils vont fouillant à l'envi, pour y trouver quelque chose de neuf, parmi toutes les énervantes banalités de leur macliiavélisme d'homme d'affaires, parmi tous les oripeaux rApés de leur défroque constitutiomielle. »
— Après les poignées de mains, les coups de pieds, dit ailleurs Bernay, pour achever le portrait du tartufe politique. « Ah ! vous avez ouvert votre maison h cet homme, ajoute-t-il! il vous mettra dehors. Vous l'avezfait votre intendant! il vous expropriera. Vous l'avez fait votre caissier ! il vous ruinera. » L'auteur termine par un parallèle entre le dénouement du Tartufe ÛG Molière et le dénouement du Tartufe politiquc : « Dans l'un , dit-il , le châtiment tombe des
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mains royales; dans l'autre, il nionlera des mains du peuple. >'
Malgré notre répugnance pour ce qu'il y a d'abrupte et de violent dans la lornie adoptée ici par Bernay, nous avons cru devoir publier ces fragmens, pour que rien ue manquât b. la physionomie du jeun(' écrivain.
Que devenait cependant l'Héritage du mal? Camille en reculait de jour en jour la lecture, comme s'il eût pressenti l'issue qu'elle devait avoir. Il eut alors recoure à la muse comique, qui lui dicta le Pseurfonywit;(l). Présentée à la Comédie française, la nouvelle œuvre fut reçue , mais à correction. Cet é( hec précipita la lecture de l'ilciitage du mal. Nous avons déjà fait entrevoir le résultat de cette dernière tentative ; Bernay en fut un instant écrasé. Mais, bientôt, ramassant toutes ses forces comme s'il sentait que la vie allait lui échapper, il entama 'i la fois deux nouvelles pièces : une comédie intitulée d'Àabigné , et un drame ayant pour titre los ïiiudians <le lioloi^ne. De plus, il commença son roman le Masque y qu'il destinait à l'éditeur Curmer, et que M. Cavarni devait illustrer.
Sur ces entrefaites, l'Odéonjouvritses portes sous la direction de M. d'Epagny. I/occasion paraissait trop favorable pour que Bernay ne la saisit pas. i: Héritage du mal lut (ommuniciué .'i un des membres du comité de ce lliéAtre, M. Aug. Lircux, qui s'empressa de faire passer cette pièce sous les yeux de
(l) Celte comédie vient d'ôtre mise eu rOpétiiiou au secoiul tliéltrc Français. Nous n'attciuiloiis pas moins de la direciioii éclatréc de M. Au<;. Lireiix.
.'iO NOTICE
ses collègues. Après la lecture, un débat violent s'éleva. Les récriminations les plus vives furent échangées de part et d'autre. Un moment, la victoire resta indécise entre les boules blanches et les boules noires; mais, enfin, elle se déclara pour celles-ci, et ce fut Bernay qui paya les frais de la guerre.
Ce coup le frappa plus rudement que tous les autres, et parut, un instant, avoir plié son courage. Cependant, il se releva peu i\ peu, et reprit ses Iravaux, quoique avec moins d'énergie que de coutume. Laissant là l' Héritage du mal, il remit la main à son Chlotaire et y fit d'importantes corrections. Tout-àcoup la fortune parut vouloir s'adoucir. M. Lireux venait d'accepter la direction de l'Odéon, et il était probable qu'il ne démentirait pas comme directeur les opinions qu'il avait soutenues comme membre du comité. En ellet, il redemanda C Héritage du mal, s'engageant à le faire monter sur son théâtre. Seulement, il crut devoir exiger quelques modifications. La pièce, réduite en quatre actes, gagna peut-être Ix. ce changement sous le rapport scénique, mais assurément elle y perdit beaucoup sous le rapport littéraire (1). Les rôles furent distribués, et le drame lu aux acteurs. Cependant les répétitions ne commençaient pas, et l'impatience dévorait le malheureux Camille.
Les dernières corrections de son Chlotaire datent de cette époque. Voici quelques-uns des vers que sa plume retrancha dans le cours de cette révision. Mieux que nos paroles ils montreront quelle exubérance d'énergie et d'images liernay fut obligé de réprimer avant d'arriver au style sobre, mule, facile et
(1) Elle a |)aru sous celte Torinc chez r<iill(eur Tresse, successeur tic Uarba, au l'alais-Koyal.
BlOGRArHIQLE. ht
coloré qui assure à l'Héritage du mal une place si élevée parmi les œuvres dramatiques de notre temps.
Chlotaire vient de voir en songe les ombres de sa mère et de ses neveux. La menace était dans leur geste et sur leurs lèvres. Epouvanté, le roi des Francs s'élance de sa couche et s'écrie:
Ainsi, je ne dormirai plus !
Ainsi, moi, devant qui tout tremble, je commence
A irembler!.. A trembler devant ma conscience.
Tombeau des trépassés, antre des visions,
Où ma mère a semé ses malédictions!
Oui, moi, j'ai peur de moi. Dans ce cœur, plein d'abîmes,
Je n'ose regarder ; car, alors, tous mes crimes,
L'un sur l'autre jetant mes trônes usurpés.
Se révoltent.en moi, bataillons attroupés!..
. . . Donc, voilà ton destin, ô puissance!
Vaste forêt d'ellroi, de trouble, de remords,
Qui s'élève sur moi de toute chair des morts!
Puis, s' abandonnant ou plutôt se livrant à la violence effrénée de son caractère vindicatif, il ajoute :
C'est Chramne, c'est Halda qui me font de ces nuits. Kh bien! tremblez, sachant déjà ce que je suis; Car, je veux devenir féroce, impitoyable, M'envelopper d'horreur, et toi, grandeur de sable, Te durcir par le sang, et ne pas tomber seul. Mais avoir les douleurs d'un monde pour linceul , Et l'élargir, ô mort, en dépeuplant la terre. Pour que la brèche, après, soit digne de Chlotaire.
En ce moment, on amène Chramne. Voici comment Chlotaire lui annonce le supplice auquel il le réserve :
Ton crime fut impie, hortiblc, sans pareil. Qu'ainsi soit ma justice ! et que, sous le soleil ,
Tout peuple dise : Il fut un fils traître à Clilotaire ; Il disparut... Clierchez sa race sur la terre!
Eu apprenant que sa femme et ses deux enfans vont être brûlés avec lui, Chramne éclate en malédictions, et étendant vers sou père ses bras chargés (le liens, il lui dit :
Cet empire où tu sièges ,
iN'ost que crime sur crime, amas de sacrilèges, Meurtres accumulés, montagnes d'ossemeus.
Mais, poursuit-il,
Gouffre d'assassinats.
LVnfer, à mon défaut, ne le manquera pas.
Nul doute que ces formes exagérées ne révèlent un poète ; mais on ne peut qu'applaudir Bernay d'en avoir voulu purger le drame de Chlotaire. Malheureusement, il ne put pousser cette révision au-delà des trente premiers vers du cinquième acte. La mort arrivait.
Depuis quelque temps, il était affaibli par les excès de travail, par les veilles et par les inquiétudes. Dans les premiers jours du mois de juin 18/i2, il fut attaqué U'une fièvre qui, du reste, s'annonçait avec assez peu de gravité; le 8 juin, il s'alita, et une inflammation s'étant déclarée dans l'épigastre, le médecin ordonna d'y appliquer des cataplasmes arrosés de quelques gouttes de laudanum. Un soir qu'un de ses amis l'avait quitté fort tard, Bernay se sentit plus mal h l'aise que de coutume; cependant il parvint îi s'endormir. Il eut alors un songe étrange: il lui sembla que sa grand'mère, morte depuis quelques jours, montait sur la couche où il était étendu,
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et, le saisissant par les deux mains, s'efforçait de l'en arracher. Berna y se réveille en sursaut avec un cri d'effroi. Riais cette image ne le quille plus, et il ne doute pas que ce ne soit un signe de morl. En ce moment, des douleurs assez vives se font sentir dans la région des entrailles. Pour les calmer, liernay verse des gouttes de laudanum sur son cataplasme. Le feu intérieur augmente. Nouvelle tentative pour l'apaiser. L'inflammation s'accroît. Je suis incendié! s'écrie le pauvre jeune homme. Et il attend avec une affreuse anxiété les premières lueurs du jour. Enfin elles paraissent et viennent colorer ses vitres. Il se lève en trébuchant, ouvre sa fenêtre, et se verse de l'eau froide sur le corps : c'était de l'huile sur le feu. Alors, tournant les yeux vers l'aube et prêtant l'oreille aux chants matinals des oiseaux, il s'écrie involontairement: « Chantez, chantez, petits oiseaux! Moi, je ne chanterai plus. »
Cependant, ses douleurs devenaient Intolérables. Il se traîne hors de sa chambre, épuise le reste de sa force à descendre l'escalier, arrive sur le palier du concierge, et y tombe en criant: « De l'eau! de l'eau! Je brûle!» Le concierge, effrayé, le relève, et l'aide à rcmonler dans sa chambre. Les parens, avertis de ce qui se passe, envolent aussitôt chercher le médecin, et on transporte Camille dans l'appartement de sa mère. Durant cette translation si courte, 11 fut saisi de spasmes si violens que l'on crut qu'il allait expirer. D'abondantes saignées le soulagent. Dn mieux se déclare. Nous voici au 14 juin. Ses amis se succèdent aux portes ; on les rassure. Le soir, les douleurs reviennent. Le médecin est mandé, il repart après quelques ordres. Nouvelle attaque vers minuil. Iletour du médecin. «Docteur, lui dit Uernay, ne me quittez plus ; je ne vous ferai pas
ià NOTICE
loug-teraps attendre. » Quelques inslans après, il porte violemment la main gauche à son cœur, pousse un cri et expire. Il avait vingt-neuf ans.
Cette nuit-là, les amis de Camille perdirent un cœur dévoué, et notre littérature dramatique un de ses plus éloquens interprètes. Les mots se pressent sous notre plume; mais, que pourrions-nous ajouter? La vie et les œuvres de Bernay sont maintenant sous les yeux du public. Les faits parleront mieux que nous.
Esprit chaleureux et vrai, sympathique et judicieux, il prit toujours son point de départ dans les convictions les plus sociales. S'il touche quelquefois à l'exception, c'est dans le seul domaine de l'héroïsme. Or, n'est-il pas permis de dépasser la limite dans une sphère qui rapproche l'homme de Dieu, et n'est-ce pas là plutôt reculer que franchir les bornes de la généralité? Cette route, ou le voit, tendait à l'éloigner de plus en plus de la nouvelle école ; aussi en avait-il répudié tous les adeptes, à l'exception du maître, qu'il admirait toujours avec le même respect, et dont les œuvres liguraient sur sa table à côlé de celles de Molière, de Corneille, de La Fontaine, de Bossuet et de Shakspcare.
Bernay avait le travail d'une facilité prodigieuse. Il composait en marchant, et il ne se trouvait jamais mieux inspiré que lorsqu'une cigarette à la bouche, et revêtu d'un costume particulier, il arpentait sa petite chambre en dictant ses vers à quelque ami.
Sa taille était ordinaire; ses épaules, larges; ses cheveux, blonds; sa moustache, un peu rousse; son œil, gris-vert et d'une extrême transparence. Sur sa
BIOGRAPHIoLE. 45
ligure se succédaient à sou gré, avec une rapidité singulière, les jeux de physionomie les plus opposés. Avec quelques études, il eût pris place parmi les grands acteurs de notre temps.
La dépouille do Camille Bernay fut transportée au cimetière du Mont -Parnasse; et, quelques mois après, les mômes amis qui l'y avaient accompagnée allaient assister au succès posthume de l'Héritage du mat. A chaque salve d'applaudissemens, ils sentaient redoubler leur douleur; et, lorsqu'aux acclamations unanimes du public M. Bignon reparut pour proclamer le nom de l'auteur, nous nous demandions si cette couronne, décernée plus tôt, n'aurait pas ranimé le jeune lauréat, au lieu de n'avoir à décorer que sa tombe.
IlKNRY TRIANON.
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KHRATA.
au lieu de : iroiivé fermées , Usez : uouviîes fermées.
— supplier; — supplié.
— eu vian; — en vain,
— donc cinl; — clone point.
— le rcsic (le Paris; — les restes de Paris,
— combustion instantanée ; — combustion spon-
la liée.