‹ Œuvres dramatiques de J.W. GoetheChapitre 144 sur 221 · ACTE I, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE V

LE DUC, au bout da quelques instans.

Puisque tu m'interroges y je puis tout l'avouer ; puisque tu me FordonneS;, je puis te la présenter comme ma fille.

LE ROI

Ta fille? Ainsi, mon cher oncle, le sort a fait pour toi beaucoup plus que la loi.

' EUGÉNIE

Je puis me demander si, de cet étourdissement mortel , je suis bien rentrée dans la vie , et si ce qui m'est arrivé n'est point un songe ; mon père me nomme sa fille devant son roi. Il est donc vrai , Tcncle d'un roi me reconnaît pour son enfant ; je suis parente d'un grand monarque, je sors d'un état obscur et caché pour paraître lout-à-coup à la lumière j que ta majesté me pardonne d'en être éblouie, et de ne pouvoir me contenir, encore incertaine et flottante.

( Elle se jette aux pieds du roi. ) LE ROI.

Que cette position fasse éclater ton attachement au sort dont tu as joui depuis ton enfance, et cette humilité dont, quoique instruite de ta noble origine, lu as, durant tant d'années, pratiqué en silence les pénibles devoirs. Cependant, puisque je te relève de mes pieds pour l'approcher de mon cœur ( il /a relèi^e et la presse dans ses bras) , puisque ton oncle imprime sur ton beau front un baiser paternel, que ce soit un signe certain que je te reconnais pour ma

ir^ LA FILLE NATURELLE.

paronlc, et que bientôt, devant toute ma cour, je

renouvellerai ce qui ne s'est fait ici qu'en secret.

LE DUC

De si hautes faveurs exigent une reconnaissance entière et sans borne , une reconnaissance de toute la vie.

EUGÉNIE

On m'a beaucoup parlé de grands hommes ; mon propre cœur m'en a aussi appris plusieurs choses -, cependant , je ne suis nullement préparée à parler à mon roi. Ne sachant pas tout ce que je devrais te dire , je ne voudrais pas non plus rester gauchement muette devant toi. Que te manque-t-il ? que pourrait-on te donner ? L'abondance même qui se presse autour de toi , ne s'écoule que pour le bonheur des autres. Des milliers d'hommes sont là pour te défendre, des milliers agissent à ton signe; et si un seul voulait te sacrifier avec joie son cœur et son esprit , son bras et sa vie, il ne compterait pas dans une si grande foule, et s'anéantirait devant toi comme devant lui-même.

LE ROI

Noble enfant, si la foule peut te paraître signifier quelque chose, je ne te blâme pas ; elle est importante : mais parmi cette foule, le petit nombre de ceux qui sont créés pour la dominer par leurs actes , leur situation , leur pouvoir , est encore plus important. Si la naissance a appelé le roi à être roi, elle a aussi appelé ses plus proches parens à être ses

Page 1