ACTE I, SCÈNE VI
EUGÉNIF.
Des ennemis cachés le menaceraient-ils ?
LE DUC
Celui qui cache le danger est un ennemi. Où sommes-nous^ ma fille ? et comme ce hasard singulier nous a en traînes rapidement vers le but! Je parle sans y être préparé^ et^ daiis ma précipitation^ je t'égare au lieu de t'éclairer. Ainsi le bonheur calme de ton enfance s'est évanoui dès tes premiers pas dans la vie. Dans ta douce tranquillité tu ne pouvais pas goûter un bonheur qui t'enivrât. Tu atteins le but , et les épines cachées d'une couronne trompeuse déchirent ta main. Chère enfant^ il ne devrait pas en être ainsi; j'espérais que, sortant par degrés de la solitude, ta t'accoutumerais au monde , et que de jour en jour tu renoncerais à quelques-unes de tes espérances, à quelques-uns de tes vœux les plus chers. Mais maintenant , comme semble te l'annoncer ta chute subite^ tu es entrée tout d'un coup dans un cercle de soucis et de dangers. Dans cet air on respire la méfiance, l'envie allume un sang fiévreux et joint ses maux à ceux du chagrin. Ne dois-je plus, le soir, revenir dans ce paradis qui t'entourait, et me consoler de la scène tumultueuse du monde , par le sentiment de ton innocence. A l'avenir , enveloppée avec moi dans le filet, comme moi, blasée et troublée, tu nous plaindras tous les deux.
EUGENIE.
Non pas, mon père ; si jusqu\i présent inactive,
ï8o LA FILLE NATURELLE.
' séparée tic tout ^ enfermée, bagatelle aimable, j'ai pu te donner les joies les plus pures 5 si j'ai pu être la consolation et le bonheur de ta vie, malgré mon insignifiance ; combien ta fille, enchaînée à ton destin, prise par tous les fils de ta vie, brillera pour toi d'un éclat plus doux et plus varié ! Je prendrai part à toutes les actions , à toutes les grandes entreprises qui rendent nion père cher au roi et à l'état. La fraîcheur d'esprit et la vivacité de jeunesse qui m'animent , je les partagerai avec toi, ils chasseront ces pénibles rêves dont le poids et l'ennui du monde ne manquent jamais de charger le cœur d'un homme. Si, dans tes momens de tristesse, j'ai su t'ofFrir une bonne volonté sans effet, .un amour inutile et un badinage bien puéril , j'espère qu'initiée dans tes plans et instruite de tes vœux, je mériterai glorieusement les droits de ma naissance.
LE DUC
Ce que tu perds par ce pas important , fe paraît sans valeur et sans dignité ; tu attaches trop de prix à ce que tu espères gagner.
EUGÉNIE
Parta"^erle crédit et l'infiuence d'hommes si élevés et si heureux, quelle jouissance pour de nobles
âmes !
LE DUC
Assurément. Pardoniie-moi de me trouver, en cetle occasion, plus faible qu'il ne convient à un homme-