‹ Œuvres dramatiques de J.W. GoetheChapitre 150 sur 221 · ACTE 1, SCÈNE VI. 18 t · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCÈNE VI. 18 t

Nous avons fait un singulier échange de nos devoirs: je devais te guider^ et c'est toi qui me conduis.

EUGÉNIE

Eh bien ^ mon père , pénétre avec moi dans ces régions où se lève maintenant pour moi un soleil jeune et pur. Souris seulement^ si dans ces heures pleines de vie j'ose te découvrir le secret de mes soucis.

LE DLG.

Découvre-le moi^ ô ma fille î

EUGÉNIE

Il y a dans la vie des momens iniportans qui remplissent à la fois le cœur humain de joie et de souffrance. Si dans ces grandes occasions un homme oublie son extérieur , et se présente négligemment à la multitude; une femme^ au contraire , désire plaire à chacun par une parure et des ornemens bien choisis; elle aime à être pour tous un objet digne d'envie. On me Fa dit souvent ^ je m'en suis aperçu moimême , et je sens même aujourd'hui que dans les momens les plus importans de ma vie ^ je ne puis échapper à la faiblesse des jeunes filles.

LE DUC

Peux-tu rien souhaiter que tu n'obtiennes aussitôt?

EUG KNIE.

Tu es disposé à tout m'accordcr ;, je le sais. Mais le grand jour est prés , trop près^ pour qu'on puisse

i82 LA FILLE NATURELLE.

tout préparer dignement ; ce qu'il faut d'elofFes , de broderies 5 de dentelles, de bijoux, pour me parer, comment peut-on se lés procurer, et tout disposer ?

LE DUC

Un bonheur désiré depuis long-temps vient de nous surprendre , mais nous pouvons nous trouver préparés à le recevoir. Tout ce que tu viens de me demander est acheté : dès aujourd'hui tu recevras dans des caisses magnifiques des présens auxquels tu ne t'attends pas. Je ne t'impose qu'une légère épreuve comme préparation à celles plus difficiles encore qui t'attendent dans la suite. Voici la clef, garde-la bien , mais calme tes désirs, et n'ouvre pas ce trésor avant que je l'aie revue. INe te confie à qui que ce soit ; la prudence le conseille , le Roi luimême l'a ordonné.

EUGÉNIE

Tu imposes de dures conditions à une jeune lille; cependant je veux les subir, je te le jure.

LE DUC

Mon fils égaré, mon propre fils, épie déjà les voies secrètes par lesquelles je t'ai conduite j il envie le peu de bien que je t'ai consacré jusqu'ici. S'il apprenait que la faveur du roi t'élève , et que bientôt tu pourrais avoir des droits égaux aux siens ^ quelle serait sa fureur? ]\'emploierait-il pas toute espèce de ruses pour empêcher ce grand événement?

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