‹ Œuvres dramatiques de J.W. GoetheChapitre 17 sur 221 · L.F DIABLE · texte numérisé non relu

L.F DIABLE

Vois, je grince les dents, je grince les dents-, je n'en ai j^oint. .T'ai erré tout autour de son ame, sans trouvernulle faiblesse par où je pusse le prendre.

SATAN

Iinbécille , n'a-t-il point de désirs ?

liE DIABLE.

PJus qu'aucun mortel.

SATAN

Laisse-moi donc faire ! C'en est assez pour sa perte.

Après Lessing vint Klinger , qui publia un roman philosophique sous le titre de Faust, sa vie , ses actions et son a^oyage en enfer , puis enfin Goethe , leur maître à tous , sur les brisées duquel il n'y a point d'apparence que personne s'aventure , autrement que pour l'imiter.

C'est ce qu'a fait lord Byron dans son poème de Manfred^ où l'on retrouve sous d'autres formes à-peu-prcs la même idée. Mais en substituant à des croyances populaires un merveilleux de sa façon , et isolant ce merveilleux de tout le réel qui l'explique et le rend possible , il a enlevé au lecteur le seul point d'appui qui lui restât dans Faust. De sorte que, pour goûter Manfred, il faut oublier absolument qu'on est homme,

SUR GOETHE. jqç.

sortir du momie , laisser sa ftintaisie errer où bon lui semble. Alors on découvre en effet de grandes beautés dans ce poëme: c'est une bulle de savon qui flotte en Pair, mais teinte des plus admirables couleurs ^^\

Au milieu de ce grand travail qui l'occupa près de deux ans, Goethe reçut de la part du duc de Weimar l'invitation formelle de venir ajouter par sa présence à l'éclat de sa cour, déjà pleine de tout ce que la littérature avait de plus illustre, et surnommée pour cela l'Atliènes de l'Allemagne. Vers l'année i'/'/5 il se rendit à la prière du duc; et décoré d'abord du titre de conseiller de légation , puis un peu plus tard de celui de conseiller intime , enfin anobli , il se fixa à Weimar pour le reste de ses jours. C'est de là que, suivant l'expression de madame Staël, « il administra désormais l'esprit de ses contemporains comme son empire , et que ses ouvrages, véritables décrets souverains, partirent pour autoriser tour-à-tour et bannir les abus qui s'introduisaient dans l'art. )>

La première fois qu'il usa de cet ascendant , ce fut en écrivant contre le jargon sentimental produit par Werther, dont j'ai parlé ci-dessus et qui régnait alors sans partage, sa pièce de la Manie du sentiment ^-K Je laisserai à M. W. Schlesfel le soin de parler de (fette pièce , et de décrire les folies dont

^^^ Peu avant sa mort, il a donné les deux premières parties d'un nouveau poème dramatique intitulé r/ie defonned transformed, qui, dit-il, is taken partly on the Faust ofthe great Goe^Ae.Jusqu'ù présent, sauf le pacte avec Satan, il n'y a guère de ressemblance entre ces deux ouvrages,

^2) Littéralement, le Triomphe de la sensibilité. Publiée d'aboixl par frag m eus ànmlQ Mercure allemand, vers 1778, cette bagatelle dramatique le fut dans son entier, à Leipzig , pende temps api es.

elle est la caricature. Qui le pourrait mieux que cet écrivain spirituel, initié à tous les secrets de la littérature allemande, et l'auxiliaire de Goetlie, j'ai presque dit son rival en influence sur les idées de ses compatriotes?

« Parmi ^'^ les imitations exagérées de Werther , il faut distinguer deux genres : le genre furibond et le genre lamentable. A la tête du premier se placèrent deux hommes de talent, Lenz et Klinger-, et en général, au miheu de quantité d'extravagances , les furibonds ne laissaient pas d'avoir quelques lueurs de génie : mais les lamentables étaient tout-à-fait niais. Le roman favori des pleureurs était Siegwart^ composé par un certain Miller. Il m'a fait verser beaucoup de larmes à l'âge de dix ou douze ans.

« De la littérature, l'imitation passa dans le ton de la société et jusque dans les mœurs. C'était un rôle pour les jeunes gens de s'habiller à la Werther, de se faire sombres et mélancoliques , de braver enfin les convenances sociales , comme un outrage à la nature, tandis que rien n'était plus factice que les sentiaiens qu'ils affichaient. Les femmes, de leur côté , s'empressèrent d'adopter une coquetterie doucereuse et papelarde 5 excellent moyen de combiner de tendres penchans avec une vertu sévère.

« Au fond de cette afiectation sentimentale , il y avait pourtant une insupportable vanité, un égoïsme profond, une véritable idolâtrie de soi-même. Le reste des humains qui ne parlait pas le langage romanesque, fut regardé par les âmes élues comme une espèce inférieure. Bien que l'on eût puisé dans Rousseau une vénération presque superstitieuse pour les

ti) Ce morceau est extrait d'une lettre écrite à M. C. de Rémusjt , et servant de préface à sa traduction de la Manie du sentiment.

SUR GOKTHE. , , j

noms d'ëpouse et de mère, les relations de famille se ressentirent de ces mêmes écarts. Telle femme, mariée à un homme honnête et raisonnable, se croyait la personne du monde la plus malheureuse, parce que son mari, occupé de l'emploi dont elle vivait , ne pouvait vaquer uniquement aux affaires du cœur, et qu'il exigeait d'elle quelque soin du ménage. Peut-être alors elle se permettait de nourrir les sentimens exaltés d'un jeune homme , se croyant parfaitement pure , parce que de part et d'autre on dédaignait les sens comme une chose grossière.

« L'éducation eut aussi sa part. On voulait avant tout former le cœur*, on façonnait l'enfance aux émotions les plus étrangères à cet âge. Des mères tendres étaient prêtes à renier leur fils comme un être dénaturé, parce que le petit bonhomme n'avait pas voulu s'attendrir sur le sort d'une mouche noyée. De ces ébraiilemens prématurés résulta plus d'une disposition maladive. Je me rappelle avoir vu dans mon enfance déjeunes femmes qui, par une affectation devenue ensuite naturelle, tombaient évanouies tout à propos. Une secousse un peu plus forte les jetait dans des attaques de nerfs j et c'est précisément ce qu'on trouvait adorable.

« Des voix austères se firent alors entendre : on accusa Goethe d'avoir causé plusieurs suicides , et faussé toutes les idées morales. Mais s'il y avait de sa faute , il y avait aussi de son erreur. Dupe et magicien de ses propres prestiges , Werther, dans lequel il s'est identifié avec son héros, Stella, Clavijo en portent des traces non équivoques- Doué cependant d'un naturel vigoureux, d'un esprit pénétrant et enclin au sarcasme , il guérit bientôt lui-même de la maladie qu'il avait inoculée aux autres : il arrive sain et sauf au rivage, tandis

que ses débiles admirateurs se débattaient dans un déluge de larmes , dont il avait occasionné le débordement. C'est dans cette situation qu'il composa la Manie du sentiment; et l'on doit avouer qu'un poète sur la tête duquel pèsent des accusations assez graves , qui reconnaît lui-même , dans les premières productions ou pour mieux dire explosions de son génie , un certain alliage d'erreur , sans vouloir néanmoins en faire la confession expresse , ne saurait se tirer d'embarras avec plus de grâce et d'habileté.

<( Je dois dire quelques mots de hi Nature de cabinet et de'voyage du prince efféminé. Le goût des jardins anglais était très répandu en Allemagne, h^ sentimentalité s'en mêla. On ne se contenta plus de présenter des paysages rians et pittoresques, on voulut écarter tout ce qui trahit les soins du jardinage, regardé comme un sacrilège envers la nature j on imita mesquinement les sites agrestes et sauvages , et l'on tomba dans de grandes puérilités. Cependant ce goût champêtre s'accordait mal avec la douilléterie de ces êtres délicats, hommes et femmes , qui parlant sans cesse de la nature , n'en pouvaient suppoiter le moindre contact un peu rude. Le prince, avec les décorations dont il s'entoure, pour échapper à ces inconvéniens , en est une image fidèle. Ce personnage est aussi un emblème très juste de la sentimentalité qui substituait partout le factice aux choses fortes et vraies. C'est une idée ingénieuse selon moi, que d'avoir transporté cette manie du jardinage romanesque aux enfers , et de l'avoir liée à la table de Proserpine. Mais je doute que le mérite du discours d'Ascalaphus puisse passer dans une traduction , puisqu'il consiste dans la marche irrégulière mais imitative des vers, et dans les rimes baroques.

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« Quant aux monoJ raines, ils ont été introduits sur notre théâtre, je crois, par imitation du Pygmalion de Rousseau. On prenait des sujets dans la mythologie , Médée , Ai'iadne , etc. On les appelait aussi mélodrames, parce que la déclamation était entie-mêlée de musique pour remplir les intervalles consacrés à la pantomime. Mais comme il était diificile de resserrer une action dramatique en un seul monologue lyrique , on se permettait quelquefois de faire entendre des voix invisibles qui annonçaient le dénoûment. Cest à quoi se rapifïorte la plaisanterie des monodrames à deux, et des duodrames à trois.

« Il se peut que Goethe ait composé le monologue de Proserpine pour s'essayer aussi dans ce genre : c'est de la belle poésie tout de bon. En y joignant un prologue burlesque, il a fait comme Aristophane, chez qui l'on trouve souvent des morceaux lyriques sublimes parmi des bouffonneries. Mais l'arrivée du mari à la fin de l'acte est le trait saillant*, cela donne en un instant l'idée de la situation d'Andrason. Ces femmes sentimentales, dont je parlais plus haut , n'étaient que trop portées à regarder leurs maris qui ne l'étaient point , comme de vrais Plutons.

« Le rôle du chambellan , homme très sensuel et d'un esprit malin, forcé de se plier aux fredaines sentimentales de son maître, est assez plaisant : mais il est peint avec des nuances infiniment légères , ainsi que tout le reste ; et c'est même là le mérite de l'ouvrage. Le poète ne s'appesantit sur rien 5 il s'amuse en passant d'une folie passagère, dont pardessus le marché il se trouvait le créateur et l'idole.

« L'oracle est la seule fiction fantastique qu'il se soit permise : tout le reste, dépouillé de l'allégorie, n'est que la Goethe. L 8

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vérité pure. Avec cette restriction pourtant que des folies , produites par Tengoûment pour un auteur à la mode, ne sortaient pas d'un cercle relativement tiès étroit , bien qu'elles fissent assez de bruit pour être réputées générales.

« La Manie du sentiment n'a été représentée nulle part , que je sache, si ce n'est dans une maison de campagne du duc de Weimar. J'ignore s'il a voulu faire des portraits dans tel ou tel rôle ; cela est assez croyable , mais fort égal au fond pour l'intelligence de la pièce. »

Ayant accepté la direction du théâtre de la ville, Goethe écrivit alors pour ce théâtre quelques petites pièces, la plupart opéras, tels que Lila, Elphenor , Badinage , ruse et q)engeance^ puis une imitation des Oiseaux d'Aristophane, et enfin le joli drame du Frère et la Sœur ^'^ 5 si l'on peut appeler drame cette peinture légère et naïve d'une scène de ménage , véritable conte dialogué, plein de naturel, de déli-» catesse et de pathétique, mais à tout ce qui captive à la lecture ne joignant rien de ce qu'on demande à la scène. En quoi il faut louer son auteur-, car la situation qui en fait le fond, et le sentiment qu'elle amène avec elle, un peu développés risquaient d'être choquans ^^\ De toutes ces pièces , la dernière quadrait seule avec notre plan. Les autres , écrites pour être chantées, sont à peine lisibles en original : quel intérêt auraient-elles offert dans une traduction?

Cependant il est un de ces opéras que nous n'avons pas eu

U) Leipzig, 1787. Les ti'ois premières pièces n'ont jamais été traduites. Le Frère et la Sœur vient de l'être à la fois dans noire collection et dans celle de Ladvocat.

Cî> Nous eu avons eu la preuve au Gymnase dramatique , !out rëceramicat.

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le courage d'exclure. Composé au retour d'une course sur le Saint-Gothard , entreprise de compagnie avec le duc à la fin de Tannée i 779 , Jéry et Bœtely ^^' présente un tableau si simple et si gracieux de cette vie pastorale dés montagnes î II servira donc d'échantillon pour le genre lyrique \ et nos lecteurs n'y perdront rien , je pense.

Sans plus long-temps nous arrêter à ces bagatelles , filles des loisirs de Goethe , passons à une œuvre autrement difficile et importante que ne l'est la Manie du sentiment , mais qui , de même que cette parodie , prit sa source dans un un écart de l'esprit allemand , ou pour mieux dire dans l'obligation où se sentit Goethe d'y porter remède.

Après l'avoir vu chercher dans le moyen âge le sujet d'une composition dramatique, ettraiterce sujet à la manière large et désordonnée de Shakespeare , puis se précipiter dans tout ce que les superstitions du Nord offrent à la poésie de plus exalté , de plus sombre et de plus bizarre , on conçoit aisément l'ardeur que mirent aussitôt les Allemands à exploiter cette mine découverte par un homme , devenu leur unique guide , et dont les trésors étaient de ceux précisément que la tournure de leurs idées les disposaient d'avance à apprécier le mieux. Les théâtres changèrent donc inopinément de face. Accoutumé qu'il était jusqu'alors à s'y repaître d'éternelles imitations du français, soit tragédies , comédies ou drames , le public n'en fut que plus avide de pièces originales , ou soi-disant telles : semblable à ces peuplades , sobres encore, des rivages de l'Afrique, dont le palais vint à savourer des liqueurs fermentées pour

^^' Leipzig, 1790. M, C. de Rëinusat en a donné une traduction pleine de talent dans les Théâtres étrangers.

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la première fois ^'\ Et (l'ouvn»ges }>areil.s, lesautcui-s, de leur Cote, ne se montrèrent nullement avares : laissant courir leur plume à l'aventure au gré de leur imagination quand ils en avaient, ou, à son défaut, d'une mémoire meublée de lambeaux de Shakespeare, ils inondèrent la scène d'informes drames où le gigantesque tint lieu de sublime , et où la démence, usurpant la place du génie, fut décorée de ce titre pompeux. Les brigands et les revenans envahirent tout : la muse tragique allemande de déesse devint fantôme; et échangeant SCS vieilles fonctions contre d'autres plus conformes à cette métamorphose , au lieu d'inspirer la terreur et la pitié , elle ne parut plus occupée qu'à exciter le dégoût et faire peur aux gens.

Une telle réforme n'était point entrée dans la pensée de l'auteur de Gœtz et de Faust. Bien loin de prétendre à reporter l'art vers son enfance , comme ses maladroits et peu clairvoyans disciples risquaient de le faire, il avait voulu seulement lui donner une direction plus franche, ramener la tragédie à ce qu'elle fut chez les Grecs , à une peinture énergique et simple des passions humaines. S'il avait emprunté ses couleurs à Shakespeare , c'est qu'il n'avait pris jusqu'ici pour sujets de tableau que des époques analogues à celle où vécut ce grand homme , et dont toutes ses pièces ont reçu l'empreinte. Mais ce n'était pas à dire qu'il dût toujours s'y borner , ni que dans le cas où il sortirait des limites du monde moderne il dût continuer d'imiter le poète anglais , en transportant Londres dans Troie , et les chevaliers chré-

(1) Une servile imitation des Français ralentit d'abord les progrès du théâtre allemand } puis la fatale rage de l'originalilé le jeta hors du sentier de la raison. ( Quarterly Review. )

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tiens SOUS la tente d'Agamenmoi). Cette mctliodc, naturelle à un ffénie brut qui proprement n'en avait aucune et travaillait d'instinct , eut été inexcusable en un homme de notre siècle, sachant un peu les choses et les examinant de sang-froid.

Recevoir la loi de son sujet, et s'y conformer autant que possible en le traitant , voilà quel était le principe de Goethe. Pour le rendre sensible à ne s'y pas tromper , il écrivit son Iphigénie en Tauride^^^ .

Supposé qu'un aussi brusque passage des formes âpres de Shakespeare aux formes épurées de Sophocle ne cachât pas en même temps quelque malice ( chose assez vraisemblable , puisque Goethe a passé toute sa vie à dérouter ses compatriotes , en renversant de ses propres mains les idoles qu'il venait d'offrir à leur culte ) , toujours est-il que cette publication produisit un effet assez comique. Ce fut un coup de massue qui étourdit les admirateurs du père de la tragédie romantique ; ils eurent grand'peine à admettre Iphigénie pour soeur de Gœtz et de Faust. Cependant elle était si belle qu'il fallait bien se résoudre à l'admirer également , et cela redoublait leur embarras. Sollicités à la fois de plusieurs côtés, les pauvres Allemands se virent ainsi dans une situation des plus tristes pour eux, sans théorie dramatique.

Ce n'est point que cette tragédie soit tellement grecque , qu'on la doive confondre dans son esprit avec celles d'Euripide et de Sophocle. Au moins cela ne m'arrive pa& ; et je ne puis concevoir même que des gens le fassent, ce qui pourtant a lieu. M. W. Schlegel est de ce nombre j il admire infini-

^') Leipzig, 1787. Cette Iragdtlie fut traduite en français pour la preroièie fois Jans notre collection. Peu après parut lu traducliun de M. de Gu zari dans les Chefs-d'œuvre , etc.

ment Goethe pour s'être fait grec dans Iphigénie. D'autres du même avis que moi sur le point contraire , M. L. de Guizard ^'^ par exemple , s'en plaignent , paraissant croire que c'était un devoir pour lui de se faire grec , et qu'en restant allemand ii y a manqué. Tout en attaquant M. Schlegel , au fond M. de Guizard partage donc son opinion : car de ce qu'il reproche à Goethe l'omission d'une chose que celui-ci le loue d'avoir su mettre , il s'ensuit que l'un et l'autre la jugent bonne. Quant à moi , cette opinion me semble une erreur , et si je conviens avec M. de Guizard que M. Schlegel voit dans Iphigénie ce qui n'y est pas , loin d'en faire avec lui un reproche à l'auteur , je lui en sais quelque gré. Oui , Goethe a revêtu de formes grecques des mœurs allemandes, oui , ce sont des sentimens allemands qu'il a exprimes en langage grec. Mais, outre qu'il eût été impossible de pousser l'imitation au-delà de ces bornes , eut-il été sage de les franchir ? A quel public s'adressait-il ? à un public allemand. Et l'on voudrait qu'il eût étalé devant ce public des sentimens avec lesquels il n'aurait pu sympathiser , des mœurs qu'il n'aurait pu comprendre ! Cela me rappelle la réponse de Beaumarchais à des critiques de même nature dont son j^^igaro fut accablé. « J'avais d'abord songé , dit-il , à écrire ma pièce en espagnol 5 mais j'y ai renoncé , parce qu'on ne m'aurait pas entendu à Paris. »

Dans la notice spirituelle , et selon moi excessivement sévère, qui précède sa traduction d'iphigénie, M. de Guizard ne s'arrête pas là *, après avoir blâmé le fond de l'ouvrage il passe à la forme, et soutient coup sur coup , que

(0 Voyez Chefs-d'œuvre , etc. , tome UI.

SUR GOETHE. Ilà

Vaction dort étouffée sous une longue suite de conversations métaphysiques sur la "vie , etc, , sorte de controperse où les personnages luttent de subtilité, que les fureurs d'Oreste sont métamorphosées en rapissemens extatiques , que ce héros est m^oins poursuivi par les furies que par les ombres des abstractions de l'école , que Thoas est un tyran doucereuse et même un peu philosophe , etc, , etc,

« Se non è vero , è ben trovato » dit un proverbe italien. Tout cela est fort spirituel , je le répète , et on ne saurait mieux trouvé pour faire rire. Mais si l'on rit beaucoup en lisant la Notice , il est à craindre qu'après avoir lu la pièce on ne sourie un peu. Car , au lieu d'une action qui dort étouffée sous une controverse métaphysique, on y trouvera , je m'assure, le développement simple , graduel et continu d'une situation forte et touchante , se faisant cfTcctivement à l'aide de convei"*salions , puisqu'en un pareil sujet il n'y a ni coup de théâtre , à ménager, ni coup d'épée à donner : mais ces conversations ne ressemblent guère à une sèche controverse. On y remarque, il est vrai, de la subtilité, et elles abondenten sentences brèves exprimées dans un dialogue coupé; mais ce sont là autant de traits de ressemblance des scènes d'Iphigénieavec celles des tragédies antiques elles-mêmes. Les fureurs d'Oresle, loin de paraître des ravissemens extatiques , rempliront Tarne d'une sainte horreur , mais de cette horreur qui n'enUaîne pas le dégoût : les Furies étaient belles chez Phidias. Et puis il ne faut pas oublier qu'Oreste est dans le lieu désigné par l'oracle pour sa guérison, et que cette guérison va s'opérer tout- àl'heure,: rien donc de plus naturel et qui témoigne mieux du tact parfait de Goethe , que d'avoir calmé ainsi par degrés ses

fureurs, et tout cd les lui couservarit jusqu'au bout de les avoir enijjreintes d'un caractère de moins en moins terrible. Quant à 1 boas , j'avoue que pour un barbare il montre une délicatesse peut-être trop recherclice : mais il n'occupe l'attention que trois fois, et jusqu'à un certain point sa condiûte est justifiable. Ayant promis à Ipbigénie de la laisser partir si elle retrouve ses parcns , il ne peut manquer à cette promesse j la religion du serment est celle de tous les peuples grossiers. D'ailleurs Goetbe y a puisé un si beau dénoûment, que Ton passerait en sa faveur sur de plus choquantes invraisemblances encore. Ipbigénie elle-même est du Nord sans doute , par ses sentimens comme par ses manières. Une fille grecque n'eut pas si bien discouru de l'humanité, pas plus qu'elle n'eut tendu sa main à Tlioas en signe d'adieu : mais outre qu'on peut croire que ce long séjour parmi les Scytlies a affaibli les traces de sa première éducation , les formes de son discours restent toujours antiques. Je défierais de trouver dans sa bouche une seule image qui ait quoique ce soit de la couleur moderne. Enfin le personnage de Pylade n'est-il pas un Grec accompli ? Ruse , audace , politesse , tout s'y trouve réuni à un degré éminent.

Passant donc condamnation sur l'idée de l'ouvrage, qui est et devait être moderne , je peisiste à afiirmer ([ue l'exécution se rapproche autant que possible de l'exécution antique : et sous ce rapport Goethe me semble avoir au moins égalé Racine, dont il a suivi l'exemple à l'égard du reste ^^\ Le récit des infortunes de la famille de Pélops, le chant des trois Parques

CO Certes le seigneur Oreste brûlant de tant de feux pour madame sa cousine ( P. L. Courier.), Venipoiie encore sur toute la philosophie de Thoas.

sur Tantale , et cent autres morceaux moins importans, ne les dirait-on pas échappés à la plume d'Eschyle pour le grandiose, de Sopliocle et d'Euripide pour la grâce et le pathétique ?

Ici M. de Guizard se joint à moi j et comme je ne saurais mieux m'exprimer que lui, j'emprunterai ses propres paroles. « L'Iphigénie de Goethe ne laisse pas , dit-il , d'être un des chefs-d'œuvre les plus incontestables de la poésie allemande. D'abord elle offre une richesse de pensées , tantôt profondes , tantôt ingénieuses , qu'on retrouverait difficilement dans un autre ouvrage. Je ne parle pas du style proprement dit , que les critiques allemands traitent de divin •, jugement auquel je ne puis que souscrire , et qu'assurément je ne serais pas en droit de combattre. Quant à la marche des idées , aux figures dont elles sont revêtues , toutes choses dont on peut décider sans être initié aux plus intimes secrets d'une langue , il faut y reconnaître un grand poète. La scène où Iphigénie interroge Pylade sur lui-même et sur son ami , sur la guerre de Troie , sur la destinée d'Agamemnon et de sa famille -, la suivante où elle s'entretient avec Oreste , qui lui dévoile son nom et son crime , sont nobles et touchantes , et saisissent le cœiu* par une simplicité idéale. Les récits de toutes les horreurs qui ont souillé la maison de Pélops , sont pleins de verve et de grandiose. On peut voir dans les Mémoires de Goethe que les anciennes fables avaient une action puissante sur son imagination jeune encore ; et il pense que c'est aux grandes figures de Tantale et des Titans qui apparaissent au fond de son Iphigénie en Tauride , et peuplent en quelque sorte l'arrièrescène de cette pièce , qu'elle est redevable du succès qu'elle a obtenu. »

Je viens de dire que cette tragédie semble avoir eu pour

Lut de montrer aux auteurs allemands, que par plus d'une route on peut atteindre à celui de Part , et qu'aucune théorie dramatique ne doit régner à l'exclusion de toute autre. Mais ayant été pris au mot une fois , Goethe jx>uvait l'être une seconde , et ramener l'ancienne routine avec Iphigénie , comme avec Gœtz il en avait fait naître une nouvelle. Il s'aperçut donc bientôt qu'il fallait revenir sur ses pas , reprendre en la dirigeant cette révolution dramatique à peine entamée , et fournir un modèle après avoir indiqué le genre. Car sa première pièce ne pouvait prétendre à ce titre, quelque admirable qu'elle soit : ce n'était qu'une esquisse propre à donner l'impulsion , et voilà tout.

En conséquence il chercha un sujet susceptible d'être traité dans toutes les règles de ce genre nouveau, en s'éloignant de plus en plus d'une imitation de Shakespeare dont Gœtz se ressentait trop à son gré 5 un sujet où, l'intérêt portant sur les choses , les hommes ne fussent que de simples agcns de la destinée. Et son choix tomba sur une époque merveilleusement propre à exciter cette sorte d'intérêt , sur la plus importante de toutes les époques de l'histoire moderne à l'égard de la pensée humaine, sur celle où il fut question pour eWed'étre ou de n'être pas. La lutte d'une liberté naissante, fille de la réformation , contre un vieux despotisme de plusieurs siècles, et le triomphe momentané de celui-ci ; ou suivant l'énergique expression de M. de Chateaubriand , « le premier acte de la sanglante tragédie de Robespierre , joué par le duc d'Albe , » tel est le Comte d^Egmont ^*\

Fidèle à ce principe, que la cause d^un peuple est bien plus

('> Leipzig, 1788. Traduit à la fois dans Dotrc colkclion et dau* celle de Jùadvocat.

SUR GOETHE. lîiS

digne de remuer le cœur que celle d^un individu , il n'a point concentré tout l'intc'rêt sur l'homme dont sa pièce a reçu le nom. Mais craignant d^autre part que cet intérêt ne s'affaiblît beaucoup en se disséminant sur une multitude , ou qu'en portant sur une idée abstraite il ne s'évaporât tout-à-fait, il s'est servi du comte comme d'un type de sa nation ; en sorte que , sans pour cela que la pitié due à celle-ci diminue en rien , elle trouve mieux où se prendre , et acquiert un plus haut degré d'énergie. C'est un belge qu'on plaint dans Egmont , plutôt qu'Egmont lui-même ; mais ce n'est pas un belge en général , c'est un homme avec sa physionomie et son caractère propre. Aussi Schiller me paraît-il se tromper, lorsque dans une critique de cette pièce il fait un reproche à Goethe de s'être écarté de l'histoire , en substituant à la fenmie d'Egmont une maîtresse. Toutes les raisons qu'il donne seraient excellentes, s'il se fut agi d'intéresser à lui comme individu. Mais Goethe ne l'ayant pas voulu faire ( et c'est toujours dans les données de l'auteur qu'il faut critiquer son ouvrage), n'a-t-il pas agi conséquemment à son plan en le peignant frivole, ami du plaisir , imprudent à l'excès , et ne pensant jamais au lendemain? car ce sont autant de traits du caractère national. Et il n'a pas fallu faire une grande violence au sien pour les lui prêter.

Sur la fidélité avec laquelle les mœurs et les événemens du temps sont représentés , il ne peut y avoir qu'une voix. Celle de Schiller , qui en cette matière a plus d'autorité que bien d'autres , puisqu'on lui doit une histoire estimée du soulèvement des Pays-Bas , est en sa faveur. Ecoutons-le parler lui-même.

124 KOTICE

« La ^'^ fin tragique d'Egmont découle de sa vie politique ^ de ses rapports avec la nation et le gouvernement. Une peinture de la situation politique et civile des Pays-Bas à cette époque devait donc servir de fond au portrait d'Egmont , ou pour mieux dire ce devait être une des parties constituantes de l'action dramatique. Si maintenant l'on songe combien les événemens politiques se plient en général difficilement à une représentation théâtrale, combien il faut d'art pour réunir en une image saisissable et vivante tant de traits épars et isolés, pour mettre une idée générale sous des formes déterminées et en quelque façon palpables *, si l'on considère en outre l'originalité desbabitans des Pays-Bas, qui sont moins une nation véritable qu'une aggrégation fortuite de diverses petites peuplades contrastant entre elles par les points les plus saillans ', enfin, si l'on observe qu'une foule innoml)rable de circonstances secondaires concoururent à produire l'esprit de cette époque et cet état politique des belges ; alors on ne se sentira point assez d'admiration pour le génie créateur qui a surmonté toutes ces difficultés , et qui , avec un art égalé seulement par celui à l'aide duquel, dans deux autres pièces, il nous avait déjà tiansportés en Grèce et aux temps chevaleresques de l'Allemagne , qui , dis-je , a su encore cette fois nous ravir dans un tout autre monde.

<( Non seulement nous voyons les personnages agir et vivre devant nous , mais nous habitons avec eux , nous sommes de vieilles connaissances. D'un côté, la joyeuse sociabilité, l'humeur hospitalière , le bavardage , la présomption de ce

^') J'cnipriuitc oc morceau à la tradnclion 'qu'en a tloniice M. do Rr'musat: Chefs-d'œuvre du Théâtre allemand, Goethe , tom. If.

SUR GOKTHE. 12J

peuple , l'esprit rc'piiblicain qui l'enflamme à la moindre nouveauté, et qui souvent se reproduit si soudainement sur Ir^ prétextes les plus frivoles 5 de l'autre, toutes les charges sous lesquelles il gémit présentement. Depuis les nouvelles rnîtreSy jusqu'aux psaumes français qu'il n'est point permis de chanter, rien n'est oublié , et rien n'est présenté sans le degré le plus éminent de naturel et de vérité. Nous ne voyons pas seulement la multitude qui se ressemble partout , nous reconnaissons les belges , et les belges de ce siècle-là , non d'un antre ; et parmi ceux-ci nous distinguons encore le bruxellois, le hollandais , le frison ; et entr'eux l'homme aisé de celui qui n'a rien , le charpentier du tailleur. L'art seul n'obtient pas de tels effets , ils ne sont au pouvoir que d'un poète tout pénétré de son sujet. Ces traits échappent à sa plume, comme ils échappent à l'instinct des hommes qu'il peint , sans qu'il le veuille et sans qu'il s'en aperçoive lui-même.

« Il n'y a pas moins de vérité dans la portion du tableau destinée à nous faire connaître l'esprit du gouvernement , et les mesures du roi pour l'oppression du peuple des Pays-Bas. Cependant la réalité y est adoucie , l'humanité s'y fait sentir davantage, et le portrait de la duchesse de Parme y est particulièrement flatté. C'est du reste un très bon calcul de la part du poète , que d'avoir, au moyen d'une certaine inclinationféminine qu'il laisse percer à travers son naturel d'ailleurs assez viril , répandu de la lumière et de la chaleur sur les froids intérêts d'état dont il devait naturellement lui confier l'exposition : il a par-là donné à ce caractère de l'individualité et de la vie. Nous tremblons devant son duc d'Albe, mais sans détourner de lui la vue avec horreur; c'est un caractère ferme , dur , inaccessible. La prudence prévoyante avec la-

quelle il prend ses mesures pour raiTestatiôii d'Egmont*, lui rend en admuation de notre part ce qu'elle lui fait perdre en bienveillance. La manière dont il s'y prend pour nous faire pénétrer dans ses plus intimes sentimens , l'art avec lequel il sait diriger notre attention vers l'issue de son entreprise, finit par nous y faire un moment participer. Nous nous y intéressons , comme si c'était quelque chose qui plût à notie cœur.

« Une scène conçue et exécutée par un grand maître , c'est celle d'Egmont avec le jeune Ferdinand d'Albe dans la prison du premier j et elle appartient tout entière à l'auteur.

« Les caractères sont dessinés en peu de mots d'une manière fjappan^te. Une scène unique suffit à nous représenter l'adroit, le silencieux prince d'Orange , qui sait tout combiner et tout craindre. Albe , aussi bien qu'Egmont , se j)eint dans ceux qui l'entourent; moyen de peindre excellent. Un caractère tout-à-fait neuf est celui de Brackenbourg , amant de Claire, que le comte d'Egmont a supplanté. Cette conception d'un naturel mélancolique joint à un amour passionné , mériterait un développement particulier. Claire elle-même est un caractère d'une beauté inimitable : dans la plus haute dignité de son innocence , c'est encore la petite bourgeoise de Bruxelles , ennoblie seulement par son amour, charmante dans le calme, entraînante dans l'émotion. Mais qui doute que l'auteur ne soit au-dessus de toute rivalité dans un genre où il est son propre modèle ? »

La scène entre le duc d'Albe et Egmont , dont Schiller ne parle point , est l'une de celles , peut-être celle de toutes , où la main du maître se trouve le plus fortement marquée. S'il fût arrivé à un poète ordinaire de mettre ainsi en présence et eu discussion de tels rivaux , il n'eût pas manque d'as--

SUR COETIIE. 127

surer un éclatant triomphe à la bonne cause , en prêtant au héros de sa pièce une éloquence irrésistible, et rendant le général espagnol i*aisonneur aussi pitoyable qu'impitoyable bourreau. Rien n'est plus aisé ni moins rare qu'une semblable méthode : on fait des colosses à si bon marché, en les entourant de pygmées ! Mais les hommes de génie procèdent autrement 5 dans le monde qu'ils peignent chacun dit tout ce qu'il peut dire , et se montre tout ce qu'il peut paraître. Aiiisi , dans la scène dont il s'agit , les interlocuteurs ont raison l'un et l'autre, et gardent bien leurs postes. C'est assez pour le duc d'Albe de l'infamie dont il va se couvrir en assassinant Egmont , et il suffit à celui-ci de la gloire du martyre : tant qu'ils se parlent, la question reste indécise entre eux. Le sangfroid imperturbable du premier et son langage tranchant , lui donnent même sur l'autre cet ascendant qu'exerce autour de lui tout esprit ferme et convaincu 5 ascendant qui se manifeste également dans Orange, lorsqu'il fait part de ses projets à Egmont, et qu'il l'engage à y entrer. Mais rien n'est capable d'éclairei" Egmont , il va toujours en avant : rassuré sur sa propre honnêteté, ne soupçonnant jamais celle des autres , rejetant tous les conseils , écartant toutes les craintes , il se précipite en aveugle au-devant de la mort, et lorsqu'elle est là , refuse encore d'y croire. Il faut que le fils de son bourreau lui en donne l'assurance. Alors le bandeau tombe tout-à-coup de ses yeux; il aperçoit la tombe ouverte devant lui , et recule effrayé. A y a-t-il aucun moyen de s'échapper ? s'écrie-t-il.

Une sécurité aussi complète frappe d'autant plus qu'elle n'est partagée de personne , et que pendant qu'il s'y abandonne tout tremble autour de lui. Il y a même dans la pièce, d'un bout à l'autre , une odeur de uiort , si Ton peut

I!i8 NOTICK

ainsi parler, qui est exprimée admiraWement. Tout y sent la potence. La première réflexion d'un bourgeois partisan du comte , au moment où celui-ci vient d'apaiser le tumulte , c'est que soji cou serait un hon gibier pour le bourreau.

Ce tumulte , des plus comiques , représente le peuple d'une grande ville au naturel. Goethe, il est vrai , ne se le doit pas à lui-même entièrement -, on y remarque des traces évidentes d'imitation de Shakespeare : l'énumération des privilèges rappelle trait pour trait la lecture du testament de Jules César, et l'apparition d'Egmont est calquée sur celle des tribuns au commencement de la pièce de ce nom. Mais s'il a emprunté quelque chose à un poète anglais , un auti*e s'est chargé de le lui rendre. C'est encore Scott , qui dans son roman de Kenilivorth a reproduit sans de fortes altérations cette scène entre Claire et son amant , où elle se récrie avec une naïveté si charmante sur la richesse de son costume de cour. Et la supériorité est demeurée au modèle , à cause d'un passage qui rattache la situation au sujet d'une manière tenible. Je veux parler de la réponse d'Egmont touchant la toison d'or qui , dit-il, confère au chevalier de cet ordre le droit de n'être jugé que par ses pairs : nouvelle marque de sécurité , plus saillante qu'aucune autre , parce qu'elle est plus inattendue.

La conversation de Buckingham et de son intendant , dans Péi^éril du Pic y offre aussi plusieurs rapports assez directs avec celle d'Egmont et de son secrétaire.

Schiller, dans l'analyse dont je viens d'extraire quelques morceaux , et madame de Staël , dans la sienne , reprochent l'un et l'autre à Goethe la vision qui précède immédiatement le dénouement , sur ce qu'il leur semble peu convenable de mêler ainsi le merveilleux au réel, et de faire

SUR GOETHE. I 2û

évaporer la pièce au lieu de la finir. Je me permettrai de le défendre sur ces deux points -, car d'abord un rêve n'est pas du merveilleux : rien de plus naturel au contraire qu'un tel rêve dans la situation d'esprit où se trouve Egmont. Puis la pièce ne finit pas là. A cette clarté imaginaire succède bientôt la clarté du jour , et les personnages fantastiques cèdent bientôt leur place aux satellites du duc d'Albe , lesquels , en emmenant Egmont , ne laissent assurément aucun doute sur son sort. Oii donc est le vague de ce dénouement ?

Au reste , à l'exemple de M. de Rémusat ^'^ , je ferai à Goethe un reproche plus grave , et que je crois plus fondé : c'est de n'avoir pas mis assez de mouvement et d'action dans ce bel ouvrage. On n'y retrouve pas à beaucoup près la vie de Gœtz de Berlichingen. C'est un tableau plus achevé si l'on veut, mais ce n'est qu'un tableau ^ et il faut autre chose encore pour une composition dramatique. Les personnages sont supérieurement peints , habilement groupés , colorés avec feu : mais il règne au miheu d'eux la même immobilité , le même silence , que s'ils fussent peints en effet sur une toile.

Je saisirai cette occasion pour dire que loin de composer d'instinct , comme Schiller le pense , Goethe me semble avoir presque toujours , depuis l'époque de Werther , composé de réflexion •, et c'est à quoi j'attribue la froideur de la plupart des drames postérieurs à cette époque , écrits dans ce qu'on peut appeler sa seconde manière. Ce n'est pas ensuite qu'une telle manière n'ait eu ses avantages 5 il gagna sans doute en impartialité ce qu'il perdit en chaleur , et son imagination lui étant soumise il put se montrer plus varié : mais

<*^ Notice sur Egmont.

Goethe. I. u

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lorsqu'on se laisse entraîner à ses senlinicns , on excite plus puissamment ceux des autres; une partialité uaïve vaut souvent mieux qu'une impartialité voulue.

Son dédain pour 1 effet va aussi quelquefois beaucoup trop loin, et il n'exécute pas toujours aussi bien qu'il a conçu. Les intentions sont rarement fausses chez lui -, mais il se contente fréquemment de les indiquer : ce qui donne à son ouvrage , en plus d'un endroit, l'apparence d'un corps charpenté fortement, mais décharné et dont les os percent à chaque jointure.

Tout cela soit dit sans préjudice des éloges qui précèdent, et même comme leur complément nécessaire. Car telle est l'imperfection de l'esprit humain, que chacune de ses qualités entraîne avec elle un défaut correspondant : c'est en quelque façon le prix auquel il l'a achetée de la nature.

Quant aux unités de temps et de lieu , violées dans le point de vue de Boileau, elles ne le sont pas dans celui du bon sens , puisque d'abord on ne quitte jamais l'enceinte de Bruxelles, et qu'ensuite l'action se développe de manière à ne jamais laisser l'attention du spectateur s'appesantir sur une durée qui s'écoule. Il n'y a qu'un temps fixe , celui de la représentation : s'il se retrouve être , avec le temps de l'action , en un rapport tel qu'il suffise à faire embrasser celui-ci sans efforts , l'illusion n'est point gâtée. Elle le serait infiniment davantage par une pièce de vingt-cjuatre heures , où l'on verrait s'éteindre et renaître le jour.

La tragédie de Torquato 7'asso ^*^ suivit de près celle d'Egmont. « Goethe a voulu peindre dans cette tragédie

(» Leipzig, 1790. Traduite dans notre collection et Jans celle de Ladvocat.

SUR GOETHE. l5l

l'opposition qui existe entre le caractère d'un homme du monde et celui d'un poète. » Voilà une phrase de madame de Staël qui serait juste, si l'assertion qu'elle exprime n'avait pas quelque chose de trop exclusif. Sans doute on peut tirer de la lecture de Torquato Tasso une idée pareille , et l'on ne saurait même se refusera l'y voir empreinte d'un hout à l'autre: elle ressort en quelque façon de chacune des scènes. Mais que Goetjie soit parti de cette idée , et que son sujet lui ait été inspiré par le désir de la réaliser , cela me semhle au moins douteux. Ne serait-il pas plus naturel de supposer qu'ayant voulu représenter le ïasse à la cour de Ferrarc , cette opposition entre le génie poétique et l'esprit du monde se soit rencontrée naturellement sous sa plume? D'autant mieux* que la pièce, conçue lorsqu'il projetait de visiter l'Italie et exécutée durant son voyage dans ce beau pays, a tout l'air d'un tribut qu'il lui offre , d'un droit d'entrée qu'il lui veut payer.

« Content sans doute , dit M. de Guizard ^^^ , d'avoir décrit dans un roman célèbre le désordre des passions et leurs suites effrayantes , d'avoir mis du pathétique dans quelques scènes d'Egmont, d'avoir porté à son plus haut point , dans Gœtz , le scrupule de la fidélité historique , Goethe semble tout-àcoup s'être lassé de ces trois sources d'intérêt théâtral. Une action mêlée d'événemens terribles , d'incidcns romanesques , une intrigue nouée avec art et déliée avec facilité , les passions, les caractères se trahissant par des emportemens de conduite ou de langage , la vérité des mœurs conservée , l'exacte imitation des habitudes extérieures de la vie commune , lui paraissent des moyens d'effets trop aisés : en faire les auxiliaires

^^^ Notice sur Tasso.

l32 NOTICE

de l'art dramatique , c'est le réduire à retracer dans leur vérité nue et grossière les scènes de la vie. à l'aide de fictions analogues à ces scènes , c'est le rabaisser, le corrompre, c'est matérialiser , pour ainsi dire , Ja poésie dont il n'est qu'une émanation. La poésie ne veut pour organe qu'un organe tout intellectuel comme elle , la parole ennoblie par l'harmonie *, et puisque le dialogue est le caractère particulier de la poésie dramatique , c'est du dialogue qu'elle doit tirer tous ses effets. Ipliigénie en Tauride fut la première et la plus heureuse application de cette théorie : pour nous plaire et nous émouvoir , Goethe s'y est réduit aux seuls développemens réguliers d'une action imposante et simple , et à l'expression poétique de sentimens toujours calmes , toujour* élevés. Fidèle aux mêmes principes, il a voulu , dans Tasso, nous intéresser par la peinture approfondie de caractères individuels , sans recourir au jeu des situations , en se bornant à la seule analyse de leurs ressorts les plus secrets et de leurs plus fines nuances. »

Je n'ai rien à ajouter à cet excellent morceau, sinon que la lecture de ïasso en fera sans doute apprécier toute la justesse. Pensées délicates et profondes , images gracieuses et fortes , caractères vrais et soutenus , on y trouvera de toirt cela j mais sans action , sanS intérêt d'aucun genre , sans rien enfin de ce qui saisit l'ame en une tragédie -, et de plus sans le style harmonieux qui rend cette pièce un modèle inimitable en allemand. A la forme près , qui est métaphysique au lieu d'être galante , Torquato Tasso, en prose française, doit donc produire la même impression que produirait, en prose allemande, Bérénice, c'est-à-dire l'ennui-, sans pour cela donner au lecteur ennuyé le droit d'en rien conclure

SUR GOETIIF.. l55

contre Ja beauté de l'ouvrage. Seulement cette beauté n'est appréciable qu'à l'autre bord du Rhin.

Goethe y travailla , comme je l'ai dit tout-à-1'heurc, dans le cours de son voyage en Italie , entrepris vers l'année 1786, et qui dura deux ans. On doit à ce voyage quelques productions des plus remarquables qui soient sorties de sa plume : entr'autres une description du Carnaval de Rome ^^^ , classique par le style , et si animée. qu'on dirait assister à ce qu'il décrit j ainsi qu'un recueil d'^/e^/e* ^^' sur cette même ville , la plupart amoureuses, mais à la manière de Properce et non de Pétrarque ou de Platon , lisibles seulement tout bas. Il est cependant une de ces élégies où le poète, sortant de son suj^et favori , compare le climat de Rome avec celui du Nord : cette comparaison est exprimée si heureusement, que je ne puis me refuser au plaisir de la citer. Ce sera un nouvel exemple de l'emploi poétique et vrai que Goethe sait faire de la mythologie antique.

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