‹ Œuvres dramatiques de J.W. GoetheChapitre 2 sur 221 · LA VIE ET LES OUVRAGES DE GOETHE · texte numérisé non relu

LA VIE ET LES OUVRAGES DE GOETHE

JVIe préparant à parler de Goethe, je ne puis me défendre d'un premier mouvement de surprise ; et ceux qui me liront l'éprouveront sans doute à leur tour , lorsqu'en jetant un coup d'œil sur le titre de cette notice, ils réflécliiront à la double tâche que ce titre m'impose , et aux obstacles qui paraissent devoir m'empêcher de l'accomplir. Pour écrire la vie d'un homme, n'est- il pas nécessaire qu'elle soit achevée? Pour analyser ses ouvrages , ne faut-il pas les avoir tous devant soi ? En effet , ces deux conditions semblent indispensables-, et, il faut le dire, elles me manquent l'une et l'autre : car, heureusement pour l'Allemagne, Goethe vit encore, et son génie , encore jeune à soixante-quatorze ans, n'a pas cessé de produire.

Mais ce qui me rassure un peu , et m'encourage à uneentreprise absurde en apparence^ c'est la nature de la publication que cette Notice doit accompagner. Nous ne donnons que le théâtre de Goethe ^ or , s'il est un genre de poésie avec lequel il semble avoir fini , assurément c'est celui-là. Tous ses chefs-d'œuvre , en ce genre j appartiennent au siècle dernier ; et telle est d'ailleurs l'extrême diversité des caractères qu'il a successivement imprimés à chacun d'eux , que s'il en

composait actuellement de nouveaux, il est au moins permis de douter que sa carrière dramatique en devînt plus complète, et la poétique qu'on en peut tirer, plus nette et plus arrêtée. Quelle forme adopterait-il aujourd'hui, qu'il n'eût pas revêtue déjà ? ïour-à-tour classique et romantique , tantôt il s'est adonné à cette sorte de composition qui reproduit les mœurs , ]a religion et les hommes du moyen âge , tantôt il a cherché dans l'antiquité des tahleaux non moins vrais et non moins frappans. Mieux que personne , Goethe a senti que la poésie n'a point de bornes, et qu'elle peut tout peindre; que chaque époque de l'humanité a sa physionomie particulière , et que, pour la rendre sans altération , nulle forme ne vaut celle même dont se servirent les écrivains du temps, ayant, pour ainsi dire, été moulée sur elle. Mieux que personne, il a senti qu'on portant les fers de telle ou telle école , en se resserrant dans les limites de telle ou telle période de rhistoire,en perdant son indépendance, la poésie perd aussi son plus grand charme. La muse théâtrale évoque à son gré sur la scène les mœurs delà Tauride et celles de la Thuringe , la cour de Ferrare , la place publique de Bruxelles , et le sombre cabinet où l'étude et le doute troublent et égarent l'Imagination de Faust. La fécondité et la variété sont Tes attributs de sa puissance \ elle peut tout représenter, pourvu qu'elle représente tout avec une fidélité sévère. Et c'est Là proprement la muse de Goethe.

Si maintenant l'on se reporte au temps où il commença d'écrire sous sa dictée, si Ton songe que ce fut en 1769« alors que rAllcmagnc était réduite a citer, en fait d'inuûvations , les drames bourgeois de Lessing j au lieu d'ctre surpris jpron s'occupe de Goethe sitôt , ne trouvera- l-on pas (ju'oii s'en avise au contraire bien tard? N'aura- t-ou pas

quelque peine à ^'expliquer comment il s'est pii faire que , dans un moment où nous étudions en France avec un soin si curieux le the'âtre de nos voisins d'Allemagne , nous ayons néglige' précisément l'homme auquel il doit son existence , et qui à lui seul est plus varié , plus riclie que tous ses élèves ensemble ? Car Schiller lui-même , qu'on a droit de nommer l'élève de Goethe , puisque , entré dans la carrière après lui , il n'a fait cpie suivre ses traces , et lui est redevable de ses meilleures pièces , Schiller n'a réalisé qu'un des côtés de la poétique de son maître , n'a exploité qu'une partie de la mine féconde que Goethe avait ouverte.

Ainsi , l'on peut dire qu'après avoir été le premier auteur de la révolution opérée vers la fin du dix-huitième siècle sur la scène allemande , Goethe en est demeuré le principal acteur. Seul il en a vu les différentes phases et tous les développemens, donnant toujours aux autres l'impulsion sans la recevoir jamais de personne , toujours indépendant des directions qu'il créait ou secondait , toujours supérieur à ses propres écrits comme à ceux des autres, toujours original et par conséquent varié , ne reconnaissant d'autre guide et d'autre loi que la nature des divers sujets auxquels il appliquait son génie , des époques diverses dont il esquissait le tableau. Chercher l'école dramatique allemande ailleurs que dans ses ouvrages , ce serait donc la chercher, sinon' où elle n'est pas , du lïioins où elle n'est qu'incomplètement.

En voilà plus qu'il ne faut pour me justifier aux yeux du lecteur , et l'on doit convenir à présent que notre contemporain Goethe appartient tout-à-fait à l'histoire comme auteur dramatique. Je ne prends point pour cela l'engagement de taire ce qu'il a produit d'ailleurs -, ce serait déchirer la moitié

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de ses titres à notre admiration : mais , je le répèle , puisque nous ne publions que son Théâtre , c'est en lui l'auteur dramatique qui doit nous intéresser le plus , et dont il m'importe le plus de pouvoir tracer un portrait achevé. Or , je crois avoir montre que cela est possible.

Quant aux événemens de sa vie , ils n'ont guère d'intérêt , chez lui comme chez la plupart des grands écrivains , que dans leur liaison avec ses ouvrages. C'est aussi sous ce point de vue seulement que je les présenterai , prenant pour guide en ce travail Goethe lui-même , qui s'occupe depuis assez longtemps à rédiger des Mémoires dont il a paru déjà plusieurs volumes.

Avant de commencer , il me resterait encore à éloigner un soupçon fort naturel à concevoir lorsqu'il s'agit d'un contemporain , celui de partialité. Mais , s'il est aisé de former un tel soupçon , il l'est moins de le détruire. Fut-on soi-même exempt de partialité , souvent on adopte à son insu celle des autres. Moi, par exemple, vivant hors du pays oui Goethe passe 5a vie, parlant une autre langue que la sienne, j'ai lu ses ouvrages comme on lit ceux d'Euripide ou de Shakespeare, et n'ai par suite aucun motif personnel de déguiser la Vérité sur son compte. Mais pour cela même , j'ai dû , afin de le mieux connaître , consulter les ouvrages qui ont été publiés sur lui dans son propre pays , et qui , partint tous d'amis ou d'ennemis , ont tous plus ou moins la couleur de la flatterie ou du dénigrement. Et comment prouver que je ne me suis rangé d'aucun des deux partis? Je n'en sais qu'uu moyen , c'est de donner le pour et le contre , laissant le lecteur libre de choisir : aussi reuiploirai-jc , toutes les fois qu'il y aura lieu.

Si je porte en outre des jugemens pour mon compte , ce sera avec une grande retenue , et j'en porterai le moins qu'il me sera possible. Je suis plutôt historien que critique, mon affaire est de raconter, non de juger. Ce dont je m'applaudis : car , bien que la gloire de Goethe soit vieille , et que la postérité ait même en quelque sorte déjà commencé pour lui , je me souviens néanmoins qu'il est encore au nombre des Vivans , et ne saurais , après cela , me résoudre à le disséquer comme un cadavre.

Jean Wolfgang de Goethe ^^^ naquît à Francfort-sur-Ie- Mein, le 28 aoiit 1749. Son père , ancien jurisconsulte, d'une bonne famille de cette ville et allié à ce qui s'y trouvait de plus éminent par son mariage avec la fille du président du sénat, y menait cependant une vie assez retirée. Depuis le refus d'une certaine charge à laquelle il se croyait des droits incontestables , il avait renoncé à toute carrière publique , avec regret d'abord ; mais une fortune indépendante , le goût de l'étude , l'amour des arts ou plutôt des objets d'art , en assez grand nombre , qu'il avait rapportés d'Italie , enfin l'éducation de ses deux enfans , suffirent bientôt à le consoler de cette retraite forcée ; et même il ne tarda pas à la préférer de beaucoup à un genre de vie plus agité sans doute, mais où l'activité de son esprit n'eut peut-être pas trouvé à se satisfliire aussi pleinement à la fois et aussi agréablement. Les hautes facultés dont il aperçut le germe de bonne heure chez le jeune Wolfgang , ne contribuèrent pas peu à lui rendre douce cette vie domestique ; il s'appliqua de

5'^ Oa prononce Gueute.

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toutes ÖC5 îoïcca il ci^IÛN cr ce germe précieux , et désormais icportii tout entière sur son fils Tainbition qu'il n'avait plus p.our lui-nieinc.

Au lieu de fatiguer le lecteur par l'cnumération des progrès de Goethe eu des études qui lui ont été communes avec tous les écoliers possibles, je crois qu'il vaudra mieux s'arrêter un instant sur les impressions de son enfance , et rappeler quelques-unes des anecdotes les plus reniarquablcs entre celles qu'il a consignées lui-même dans ses Mémoires. Car , tout exposé que l'on puisse être à s'abuser , en voulant voir , dans certaines circonstances relatives aux premières années d'un hoijime remarquable , la source de ce qu'il fit plus tard de grand ou de beau , il en est cependant de caractéristiques, à qui l'on, ne saurait se défendre d'accorder une liaison plus ou moins intime avec ses destinées futures.

De ce nombre nae paraît être l'aventure suivante. Goethe n'avait guère plus de six ans lorsqu'elle lui arriva. Elle se trouve racontée à la suite de ses premières réflexions sur la çiature de Dieu et sur le culte qui lui est diî. « Ne pouvant me former une idée claire de cet Être-Suprême , dit-il , je le cherchai dans ses ouvrages , et voulus , à l'exemple des patriarches, lui élever un autel. Quelques productions de la nature devaient me ijcrvir à représenter le monde , et une flamme allumée pouvait figurer l'ame de l'homme s'élançant vers son créateur. Je ücj doue wn cîioix entre les objets d'histoire naturelle que j'avais soi^s la main. La diliiculté était maintenant do les dispascv de manière à en former un petit édifice. Mon père pas'jcdait un beau pupUre de musique , en laque rouge semée de llours d'c^r , vu figure de pyramide à quatre faces, desliu«' à l\ xéculion dr (jualuors. Ou oc ô'ep servait plus M-

puis long-temps. Je uicn emparai, et j'y plaçai par gradation, les uns au-dessus des autres , tous dics objets d'histoire naturelle , de raanièie à leur donner un ordi*c clair et significatif. C'était au lever du soleil que je voulais consommer mon premier acte d'adoration , mais je n'avais pas encore arrêté eu moi-même comment je m'y prendrais jxair produire cette flamme symbolique , qui devait en même temps exlialei* u« parfum odorant. Je réussis enfin à remplir ces deux conditions. J'avais à ma disposition de j^tits grains d'encens. Ils pouvaient , sinon jeter une flamme véritable , au moinâ luire ea brûlant , et répandre une agréable odeur j et ce doux éclat d'un parfum allumé offrait même, à mon gré , une image plus fidèle de ce qui se passe en notre ame , dans un pardi instant. J'avais tout préparé , et le soleil était déjà depuisi quelque temps au-dessus de rilorizon. Mais les maisons voisines empêchant encore ses rayons d'arriver jusc{u'à moi , ce ne fut qu'après une attente assez longue que je pus , à l'aidiî d'un verre ardent , mettre le feu à mes grains d'encens, artistcment arrangés sur une belle tassé de porcelaine. Ce moment désiré arriva pourtant à la fin , le sacrifice fut cons.'>mnié , m'a piété satisfaite *, et dès lors cet autel devint le principal ornement de ma chambre. »

Voilà certes une idée bien singulière pour un enfant de cet âge, et une persévérance dans cette idée plus singulière encore. Qu'il ait cherché à se représenter sous une forme matérielle quelconque cet être infini dont il entendait parler sans cesse f c'est une tentative que chacun peut se rappeler avoir faite en son enfance , et qui n'a rien même que de naturel à la fai^ blesse de cet âge : mais aller jusqu'à vouloir rendre un culte extérieur à la divinité qu'on s'est ainsi créée, et inventer pour

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cela des emblèmes si ju.'it^s , si clairs , d'une nature si poétique, cVst un trait d'imagination trop saillant pour qu'on se refuse à y entrevoir l'imagination de l'auteur d'Egmont. La flamme surnaturelle qui parut tout-à-coup sur le front d'Iule , n'était pas un présage plus certain de grandeur.

Doué de si bonne heure d'une pareille faculté , on ne sera pas surpris de toutes les impressions vives et profondes que Goetlie reçut dès lors des objets dont il était entouré. ISé au sein d^unc des plus vieilles cités de l'Allemagne , dans l'une des maisons les plus vieilles de la ville , et se nourrissant , comme il faisait , de la lecture des plus vieilles chroniques , on ne sera pas surprisqu'il ait senti naître en lui un goût décidé pour l'histoire des temps reculés. « Je prenais plaisir, dit-il, à étudier les physionomies diverses des peuples , sans y chercher d'autre intérêt que celui de la diversité même et de la vérité des mœurs , indépendamment de tout regard à leur importance ou à leur beauté morale.» Mis au collège à la mort de sa grand'mère , il profitait donc de tous ses momcns de récréation pour parcourir avec quelques camarades de son choix les remparts et les promenades de Francfort. Les rues étroites et obscures de l'ancienne enceinte , ses tours noircies par le temps , ses vieilles portes avaient du charme pour lui. Il aimait l'aspect de ces constructions gothiques, ouvrages d'une époque de troubles et d'alarmes , où les villes ne pouvaient être autre chose que des citadelles ou des lieux de refuge. Et \ force d'en repaître ses yeux , l'histoire des antiquités nationales qu'il étudiait en même temps , prenait insensiblement dans son esprit une consistance , une vie, une réalité, dont elle aurait manqué s'il ne l'eut cherchée que dans les livres.

Ainsi se préparaient à son insu les deux grandes conception» de Gœtz et de Faust, qui furent ses premières. Dans ce dernier ouvrage on retrouve même, à la seconde scène , une peinture de sa ville natale , où ces impressions de son jeune âge sont toutes retrace'es fidèlement.

Quant à sa vocation pour le théâtre , il assure dans ses Mémoires qu'elle fut déterminée par une circonstance très puérile , par le présent que lui fit peu avant de mourir cette grand'mère dont je parlais tout à l'heure , d'un petit théâtre de marionnettes , « source, dit-il , des émotions bien plus vives que j'éprouvai par la suite , lorsqu'au lieu de ce spectacle automatique , j'eus l'occasion d'assister à une représentation théâtrale véritable, et qui ont décidé de ma vie.» Quoiqu'il en soit de cette influence, au moins douteuse , l'événement qui doit selon lui l'avoir exercée, resta toujours profondément gravé dans sa mémoire -, à tel point même qu'il le transporta dans les premiers chapitres de son roman de Guillaume Meister , où il est raconté comme un des motifs qui engagent le héros à embrasser la profession de comédien.

Au milieu de ces études paisibles et de ces innocens plaisirs , une maladie terrible alors, la petite vérole, vint frapper le jeune Goethe ; et après une longue convalescence, qui ne fit que fortifier en lui l'amour dç la solitutle et un certain penchant à la tristesse , éclata la guerre de sept ans , source de dissentions violentes dans la plupart des familles allemandes et particulièrement dans la sienne. Son grand-père , en sa qualité de sénateur de Francfort, avait été, lors de l'élection de François I''^ chargé de porter sa couronne^ et l'impératrice Marie-Thérèse lui avait fait présent d'une chaîne d'or et de son portrait. Aussi tenait-il pour l'Autriche , lui et deuï

'^ f> KOTICE

de .sci* filles avec leurs maris. Son j:>ère , qu

François, rélecteur de Bavière Charles)

conseiller impérial , inclinait au contntire j

reste de l»-* famille partageait ce sentiment.

les mcbintelligciiccs , enfin la sépaî^ation

opinion contraire. Le jeune enfant, lui seuJ, 1

partisan de Frédéric que son père , continu;

âge, à visiter le sénateur toutes les sema

passe j et là il se vit obligé d'entendre sansr

Les les plus outrageantes contre son héros.

dit-il à ce propos , le tremblement de terre d

fait douter de la bon té de Dieu : ce qui sepaf

du roi de Prusse commença à me faire susp

public. » Et il ajoute un peu plus loin ces

blés : « En y réfléchissant à présent , je ti

constance^ le germe de cette insouciance.

dire , de ce mépris auquel je me suis senti ei

à regard des jugemens du public^ maladi(

réflexion et Fexpericnce n^ont pu me guérir

Lt guerre de sept ans eut encore un effet

lui, en conduisant à Francfort un corps de

L'un des officiers supérieurs de ce corps , n

Tlioranc , homme instruit et capal^lc , loge:

et durant son séjour fit travailler à son «

dfô meilleurs peintres de la ville. ProfiUinl

cette occasion d'étudier un art vers lequel

rcHement atliié , et dont îa collection de so

le goût chez lui , Goethe siireciait souvent

tiötes, ainsi que des avis sur la manière de les Témoin de cela , le comte le prit en affection , e avec lui , l'habitua peu à peu à se servir de la lan^ çaise, qu'il comprenait déjà sans peine , ayant frcqii dûment un théâtre français établi à Francfort , sur jouait le répertoire comique et tragique. La fréquen ce théâtre Pavait mis de plus en rapport d'ami ti jeune garçon de son âge /espèce d'enfant de troupe, bavard et fanfaron, mais bon camarade du reste, qi à sa façon aux règles de l'art dramatique et à celles d'honneur national. Voulant joindre l'exemple au ils se battirent une fois en duel , et le combat ter blessure , ils s'embrassèrent cordialement. Une ai excité pav les belles théories de son ami , Goethe une composition dramatique allégorique dans le Piron , alors à la mode •, et son œuvre mise au net , il aussitôt. Sur quoi prenant un air de pédagogue , l'ai prétexte d'y faire quelques petits changemens indisj la bouleversa de telle sorte , que les cheveux s'en ' à la tête du pauvre auteur. « Persuadé de sa capai il , je le laissais faire. Il avait toujours à la bouche 1? trois unités , la régularité du théâtre français , la blance , Pharmonie des vers et le reste. Il se rac théâtre anglais. Enfin il me ressaçait à plaisir ce dramaturgique , dont j'ai eu toute nia vie les or< guées. »

Son père à qui il montra cette congédie , eu pan

ces ces tliéoiies . ers règles , auxquelles on en appelait san* cesse , et sur lesquelles la rudesse et la pédanterie de mon mentor avaient éveillé mes doutes. Je commençai par le traité de Corneille sur les trois unités , et je compris aisément ces préceptes : mais la raison ne m'en parut pas aussi claire. Bien plus embarrassé me trouvai-je encore, quand je lus les Ohservatlons sur le Cid, et les préfaces dans lesquelles Corneille et Racine défendent leurs compositions contre les critiques et contre le public lui-même. Ce qui me parut le moins équivoque , c'est que l'on ne s'entendait point. J'avais fait de Racine une étude plus approfondie; j'avais même joué le rôle de Néron dans Britanniens , lors d'une représentation de cette pièce, que ma sœur et moi avions essayée avec d'autres enfans de notre âge. Que devais-je penser ^ en voyant une pièce telle que le Cid , cette admirable création du génie , condamnée sur l'ordre exprès d'un ministre tout-puissant ; et Racine , ce demi-dieu de la scène française , qui était devenu le mien , ne pouvant parvenir , en toute sa vie , à contenter, ni la multitude des amateurs, ni les juges compétens. Toutes ces contradictions me jetaient dans une cruelle incertitude. Longtemps je me tourmentai pour concilier les nombreuses difficultés d'une tbéorie si pédantesque. Las enfin de mes inutiles eiForts , je laissai là toute cette liturgie. Ce qui m'y détermina surtout , ce fut la pei-suasion où j'étais que les auteurs des plus beaux ouvrages , dès qu'ils se mettent à les discuter dans le but de rendre compte de leurs conceptions premières , de les expliquer et de les défendre, ne s'entendent pas toujours eux-mêmes. Je retournai donc me nourrir des eflfcts du théâtre , je le frécjuentai avec plu' d'assiduité que jamais, je lus les poètes dr .suite et avec réflexion. Ce fut aloi-s que j'étudiai

à fond Racine €t Molière tout entiers , avec les chcfs-d'c-uvre de Corneille. »

Cependant , le comte de Thorane ayant eu quelques démêlés assez vifs avec M. Goethe , il s'était Introduit diins la maison une sorte de gêne et de mal-aise qui faisait souhaiter son départ. Comme rien ne Vy retenait de son côté , ce départ eut enfin lieu -, et tout rentrant par là dans l'ordre acouturaé , le père exigea de ses cnfans une assiduité au travail dont ils s'étaient dispensés depuis nombre de mois. Le temps perdu fut regagné. On se mit avec ardeur à apprendre le dessin et la musique , sans que les autres travaux en soufFrisserit. Il vint alors à Goethe l'idée singulière de rédiger ses leçons sous la forme d'une correspondance entre de jeunes étudians v\}yr>geant en divers pays , et se rendant compte mutuellement de leurs voyages et de leurs travaux ; et voulant introduit« dans cette composition un Juif allemand avec son mauvais jargon , il se crut obligé d'apprendre l'hébreu pur. L'étude de l'hébreu le conduisit à celle du vieux Testament; et porté, comme il le fut toujours , à considérer dans les choses le côté poétique avant tout autre, il se passionna bientôt; pour les histoires narrées, dans ce livre, d'un style si naïf et si subïime. Celle de Joseph entr'autres le frappa singulièrement ; mais le récit en parut trop court à sou active imagination , il éprouva le besoin d'en développer et d'en peindre toutes les circonstances. Laissons-le raconter lui-même comment il s'y prit pour le satisfaire.

« Tourmenté depuis long-temps du désir d'écrire l'histoire de Joseph , je ne savais trop sous quelle forme la traiter. Je ne me sentais nullement capable d'atteindre à une versification digne d'un pareil sujet : j'adoptai donc, comme plus facile ,

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une prose poétique, et me mis avec ardeur au travail, tàcliant de dessiner nettement les principaux caractères , et de faire ensortc d'imprimer à cette simple narration , par le développement des épisodes, le cachet d'une grande épopée. J'oubliais ce que la jeunesse oublie toujours , qu'à un ouvrage de ce genre il faut une physionomie , et que pour la saisir et la peindre une longue expérience est nécessaire. Enfin, tant bien que mal , je vins à bout de mon roman biblico-poétique. ^'^ »

M. Goethe ne trouvait rien à redire à ces travaux de son fils, puisqu'ils étaient l'œuvre de ses loisirs. Mais voyant qu'il touchait à sa quatorzième année , et ne perdant point de vue le projet qu'il eut toujours d'en fiûre un habile jurisconsulte , il l'obligea bientôt à laisser la poésie pour le droit ; et à la place du vieux Testament , il mit entre ses mains le Corpus juris.

L'étude peu atti'ayantc de ce livre , celle des premici's principes des sciences naturelles et mécaniques , la surveillance des artistes que son père employait , enfin des leçons d'escrime et d'équitation , et la culture d'un très grand verger voisin de la ville •, telles étaient les occupations qui se partageaient le temps du jeune Goethe, lorsque fut conclue la paix d'Hubertsbourg. Mais ces occupations noml)i"cuses et diverses ne l'empêchaient pas de se remettre par intervalle à l'histoire des antiquités de Francfort : « Comme autrefois, dit-il , j'aimais le moyen âge , époque d'inquiétude où , chacun étant aimé contre tous , un homme pouvait librement déjiloyer toutes les ressources de son énergie personnelle. «

^') Dans le Dira:: , recueil tic pod.sies arabes publie rt'ceiiunrnf , Goethe a iusérti i|u«'icjnes iVaguicns de ce travail d^ ^»3 j« urtsM-.

Avide àe tout connaître et de tout vôir , il faisait aussi de fréquentes courses dans la ville, non plus comme autrefois le long des rues seulement , mais aussi dans l'intérieur des maisons. Le quartier des Juifs d«vint surtout l'objet de ses visites. Il était curieux de s'initier aux mystères de leurs mœurs actuelles , défigurées par la suj>erstilion calomnieuse tlu peuple. Partout bien reçu, bien traité, sollicité de revenir, il entra dans Icur^ écoles , et assista à toutes les cérémonies de leur culte.

Pkrmi les personnes d'une condition plus relevée , dont il recherchait alors l'entretien, ou remarque M. d'OElcnschlagcr, sénateur, sous les yeux duquel il représenta avec sa sœur et quelques camarades plusieurs pièces allemandes et françaises , entr'autres le Canut de Schlegel et le Britannicus de Racine ; M. de Reineck , homme d'une famille noble , mais vivant éloigné du monde par suite d'un grand malheur -, et M. lluisgen, conseiller intime, sorte de misanthroj^e, tâchant ite verser dans sa jeune tête un peu du fiel dont il était dévoré,

OElenschlager en voulait faire un homme de cour , Reineck Œi diplomate , Huisgen un jurisconsulte j tous trois s'accor- <lant à le dégoûter de la poésie et du métier d'auteur. D'autre part , trois de ses condisciples , un peu plus âgés que lui , savoir Griesbach , depuis théologien célèbre , et les deux fpères Schlosser, dont l'un épousa ensuite sa sœur , cités pour leur habileté dans l'étude des langues , tâchaient d'exciter son émulation dans les exei'cices de la carrière académique. « Mais, dit-il, je me sentais possédé du désir de m'illustrer par quelque chose d'exnaordinaire , et cela même avant de savoir vere quel but précis diiiger mes efforts. On a d'ordinaire plus d'ardeur pour obtenir une récompense qui séduit , que pour

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acquérir péniblement les moyens [de la mériter. Pourquoi donc nierais-jc que, dans mes rêves de gloire et de honlieur , ce qui avait pour moi le plus de charme, c'était l'image de cette couronne de lauriers destinée au front du poète ? »

Plein de ce désir , il continuait à rimer dans ses momeas perdus, habitude bien innocente, et qui pourtant risqua de lui être funeste. Quelques jeufnes étourdis, voulant s'amuser aux dépens d'un fat , prièrent Goethe de les aider de ses talens. Il y consentit d'autant plus volontiers que leur choix flattait son amour propre. Ces premières relations , peu convenables , rentraînèreiit à d'autres qui l'étaient moins encore : insensiblement il se vit mêlé à des hommes suspects, ou même pour la plupart convaincus d'escroqueries assez fortes , et par un enchaînement de circonstances qu'il serait inutile d'énumérer, accusé d'être leur complice.

Cette accusation n'eut point de conséquences graves pour sa personne. Mais plusieurs de ses amis y furent compromis; et bien qu'il ne consentît à donner aucun éclaircissement qui pût les compromettre, néanmoins, dans le peu de chose qu'il se crut obligé d'alléguer pour sa propre justification , il craignit qu'on n'eut trouvé des armes contre eux. Leur punition lui fut donc doublement pénible.

Mais ce que cette affaire eut de plus triste encore , ce fut de rompre pour jamais la liaison qu'il avait contractée avec une jeune fille nommée Marguerite. Cette liaison, pure comme toutes celles qu'on peut former à cet âge , avait pris par degré le caractère d'une vraie passion, du côté de Goethe au moins. Il faut lire dans ses Mémoires le récit des heures qu'il passait chaque jour auprès d'elle : c'est un tableau ravissant de tout ce qu'il V a d'ivresse et do fraîobrur en un premier amour.

SUR GOETÎIK. 17

Cef le jeune fille est celle qu'il j^eignit plus tard sous les traits de la maîtresse de Faust.

Qu'on juge après cela de ce qu'il dut souffrir, lorsqu'il appi it que des poursuites étaient commencées contre les parens de sa chère Marguerite , et qu'elle-même se trouvait impliquée dans le procès. Gardé à vue chez lui , n'ayant de nouvelles qjue celles qu'on voulait bien lui donner, les inquiétudes auxquelles il était continuellement en proie finirent par le rendre tout-à-fait malade. Puis lorsqu'il commençait à se rétablir , un de ses amis , chargé de le surveiller , lui raconta le sort de ses camarades 3 et pressé de s'expliquer sur celui de Marguerite : « Tranquillisez-vous , lui répondit-il , cette jeune fille s'est très-bien conduite , et en a remporté un magnifique témoignage. Comme elle ne peut inspirer qu'amour et bienveillance , ses juges eux-mêmes ont éprouvé le pouvoir de soe attraits , et n'ont pu se refuser au désir qu'elle marquait de s'éloigner de la ville. D'ailleurs , sa déclaration sur ce qui vous concerne lui fait honneur. J'ai lu sa déposition dans les actes secrets , j'ai vu sa signature.- — Qu'a-t-elle déposé ? qu'at-elle signé ? — Puisque vous voulez le savoir , lorsqu'on l'a questionnée sur ses relations avec vous : « Je ne puis nier, a-t elle répondu d'un ton de franchise, que je ne l'aie vu souvent et avec plaisir. Mais je l'ai toujours considéré comme un enfant. »

« Mon ami, ajoute Goethe , continuait à prêter à Marguerite le langage d'une gouvernante : mais depuis long-temps je ne l'ccoutais plus 5 l'idée que dans un acte authentique elle m'avait traité d'enfant , m'avait mis hors de moi *, j'étais entièrement désenclianté. Je me crus en outre guéri de ma passion pour elle , et me hâtai de l'assurer à mon ami. Mais le

Goethe I. a

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