SCÈNE PREMIÈRE
EUGÉNIE , LA GOUVERNAINTE.
EUGÉNIE
Par quelle puissance m'entraînes-lu comme enchaînée. J'obéis encore, mais malgré moi, aux iaccens odieux de la voix qui nj^accoutuniait naguère avec tant de douceur à la docilité, de cette voix dont l'empire était absolu sur mes sentimens jeunes et flexibles. C'est à loi que je dus de comprendre le sens des mots^ leur force et leur construction ingénieuse , ta bouche m'a fait connaître le monde et mon propre cœur. Tu emploies maintenant ce charme contre moi , tu m'enchaînes , tu me pousses de côté et d'autre; je sens mon esprit s'égarer, mes sens s'épuiser, je vais descendre chez les morts.
LA GOUVERNANTE
Je voudrais que cette puissance- miraculeuse eût agi, à l'instant où je te priais avec tant d'instance de quitter tes projets ambitieux.
üG6 LA FILLE NATURELLE.
EUGÉNIE
Quoi^ tu prévoyais un tel malheur, et tu ne réprimais pas mon audace!
LA GOUVERNANTE
Je le fis, mais d'une manière détournée; une parole prononcée était mortelle.
EUGÉNIE
Et ton silence cachait l'exil ! J'aurais préféré le mot qui m'eût annoncé la mort.
LA GOUVERNANTE
Ce malheur, prévu ou non, nous a enveloppées toutes deux dans le même filet.
EUGÉNIE
Puis-je connaître la récompense qui t'attend, pour avoir livré ta malheureuse élève?
LA GOUVERNANTE
Elle m'attend sur un rivage étranger ; la voile s'enfle et va nous emporter toutes deux.
EUGÉNIE
Le filet ne m'a pas encore serrée dans ses nœuds. Et puis-je y entrer de bonne grâce ?
LA GOUVERNANTE
N'as-tu pas déjà invoqué le peuple? il te regarda avec étonnement, se tut et s'éloigna.