ACTE V, SCENE VII
LE MOINE
Tu veux me tenter; dois-je prononcer comme lo sort ?
EUGÉNIE
Gomme un sort sacré.
LE MOINE
Je t'entends ; plongée dans la plus profonde misère , tu lèves les yeux vers les régions d'en-liaut. Toute volonté étant morte dans ton cœur, tu espères que le Tout-Puissant décidera pour toi. Oui^ celui qui agit de toute éternité nous envoie pour noire bien , d'une manière incompréhensible et comme par hasard, des conseils et des résolutions ^ et de la force pour les accomplir. Ainsi, nous nous trouvons portés vers le but. On est heureux de sentir cette confiance ; ne pas la demander est un devoir d'humilité, l'attendre estla meilleure consolation dans les souffrances. Oh^ que je voudrais être digne de connaître pour toi ce qui doit t'étre le plus utile! mais le pressentiment est muet dans mon sein; et si tu n'as rien de plus à me confier, une vaine commisération est tout ce que je puis t'offrir pour adieu.
EUGÉNIE
Non , je saisis la seule planche qui s'offre à moi dans le naufrage; malgré toi je te reliens ici ; et pour la dernière fois, je vais prononcer le mot fatal.
28a LA FILLE NATURELLE.
Je suis d'une famille illustre, on me repousse, on me bannit au-delà des mers; et je ne puis me sauver que par un mariage qui me rabaisserait aux classes inférieures. Que dit ton cœur? est-il encore muet ?
LE MOINE
11 doit l'être jusqu'à ce que l'intelligence s'avoue impuissante. Tu ne m'as confié que des clioses générales , je ne puis donc te donner que des conseils généraux. Forcée de choisir entre deux maux qui te sont également odieux, examine-les bien l'un et l'autre, et prends celui qui te laissera le plus de liberté pour vivre saintement, celui qui mettra le moins d'entraves à ton esprit , et restreindra le moins tes actions pieuses.
EUGÉNIE
Ainsi le mariage n'est pas ce que tu me conseilles.
LE MOINE
Non le mariage tel que celui qui le menace. Comment un prêtre peut-il donner sa bénédiction, lorsque le oui ne sort pas du cœur même de l'épouse i Il ne saurait encliaîner ensemble, pour un combat perpétuel, ceux qui ont du dégoût l'un pour l'autre; c'est l'amour dont son divin ministère doit combler les vœux, l'amour qui sait faire d'une seule chose h; tout de l'homme, du présent une éternité, et de ce qui passe un objet durable.