‹ Œuvres dramatiques de J.W. GoetheChapitre 28 sur 221 · JUSTIFICATION · texte numérisé non relu

JUSTIFICATION

Femme', dis-tu, d'humeur souple et tolage. De l'un à l'autre incessamment voyage , Et dans ses goûts varie à Chaque instant ? Ce n'est sa faute : âllfiiietë plains pas décile. Par sa nature elle n'est infidèle, Mais elle cherche homme quf ^6it tonstailt.

(-CS poésies dans le style; antique nous conduisciit naturellement à j)^Y\cx,^e'Her/fian:ctrJ^oivihée^'^^^ Voss

0) Berlin, 1798. Le traducteur d'Homère, Bitaubc, Fa mis en fiançiis assez coulant , mais un ^)ç^,pla^. , ,^ .^^.^,

que l'on doit ce pocme {ulmirable. Le laLlcan paatofiil qu'if * tuait do donner à rAUemagiie sous le titre de ïuOidae , iwii'it produit un grand effet : la nouveauté du cadre et le ialeiit du peintre , tout était de nature à attirer les regards 5ur ce gracieux ouvrage. Aussi ne fut-il bruit que de cela pendant longtemps : la renommée de Voss grandit exccsöivement *, et eile parla si liant , que d^iutrea plus vieilles et mieux gagnées encore se turent devant elle. Goetlie luimême , qui depuis tant d'années absorbait seul , à si juste titre , Tattention de ses compatriotes , la vit se détourner de lui un moment. Cet oubli , bien que passager , ne laissa pas de lui causer quelque peine j non que je veuille insinuer par là qu'il ait conçu contre Voss la moindre jalousie : ^uand son caractère l'admettrait , un liomme comme lui ne saurait s'ignorer au point d'attribuer à qui que ce soit le droit de lui en inspirer. Mais accoutumé qu'il était à régner sur tous les genres de poésie , et la publication de Louise lui en ayant découvert un nouveau dont un autre semblait vouloir s'arroger le sceptre , il n'est pas improbable que l'envie lai soit venue de le reconquérir sur lui. C'est ce qu'il fîtaussilôi d'une manière éclatante , en mettant au jour Herman et Dorothée. Je vais prendre à M. Fauriel le jugement plein de sens et de goût qu'il a porté sur ce poème ^^^ : m'abstenir de ce voU <:e serait en faire un réel à mon lecteur.

« Dans Herman et Dorothée , le caractère spécial de l'idylle est plus vague , ou , pour mieux dire , plus mixte que dans Louise. Voss a su captiver agréablement l'imagi-

^'^ Ce jugement fait partie du discours préliminaire qui précède roxccllcnte traduction de la Parthènéidc de M. Baggcsen.

l68 NOTICE

nation dans uo cercle borné d'images toutes riantes , et d'e'motions presque toutes également douces. Dans le poëme de Goethe elle est comme partagée et balancée entre deux tableaux d'un genre opposé , qui se font mutuellement ressortir pr leur contraste , de manière toutefois qu'elle s'arrête davantage , et finisse par se reposer sur le plus agréable des deux , comme l'exigeait ce genre de poème. D'un coté c'est luîc famille qui vit en paix, dans une condition où rien ne lui manque pour être heureuse , ni pour être intéressée au bonîicur commun. De l'autre c'est une peuplade entière, bannie de ses champs et de ses hameaux par les orages politiques et les calamités de la guerre. Ces deux scènes opposées sont luiies et rapprochées par le plus naturel et le plus sacré de tous les liens , par l'intérêt que doivent aux malheureux ceux qui ont été ménagés par le sort.

« Ainsi , sous l'apparence d'une grande simplicité , ce poème laisse voir une intention élevée , de même qu'une profonde connaissance des moyens et du but de l'art s'y combine avec un sentiment énergique et vrai de la nature. Je ne saurais indiquer, dans la poésie moderne, d'ouvrage où brille davantage le génie de la composition ; où tout le mouvement de Faction naisse d'une manière plus simple et plus directe d'un premier événement donné , et d'un événement plus poétique, eu égard au genre et au ton général de l'ouvrage*, où l'intérêt soit gradué avec plus de bonheur , du début à la fin ; où les émotions des personnages soient plus immédiatement tour à tour l'effet et la cause des incidens par lesquels l'action marche et se développe.

« On n'y trouve aucun caractère qui ne soit tracé avec le plus grand art, aucun qui ne fasse agréablement oppositioîi

SUR GOETHE. iÇg

à tous les autres. Le père de Ilerman se distingue par un mélange de bonté , d'innocente vanité et de promptitude à écarter de lui jusqu'à l'image de ce qui pourrait troubler le bien-être de son existence , à étouffer toutes les émotions trop vives , sans en excepter celles qui tiennent à ce qu'il y a de meilleur en lui. Le pasteur est un modèle idéal de la sagesse humaine , parvenue à ce degré d'élévation où l'indulgence lui devient facile. Le jeune Herman est un exemple des rapides et nobles efforts de l'amour , sur une ame neuve et naturellement généreuse. Et Dorothée ! comme on la trouve digne de ce coup du sort qui , du milieu de l'exil et de l'abandon , la fait passer dans une famille vertueuse dont elle sera la joie , et la choisit pour éveiller dans Herman le sentiment des intérêts les plus touchans et les plus sérieux de la vie.

» Quant au pharmacien célibataire, tout en égayant l'action par sa comique gravité , par l'éternel et pusillanime souci où il est de lui-même , il contribue aussi à faire ressortir l'intention morale du poète *, car ce qu'il y a dans ce personnage d'un peu grotesque et de couard , semble tenir de bien près à la solitude de son existence , et à son indépendance de toute affection , comme de tout devoii* domestique.

» Quelqu'un qui ne saurait auti'e chose du poème de Herman et Dorothée , sinon que le héros est le fils d'un aubergiste, se demanderait peut-être s'il peut y avoir dans les détails d'un tel pbeme , quelque chose d'un peu relevé et de poétique. Sans me fatiguer à deviner ce qu'il pourrait ou devrait se répondre , je me bornerai à remarquer que toutes les habitudes , toutes les idées , tous les goûts de Herman , se rapportent à la culture des champs paternels. Ainsi donc , la plupart des détails descriptifs du poème , ceux surtout qui

tiennent de plus près au fond du sujet, présentent une suite d'images varices des travaux et des soins de la vie champêtre 5 et c'e§t de là qu'ils empruntent leur intérêt et leur caractère pittoresque.

» Dans cette composition , mieux encore peut-être que dans aucune autre de Goethe , on reconnaît avec enchantement un des attributs particuliers de l'heureux génie de ce poète 5 je veux dire un certain art délicat d'associer aux émotions intimes de l'ame, l'impression des scènes et des objets de la nature inanimée , de manière à rendre sensible l'espèce de vague et secrète harmonie qui existe entre ceux-ci et les premières. Par exemple, quel channe gracieux et naïf dans la rencontre de ïlerman , déjà si plein d'amour , et de Dorothée déjà sur le point d'aimer , au bord de la fontaine où celle-ci est venue puiser de l'eau pour ses compagnes d'exil ! Or ne semble-t-il pas que l'impression de- cette aimable scène tienne prcsqu'autant au caractère et à l'elTet du lieu où elle se passe , qu'à la situation même des personnes ?

» Mais ce qu'il y a peut-êti*e de plus remarquable et de plus original dans Hcrman et Dorothée , c'est la manière poétique de l'auteur. Il est impossible de n'être pas frappé de la uaïvetc, de la Sunplicitc avec lesquelles il narre, peint et décrit. Chez lui, point d'ornemens superflus, point de petit elfct partiel, qui vienne interrompre ou surcharger Teflet de rensomblc , nul mélange de ses propres émotions à celles de ses personnages. D'un bout de son poème à Fautrc , l'intérêt dérive immédiatement et tout entier d'un exercice calme , lacih; et continu de Timagination. Sous ces divers rapports , le poème dont il s'agit me paraît , entre les modanes , celui qui , par l'harmonie de la composition , par la profondeur dt

sua GOETHE. 171

rcfTet relativement à la simplicité des moyens , par le naturql et la vérité des tableaux , offre le plus de conformité avec les dicfs-d'oeuvre de l'antique poésie , et particulièrement de la poésie grecque. »

Ainsi ramené vers l'étude de cette belle antiquité qu'il aima toujours avec tant dé passion , il ébaucha un poème de plus ïpngue baleine , auquel il donna le titre ^AclillLéide , mais dont malheureusement le début seul fut écrit , ainsi que pluiïicurs églogues à la manière de Théocrite , qui successivement pnt pris place dans le recueil de ses poésies fugitives. Il inséra aussi diverses pièces et cntr'autres les Xejiies ^^^, épigrammcs contre certains critiques et poètes allemands , dans XAlmanacli des IMuses c^c rédigeait Scliiller.

Alors commença entre les deux poètes cette amitié qui fut .si profitable au dernier , et ne devait finir qu'avec sa vie. Jusque là imitateur peu judicieux de Goethe , ou plutôt de 3hakespeare dont Lcssing et Wieland avaient mis le théâtre en vogue , il ne s'était point encore élevé à la pureté de méthode de l'auteur d'Egmont. Le premier pas qu'il fît vers le vrai 5 ce fut dans V^allenstein ^'^^ : ce pas était immense , Goethe le sentit, il engagea Schiller à venir faire représenter son ouvrage sur le théâtre de Weimar , ce qui eut lieu à la fin de l'année 1789 5 et bientôt après l'ayant déterminé à se fixer dans cette ville , il acheva d'opérer sa conversion à des idées plus nettes, à des principes plus arrêtés et moins ^iclusifs. Qui ne. reconnaîtrait l'influence de Goethe dans Marie Stuart^ et surtout dans Guillaume Tell , la plus

•^lî Voyez teiiic IV, pag. 2i5.

^2) On sait que Goethe mit la raaia à cette pièce. Le sermon si plai^ s:uit du capucin dans le camp est même enlicremcnt de lui.

belle des compositions de Schiller comme aussi sa dernière ? Car, et c'est un malheur que les amis de Part ne peuvent trop pleurer , il fut enlevé à la fleur de son âge et de son génie, au moment oCi ce génie commençait à porter des fruits moins indignes de sa vigueur native , où d'autres fruits plus parfaits encore mûrissaient pour l'avenir.

<( Sa liaison avec Goethe , dit l'auteur de l'excellente Vie de Schiller , était un spectacle touchant. D'un caractère inquiet, irritable et maladif, et habituellement taciturne, H avait besoin d'un mouvement d'enthousiasme pour animer sa conversation. Dans les moindres rapports de société , il se montrait parfois exigeant et capricieux. Goethe , qui lisait dans cette ame sincère et passionnée , avait pour lui les plus tendres ménagemens. Il se plaisait à observer avec douceur et avec affection les mouvemcns de ce cœur si pur. Il aimait à en écarter les chagrins et les contrariétés , et avait pour lui ces soins qu'on pourrait prendre d'un enfant qu'on aime et qui plaît. Plus que personne il était sensible au talent de Schiller 5 peut-être y trouvait-ii quelque chose de ce qui manquait au sien. »

Mais si , jouant avec Schiller le rôle de mcntoi' , Goethe lui donnait sans cesse avis et directions , il en recevait quelquefois en échange. Par exemple, au sujet de sa traduction du Mahomet de Voltaire , Schiller le réprimanda fortement dans une pièce de vers rendue publique j ce qui ne l'empêcha point au reste de récidiver bientôt après, en traduisant Tancrède ^'\ 11 mit encore en allemand di^ ers autres ouvrages , tels que

^'^ Tübingen, i8oa.

ÄUR GOETHE. lyS

\cs mémoires de Bcnvcnuto Ccllini ^*^ , plusieurs e'crits de Diderot sur la peinture , et en dernier lieu son dialogue du neveu de Rameau ^^ , l'une des compositions les plus originales de ce génie indépendant , et celle de toutes qui fut connue en France le plus tard, puisqu'elle parut pour la première fois en i825 ^^\ Goetlie avait traduit ce dialogue sur le manuscrit même de Diderot, envoyé en Allemagne par Grimm , si soigneux d'exploiter le talent rare de son ami , et sa générosité plus rare encore , au profit des correspondances littéraires qu'il entretenait avec ce pays. Il accompagna cette publication de commentaires fort remarquables , où il examine les idées de Diderot sur la musique , et parle assez au long de plusieurs écrivains français cités dans le dialog

ue.

Quant au théâtre , satisfait à ce qu'il semble d'avoir donné un ou deux modèles en chaque genre , il le livre depuis lors aux mains de ses disciples. En i8o5 seulement, il tente encore un essai : mais de même que plus haut nous l'avons vu laisser imparfaite sa comédie des Révoltés , ce dernier essai il ne l'achève point 5 la première partie de la Fille naturelle ^^^ publiée , les deux autres sont encore à venir. Toute mutilée qu'est cette trilogie , nous n'avons pas cru

^i> Tübingen, i8o3.

^^^ Leipzig, i8o5.

^5) OEuvres complètes de Diderot, imprirae'es par Brière. M. de Saur l'avait d'abord retraduit de l'allemand , et donne pour original au public , qui fut sa dupe plusieurs semaines.

^^) Ils viennent d'être publies en français sous le titre de Hommes célèbres de France au dix-huitième siècle , par MM. de Saur et Saint- Geniez, avec une notice sur Goethe et de longues notes, ou il n'y a rien de neuf, si ce n'est quelques bévues assez fortes,

^^ Elle n'a été' traduite que dans notre collection.

1^4 KOTICE

ceixînclani: jX)uvoir nous dls}>enscr de donner ce qui en existei Célèbre chez les Allemands pour la diction , phis parfaite , h ce qu'ils prétendent, que celle de Tasse et d'Iphigénie, hi Fille naturelle offre assez de beautés de détails pour qu'on prenne plaisir h sa lecture , même h travers une copi** décolorée. Il n'y faut chercher ni întéi^t di-amatique , ni mœurs, ni caractères véritables : c'est un simple jeu d'imagination sans but et sans règle fixe , une sorte de promenade fantastique dans^des régions inconnues , parmi des créatures d'une autre étoffe que nous. Peut-être que les habitans d<* Saturne pensent, sentent et s'expriment ainsi : le contraire aii moins n'est pas prouvé.

Je ne m'arrêterai pas davantage au roman des affinités électives. Cette étrange composition , publiée en 1809, a été sur-le-champ traduite en français 5 et dépouillée de la inagie de stjde qui là , comme dans tous les autres ouvrages àt Goethe , fait trouver un certain charme à la peinture des objets les moins attrayans , elle a rebuté tout le monde. Que serait-ce donc, si j^en allais donner une sèche analyse? Il j A un instant je m'élevais à propos de] Stella contre la manié d'échaffaudcr un ouvrage d'art sur une idée morale. Ici l'cr-^ reur est plus grossière, car c'est une proposition chimique qiH sert de base au roman. La voici dans toute sa pureté.

Supposez un corps que j'appellerai A , qui soll intimement uni à un corps que j'appellerai B, et qu'il soit absolument iiipkpossible d'en séparer par aucun moyeu mécanique ; sup]io«cz pareillement un troisième corps C , uni de la même manière d un quatrième corps D ; et mettez les deux paires de corps eu contact , il pourra arriver que A s'empare de D, et ß de t

SUR GOETHE. j„5

sans qu'on puisse dire Jaquelle de ces deux substances a quitté son associée la première, et laquelle a formé la première une association nouvelle.

Donnez maintenant aux corps A , B, C et D , figures J'Iiomme et de femme, vous aurez tout le plan des Affinite's électives. Le moyen, avec un tel plan tracé de cettc> manière , le moyen, dis-je, de faire un roman passable ? ïl aurait beau être semé de détails vrais, de scènes patbctiqucs, comme c'est le cas , il resterait toujours au fond guindé , factice et sans intérêt , comme c'est aussi le cas.

On ne peut assigner nulle cause à un écart aussi singulier du talent de Goetlie , si ce n'est qu'alors il venait de s'enfoncer dans l'étude des sciences naturelles. Mais s'il est vrai que cette étude ait eu ce résultat , lieureusement il ne fut pas le seul. Son génie vaste et actif y puisa les matéiiaux de divers ouvrages, où ce genre de connaissances était mieux à sa place. Le plus considérable est un Traité sur les couleurs ^^^ dirigé contre l'bypotbèse de Newton sur la nature de la lumière , et fort estimé des hommes du métier. N'en étant pas moi-même , je m'abstiendrai de discuter en détail le mérite scientifique de ce traité-, me bornant à remarquer qu'il y est parlé des autres pbilosoplies tant anciens que modernes, et que pour le commun des lecteurs ces digressions ne forment pas la partie la moins intéressante de l'ouvrage. On admire la pénétration merveilleuse avec laquelle, sai^s jamais prendre parti pour aucun d'entr'eux , il les caractérise tous succeirsivement. Et ce n'est point une exposition méthodique ou profonde de leurs systèmes -, c'est plutôt , si j'ose ainsi m'exprimer , une galerie des bustes de ces grands penseurs, frap-

^1) Publié vers i8o6.

pans de i-csscmblance et taillés avec art. Voici , pour exemple , Platon et Aristote mis en parallèle.

« Platon est apparu au monde comme mi esprit bienheureux, auquel il a plu d'y venir habiter quelque temps. Il se montre moins curieux d'étudier la nature et d'en acquérir une connaissance exacte , qu'animé du désir bienveillant de faire part aux hommes de ce qu'il a appris ailleurs , et de ce qu'il leur importe le plus de savoir eux-mêmes. Il pénètre dans les profondeurs de l'Etre pour les peupler par la puissance de son génie , et pour les inonder des clartés qu'il apporte, bien plutôt qu'afîn d'en explorer les lois et les propriétés. Il prend son essor vers le ciel avec l'envie et l'espoir de ressaisir son existence primitive. Tout ce qu'il énonce se rapporte à un ensemble de vérités étemelles , au bon, vrai et beau absolu , dont il s'efforce de réveiller dans les âmes le besoin ou le souvenir. Ce qu'il s'abaisse à puiser dans les détails des connaissances terrestres, se fond, se vaporise, pour ainsi dire, dans ses expressions et par l'emploi qu'il en fait.

î) Aristote s'offre à nous avec l'autorité et l'art-d'un grand architecte. Lui , il est bien de ce monde ; il veut y laisser l'empreinte de son activité laborieuse. Il s'enquiert soigneusement de la nature du sol, mais ne poursuit sa tâche que jusqu'au degré de profondeur où gît mie base solide. Ce qui peut se trouver entre ce point et le centre de la terre , lui est indifférent. Il trace ensuite un cercle immense autour du tcrrein qui doit ser\'ir de fondement à son édifice; il accumule de toutes parts des matériaux, les classe et les ordonne en construction régulière , pyramidale. Tandis que Platon, fuyant avec la hardiesse de l'obélisque, s'élance et cherche à percer la voûte céleste de la flamme de son génie.

)) On peut dire de ces deux chefs de la pensée liumaine et

SUR GOETIÏE. \nm

. de CCS deux princij:>alcs directions dans les méditations philosophiques , qu'ils se sont pailagé les pouvoirs et les besoins de l'Jiomniej et ils peuvent être estimés les vrais rcprésentans de ces qualités, dont l'absolu contraste empêche- la fusion dans un même individu. Si nous considérons qu'ils eurent le rare bonheur de cultiver leurs vastes facultés, iusqu'à un développement plus complet qu'il n'est donné aux hommes d'atteindre; si nous ajoutons à cela qu'il leur échut en partage de communiquer le résultat de leurs méditations dans la plus parfaite des langues, et d'exprimer, si l'on ose ainsi parler , la plénitude de leur être , non en aphorismes laconiques, mais en des ouvrages étendus et variés , devenus d'âge en âge l'objet de l'étude et de l'examen des hommes les plus éminens par leur esprit et leur position; nous ne nous étonnerons plus que le monde civilisé, en le prenant pour une réunion d'intelligences occupées à se rendre compte de leurs pensées et de leurs sentimens, ou à les appliquer aux grands intérêts de rhumanité, se soit constamment groupé autour de l'un ou de l'autre de ces philosophes , se soit rangé sous la bannière de l'un ou de l'autre, en le choisissant pour maître et le reconnaissant pour guide, selon que les esprits avaient reçu une direction, les besoins un développement analogue à la nature de l'un ou de l'autre de ces génies.

» En Afrique , et surtout en Egypte , les philosophes , non moins que les savans et les théologiens, se sentirent attirés vers le fondateur de l'académie. Dans l'Asie antérieure et principalement chez les Arabes, en Europe , sur les bancs et dans les écrits des scholastiques , nous voyons prédominer un penchant pour le chef de l'école péripatéticienne.

» Et de même que les peu[;lcs, les siècles aussi se vouent au culte de Platon ou d'Aristote , tantôt paisiblement , tantôt en se livrant des combats animés. On peut regarder comme Goethe I. 12

une conquête et une prérogative du notre , d'y voir se balancer l'estime et la prédilection pour l'un et pour l'autre de ces philosophes souverains de la pensée. C'est ainsi que Piaphael^ dans son tableau de l'école d'Athènes , les a représentés tous deux et opposés l'un à l'autre, sans oser faire pencher la balance , respectant l'opinion incertaine et vacillante du genre humain. »

Depuis cette Théorie des couleurs , Goethe ne se livra plus à aucune publication importante ^^^ de long-temps , si Ton en excepte celle des quinze premiers livres de ses memoii'es, auxquels j'ai emprunté une grande moitié de ma notice , et dont la continuation est si désirable -, car les Lettres sur l'Italie , et le Voyage en Champagne ^^ , qui parurent peu après, sont bien loin d'offrir le même intérêt. M. Aubert de Vitry ayant fait jouir le public français d'une traduction suffisamment exacte de ces quinze livres ^^^, je me bornerai à signaler en passant la différence que chacun a dû remarquer entre les mémoires de Goethe et ceux de J. J. Rousseau , différence qui n'est au reste qu'une suite naturelle du contraste de leurs génies , et se manifeste déjà dans le titi'c des deux livres. L'un, philosophe, intitule le sien Confessions y

0^ Les années de fojrage de G. Meister n'offrent guère que des fragmens détachés , sans liaison entr'cux.

<^^) Les Lettres , consistant en deux volumes in-12 , dont le premier a été joint aux Mémoires par M. Aubert de Vitry , n'offrent qu'un journal de route assez sec ; et le Voyage en Champagne satisfait moins encore, à raison de la gravité du sujet. L'invasion des Prussiens en 1792 et leur expulsion rapide , méritaient plus et mieux que ce mince volume.

<5> C'est à ce travail estimable que j'ai pris la plupart de mes citations.

SUR GOETHE, l^Q

tl tuul y ^st envisagé sous le point de vue moral : c'est un ouvrage de doctrine, l'autre, poète, écrit ces mots en tête du sien : I^e ma vie y poésie et vérité ^ et tout y est présenté du coté pittoresque : c'est un ouvrage d'art, Rousseau ne s'intéresse aux formes extérieures qu'en tant qu'elles cachent un sens pliilosoplîique -, tandis que pour Goethe les formes sont tout : même en exposant sa religion , il est peintre et rien autre chose.

Il faut que cette disposition ait été chez lui bien enracinée, pour l'avoir pu maintenir indifférent à tous les systèmes qui se sont succédés en Allemagne , durant sa longue carrière, et tour à tour ont saisi les esprits d'un enthousiasme si général et si ardent. Et il faut d"une autre part que son génie ait été bien transcendant, pour avoir pu garder son empire sur ces mêmes esprits , dont il choquait si fort les goûts et les croyances. Aussi cet empire, tout solide qu'il demeurât, ne fut-il pas sans quelque trouble: depuis Lavater qui, voulant à toute force le convertir à ses idées religieuses , lui écrivait: «Choisissez, d'être ciirétien ou athée » , jusqu'à M. Pustkuchen , qui , dans un petit volume récemment publié ^'^ , l'accuse de prêchei? le fatalisme , et de rabaisser la nature humaine au niveau de la brute, il y eut une suite non interrompue de voix hostiles qui ne manquèrent pas d'échos prêts à les répéter. Il y a plus , on l'a chargé du blâme autrement grave encore aux yeux d'un Allemand , d'avoir étendu son indifférence aux efforts généreux de sa nation pour secouer le joug de Napoléon j et

^^^ Ce volume, intitulé: Années de noyages de G. Meister y parut en même temps que CQJui de Goetfic , et fut acheté comme tel par beaucoup de gens.

l8o TfÖTiCE

les faveurs qu'i»! en avait reçues ^^^ venaient à Fappui de ce reproche. Aux autres il n'opposa que le silence; celui-ci touchait de trop près à son honneur pour qu'il le laissât sans réponse. Il vient donc d'y répondre et victorieusement, dit-on, dans un journal qu'il fait païaître depuis quelques années sous le titre de Art et antiquité.

Il vient de faire paraître aussi, et c'est sa dernière publication poétique, un recueil d'imitations de pièces arabes et persanes ^^\qui loin de déceler le moindre affaiblissement dans ses facultés , prouve qu'elles n'ont jamais été plus énergiques ni plus saines. C'est une nouvelle preuve ^ après tant d'autres, de cette pénétration sui-prenante qui lui fait saisir tout ce qu'il y a de poétique en tout^ de cette souplesse d'imagination qui lui permet de s'entourer des images les plus étrangères à nos mœurs et à nos goûts, et de s'en servir comme s'il n'en eut jamais connu d'autres. Sa muse est un véritable Protée : nous l'avions vue tour à tour sous le costume grec , sous celui du moyen âge, sous le nôtre; la voici maintenant qui se fait arabe et persane. Encore quelques essais semblables, il ne lui en restera plus à tenter.

Et si au moral il conserve toute la vigueur du premier âge , on dit qu'il en est de racine de sa constitution physique. A soixante-dix ans il n'avait pas un seul cheveu blanc. Voici quelques lignes écrites vers cette époque par un Français, observateur aussi exact qu'éminent écrivain, après

^1^ Décoré de Tordre de la Légion -d'Honneur pendant le séjour de Napoléon en Allemagne, il eut avec lui plusieurs cutrctieus , où le conquciaut parut prendre un grand plaisir.

W) Dii/an occidento-orientali Stutfgard , 1819.

SUR GOETHE. igl

u;ic conversation avec Goethe , qu'il venait de visiter pour la première fois. Elles valent le meilleur portrait.

« Goethe est un homme d'environ soixante-neuf ans. Il ne m^a pas paru en avoir soixante. Il a la taille de Talma , avec un peu plus d'embonpoint ; peut-être aussi est-il un peu plus grand. Les lignes de son visage sont grandes et bien marquées. Front haut ; figure assez large , mais bien proportionnée ; bouche sévère, yeux pénétrans y teint sombre , expression générale de force et de réflexion.

» Sa maison est superbe : elle servit d'église , à ce qu'il semble , ou fut construite sur l'emplacement d'une église. Sur le seuil de la porte est inscrit ce mot , Salve. Il me reçut dans une galerie ornée de bustes , oii nous nous promenâmes. Sa démarche est calme et lente , comme son parler ^ mais à quelques gestes rares et forts qui lui échappent , on voit que l'intérieur est plus agité que l'extérieur. La conversation, d'abord froide , s'anima peu à peu ; il parut ne pas trop s'y déplaire ; ses yeux brillèrent , ses phrases se multiplièrent et s'allongèrent. J'ai joui quelques instans de Goethe se développant avec plaisir : il marchait et s'arrêtait pour m'examiner , ou se recueillir et enfoncer toujours plus profondément la pensée , ou chercher une expression , ou donner un exemple et des détails. Le geste rare , mais pittoresque , et l'habitude générale grave, forte > imposante. Nous restâmes ensemble à-peu-près une heure, et je fus surtout frappé de son grand sens. Il ne m'a énoncé aucun paradoxe , aucune proposition étrange, quoiqu'il ne m'ait dit que des choses neuves. Son imagination perçait de temps en temps : beaucoup d'esprit dans le détail et le développement ; un vrai génie dans le corps de lïdée. Ce qui me paraît caractériser sou esprit, c'est retendue. »

It32 KOTICE

Dans son otivragc sur \a physlognoniojile , Lavatcr rap^ prochant la sllliouette de Goethe de celle d'Homère , les donne l'une et l'autre pour un type accompli du génie poétique , sans oser prononcer entre elles. Et si la marque distinctive du poète est de reproduire l'image fidèle des hommes et des choses dont il vit entouré , qui la possède en effet mieux que lui ? N'a-t-il pas fait rendre à son siècle tout ce qu'il contenait? n'a-t-il pas été , comme Homère , un miroir dans lequel sont venues se réfléchir les passions et les idées du temps où il est né ? De son côté rien n'a manqué sans doute. Mais pour que le résultat fut une Iliade , une autre chose encore était nécessaire : poète, il lui aillait un siècle poétique. Or chacun peut se dire jusqu'à quel point le sort l'a maltraité à cet égard.

Chacun cependant ne se le dit pas toujours , et de là vient qu'on est quelquefois injuste envers lui. Plusieurs se plaignent, par exemple , de ce qu'il n'a rien créé d'entièrement neuf et original. Eh ! le moyen de créer aujourd'hui ! La pensée humaine j traversée en tous sens , offre-t-elle un repli qui n'ait été sondé ? Comme dans notre vieille Europe , vers quelque point qu'on se dirige , on rencontre des clicmins battus , et ii devient très rare d'y manquer de compagnons de voyage. Indépendance et choix dans l'imitation , voilà la seule originalité qu'on ait droit d'attendre d'un écrivain de nos jours -, et cette originalité , on ne la refusera pas à Goethe. Il l'a même portée au degré le plus haut qu'elle puisse atteindre. Pour s'en convaincre, il suffira de jeter un regard sur l'ensemble des compositions que nous venons d'examiner une à une.

On le verra, après s'être emparé dans Werther et dans Faust , du peu de matériaux que l'époque pouvait fournir à son active imagination , revenir à d'autres siècles moius pales et

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moins dépourvus de croyances , et les peindre successivement , toujours avec naturel et sans efforts, mais de réflexion , à teto l'eposée, en se regardant faire , comme un acteur blasé sur son raie. De là Fexcessivc variété de ses ouvrages , frappante surtout dans son théâtre, où il n'y a pas deux pièces composées d'après un même système» De là l'immense fécondité de sa verve qui ^ retenue continuellement, ne donne jamais toute sa mesure , et par conséquent ne s'épuise point. De là enfin , l'influence extraordinaire qu'il exerça sur l'Allemagne , sans cesse en haleine, passant d'une impulsion dans un certain sens à une autre dans le sens contraire, à peine sur le point de suivre la première que la seconde arrivait, et se reposant de l'une par l'autre , ainsi qu'en voyage on se repose d'une descente par une montée, et réciproquement.

Il est cependant un terme à tout 3 la fatigue de monter et celle de descendre , bien que de nature difî*érente et se neutralisant d'abord, finissent par s'ajouter : alors on est contraint de faire halte. Aussi Goethe s'est-il arrêté 5 et satisfait d'un règne actif de près de quarante ans , il paraît vouloir désormais laisser jouir son peuple du repos le plus profond. Ayant achevé sa tache de législateur , s'il continue de vivre , c'est comme par curiosité , pour voir si ses lois profiteront à ceux qui les ont reçues. Seulement , lorsqu'ils les appliquent mal, il les en avertit dans l'écrit périodique dont j'ai parlé tout à l'heure.

La rédaction de ce journal et celle de ses mémoires , qu'il semble s'être ménagée pour la vieillesse en n'accompagnant jamais d'aucune préface aucun de ses ouvrages, l'occupent donc exclusivement. Cette dernière occupation , a-t-on dit , est bien égoïste et prouve beaucoup d'orgueil. Mais qu'on y

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réfléchisse un instant , et l'on rétractera cette accusation. Tout ce qu'il raconte est si plein de franchise , cl l'iimour de Part Y perce si constamment 1 Quant aux détails personnels, il sait trop bien qu'insignifians à l'égard de tout autre, à son égard ils sont loin de l'être. Et savoir ce qu'on vaut, est-ce donc de l'orgueil ? Non certes , il y a telle position où se soustraire aux éloges avec une apparente modestie , ce n'est qu'en mendier un de plus.

Ceux dont Goethe est l'objet s'égalent à son mérite : c'est tout dire. Au dernier anniversaire de sa naissance , Francfortsur-Ie-Meia fut illuminé 5 et l'on commença le même jour à Berlin la publication , en un corps d'ouvrage , de tout ce qui a été imprimé sur lui de meilleur.

Aimé de beaucoup, déifié par quelques-uns, admiré de tous, rien donc ne lui manque de ce qui sanctionne le génie, rien, pas même les détracteurs et les envieux.

Albert S k-

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