PREMIÈRE PERTE
Ah ! qui peut , à leur passage , Qui peut arrêter nos jours ?
Qui peut de noire jeune âge Nous ramener les beaux jours , Ces jours des premiers amours?
Ma blessure saigne encore :
La perte de mon bniheur A fait naître dans mon cœur Un ennui qui le dévore; Et mes pleurs coulent toujours.
Ah! qui me rendra les jours De mes premières amoui*s ?
SUR GOETHE. ig
Il finit pourtant par s'en consoler. Et le genre de travail qu'il tenta sur lui-même pour y parvenir , annonce déjà cette fermeté calme et persévérante , qui chez lui s'est toujours alliée à la nature la plus passionnée, de mémcque cette force de réflexion sous le joug de laquelle l'imagination la plus ardente ne cessa jamais d'être contenue.
« J'arrachai enfin de mon ame le trait fatal. La réflexion et cette vigueur de santé si favorahle à la jeunesse , vinrent à mon secours. Je fis sur moi-même des efforts sérieux. Mon premier pas vers la raison fut de m'abstenir des pleurs et du désespoir : une si excessive douleur me parut tenir trop de l'enfance. Jusque-là je m'étais abandonné sans réserve, toutes les nuits , à ces orages du chagrin j épuisé de larmes et de sanglots, je pouvais à peine respirer j des maux de poitrine me faisaient de chaque repas une fatigue pénible. Profondément blessé dans mes sentimens , je m'enhardis à bannir de telles faiblesses. Je trouvais révoltant de sacrifier ainsi repos , sommeil , santé , à une petite fille qui s'était plue à jouer avec moi le rôle de gouvernante , rôle qui nous convenait si peu à tous les deux. »
Goethe venant alors d'entrer en sa quinzième année , l'époque de son voyage à l'université n'était plus très éloignée. Au motif de pure distraction dont je viens de parler , s'en joignait donc un autre plus impérieux , pour le déterminer à reprendre ses travaux interrompus. Mais après une secousse si violente , tout lui semblait morne et glacé j rien n'excitait plus son intérêt , il ne trouvait plus rien qui fût digne de son attention. Heureusement l'ami qui l'avait soigné dans sa maladie , et qu'on avait placé près de lui pour le surveiller , se trouvait être un homme d'un sens droit et d'une
instruction solide. A force de parcourir toutes les sciences , il en découvrit une entièrement neuve pour Goethe , et capable de l'attacher fortement , la philosophie 5 pour laquelle d'ailleurs cet ami se sentait lui-même un goût particulier. D'abord, il voulait lui en enseigner une toute formulée*, mais trouvant un disciple indocile , il se vit force bientôt d'abandonner le dogmatisme pour l'histoire. Ils lurent donc ensemble celle de Brucker ; et Goetlie prit à cette lecture un vif intérêt , parce que , dit-il , chaque opinion , chaque doctrine , lui paraissait aussi bonne que les autres. Ainsi se manifestait dès lors ce penchant au septicismc qui , après avoir répandu sur la plupart de ses premiers ouvrages une teinte si sombre , se convertit par la suite en une sorte d'indifférence tranquille, cause de l'étonnante diversité , et peut-être aussi de la froideur accoutumée de ceux qu'il composa dans sa seconde manière.
Dès que la saison le permit , ils se livrèrent tous deux au plaisir de la promenade. Mais ce n'était plus dans les rues de Francfort que Goethe aimait à errer maintenant , non plus que dans les jardins qui Tavoisinaient. L'image de Marguerite , celle de ses parens et de ses amis , l'y poursuivaient partout. Il craignait leur rencontre *, et les regards des hommes les plus indifférens lui étaient pénibles. D'une humeur sombre et mélancoli(jue , il cherchait les lieux solitaires -, il s'enfonçait dans l'épaisseur des bois , et y demeurait de longues heures , absorbé dans une rêverie profonde.
Ces goûts le ramenèrent à celui de la peinture qui était d'enfance chez lui. « L'œil est celui de mes organes , dit-il , à l'aide duquel j'ai de tout temps saisi le mieux ce qu'il y a de remarquable en ce monde. )> 11 se mit à esquisser, tant bien que mal , les sites qui lui semblaient les plus beaux , et
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ceux qui lui rappelaient un souvenir , ou auxquels une pensée fugitive s'était attachée -, et peu à peu son portefeuille devint une espèce de journal pittoresque , si intéressant pour lui , qu'il ne put jamais se résoudre à en faire le sacrifice.
Quant aux études du cabinet, elles reprirent aussi par degrés l'attrait qu'elles avaientperdu momentanément pour lui^ ce dont il fut redevable surtout à sa sœur Cornélie, qu'il avait toujours aimée tendrement, mais qui , depuis la perte de Marguerite , en devenant la confidente de ses chagrins , était devenue en même temps celle de toutes ses pensées et de ses scntimens les plus intimes.
Cependant il liillut bientôt quitter cette vie de famille pour celle de l'université. L'époque fixée se rapprochait de plus eii plus*, et il commençait à l'appeler lui-même de tous ses vœux , las du cercle étroit où il était comme emprisonné , et pensant d'ailleurs que loin de son père il pourrait se livrer sans contrainte aux travaux poétiques dont il n'avait cessé de s'occuper , et pour lesquels il se sentait une aptitude toujours croissante. Dans ce but tout littéraire , l'université de Gœttingue , où professaient Heyne et Michaelis, lui souriait beaucoup ^ mais^ la volonté paternelle en décida autrement , il fut obligé de partir pour Leipzig,
Un peu triste d'abord , il prit bien vite son parti. Là aussi il y avait des hommes célèbres 5 et le grand point était obtenu, savoir de sortir de sa ville natale. « La joie d'un captif à qui l'on ôte ses fers, et qui se voit près de franchir le seuil de sa prison , ne saurait , dit-il , être plus vive que ne le fut la mienne à l'approche du mois d'octobre. Fatigué que j'étais de ma position actuelle, un monde inconnu semblait ne me promettre que plaisir et sérénité. »
Il ne fut pas long-temps à se désenchanter. Au lieu des cours intcressaiis auxquels il s'attendait, il ne trouva que d'ennuyeuses repétitions des choses qu'il savait déjà par cœur. Au lieu d'encouragemens , il ne rencontra dans ses professeurs que sévérité et même injustice. Toutes les productions poétiques qu'il admirait étaient critiquées par eux amèrement, sans qu'ils lui en proposassent d'autres pour modèles : les siennes parurent mauvaises à toutes les personnes à qui il hasarda de les lire 5 et lui-même finissant par être de leur avis , il fit une liasse de tous ses manuscrits j « puis, dit-il , poésie , prose, plans , esquisses , projets , je lançai le tout dans le foyer de la cuisine. La fumée qui s'en éleva , rempUssant la maison , fit tremhler notre hôtesse. C'est à quoi se réduisit l'efTet des premiers élans de mon génie. »
Nul doute que ce ne soit son séjour à l'université de Leipzig qui lui aitlfourni l'idée de la scène de l'étudiant et Méphistophélès, àâus Faust. Voici une réflexion qui est reproduite mot à mot dans la tirade de ce diable sur la métaphysique : « Je ^ is bientôt que le cours de philosophie ne m'apprenait rien de nouveau. Je trouvais , par exemple , fort éti'ange que la logique m'obligeât de décomposer , recomposer et décomposer encore ces opérations de l'esprit , que j'étais habitué dès l'enfance à exécuter avec la plus grande facilité. »
Quelque amer que dût lui sembler un tel mécojnpte , il ne s'en laissa nullement abattre j et même on peut afiirmer qu'il lui fut profitable. Sans guide, un homme faible s'égare j mais celui (|ui a des ressources en lui-même ne saurait que gngner à n'en point prendre. Au lieu de s'engager dans les routes battues , il est contraint par-là d'en trouver de nouvelles. Telle fut la nécessité imposée à Goethe , et il nVtait pas homme à s'y soustraire.
Le conseiller Boehme , profess^eur d'histoire et de droit public , le célèbre Geliert , et nombre d'autres , auprès desquels il croyait trouver , sinon des encouragemens , au moins d'utiles conseils et des directions certaines , n'étaient occupés qu'à déprécier tout ce qu'il admirait, et à le détourner de tout ce qu'il projetait. Las à la fin de tant de contradictions, que les discours des gens du monde ne servaient qu'à accroître de plus en plus ( car une absolue incertitude planait alors, en matière de goût , sur toute l'Allemagne ) , il prit enfin le parti de se consulter lui-même avant tous, et de faire de son mieux sans trop s'inquiéter du public. Et cet isolement, précieux pour un esprit comme le sien , il le conserva toujours désormais : bien diflerent en cela de ces hommes qui calquent si exactement leur opinion sur l'opinion de ce qui les entoure , qu'on peut dire qu'ils se conduisent moins d'après la connaissance qu'ils ont acquise du monde , que d'après les connaissances qu'ils y ont.
L'anarchie était au comble dans la république des lettres. Les Allemands , retenus à cet égard depuis deux siècles dans un état presque entier de nullité , clierchaient de toutes parts les moyens d'en sortir. Déjà plusieurs tentatives avaient été faites par d'heureux génies , pour retirer la langue de cette enfance où elle lisquait de vieillir 5 Haller , Klôpstock , Wieland, Lessing, s'étaient exercés en divers genres nouveaux, et ils comptaient chacun de nombreux partisans. D'autres , qui ne ^sentaient point la force de créer , dictaient aux auteurs présens et à venir des préceptes plus ou moins mal sonnans : tandis que l'école française, soutenue par le roi de Prusse , ennemie de toute innovation , prêchait à s'enrouer la routine usitée. Cependant la masse, désintéressée en toutes ce« que-
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relies dont elle comprenait à peine le sujet , attendait pour se prononcer quelque œuvre qui l'émût profonde'ment , qui la forçât tout de bon à l'admiration. Elle ne devait pas attendre long-temps , Goethe touchait à sa dix-neuvième année.
Au milieu d'un tel conflit, sa tête ne cessait de fermenter: continuellement balloté entre l'influence encore grande de quelques vieux préjugés, et le désir impérieux de s^y soustraire , il ne savait de quel côté tourner ses regards. Voici conixuent il sortit peu à peu de cette perplexité désolante : je rapporterai ses propres paroles.
« j\Ion enfance et mon adolescence avaient coïncidé avec l'époque de notre licence littéraire. J'avais passé ce temps à travailler a vec un zèle soutenu dans la société de beaucoup d'hommes de mérite. La quantité de manuscrits que j'avais laissés à mon père , attestaient assez mon ardeur pour le travail. J'avais mis en cendres, plutôt par découragement que par conviction de leur indignité , une masse d'essais , de projets, de plans exécutés à moitié. Maintenant les conversations , les leçons aue j'écoutais , la lutte de tant d'opinions diverses , mais surtout les avis de l'un de nos convives , le conseiller Pfeil , m'apprenait à estimer deux choses surtout : 1° l'importance et l'intérêt du sujet j 2° la concision du style. Mais je ne savais, ni conmient trouver ces sujets , ni comment atteindre à cette concision. Le cercle rétréci de mon existence , l'indillerence de mes compagnons d'études , l'insuflisancc de mes maîti-es, l'insignifiance complète de la nature qui s'offrait à ma vue , tout me forçait à chercher mes ressources en moi-même. Si je voulais trouver pour mes compositions poétiques quelque inspiration vraie , quelque sentiment piofo.id , quelque rcllexion juste et saillante , c'était
dans mon propre sein qu'il me fallait puiser. Si pour mes peintures je sentais le besoin d'avoir les objets et les événemens sous les yeux , je ne sortais point du cercle de ceux qui pouvaient ni'inspirer un inte'rêt direct. Ce fût de cette manière que je commençai par composer de petites poésies en vers libres ou dans la forme lyrique. La réflexion du moment , ce que j'avais éprouvé la veille , les faisaient naître.
« Je pris ainsi cette direction dont je n'ai pu m'écarter pendant toute ma vie : je m'babituai à décrire , à tourner en poème ce qui m'avait fortement occupé , ce qui m'avait causé une joie ou une peine très-vive. »
Peut-être , dès l'abord , va-t-on se récrier sur ce que Goethe ici donne pour idée mère quelque chose de si simple. Mais qu'on y réfléchisse , et l'on s'étonnera , je m'assure , au contraire, de ce qu'une pareille idée ait pu naître alors dans un si jeune esprit j en même temps que l'on sera fiappé de son immense portée. Croire que les sujets qui intéressent sont les seuls convenables à tiaiter , voilà un axiome bien hardi , et que n'enseignent point les muses de l'école : il ne mène à rien moins qu'à chercher son type en soi - même , au lieu de Taller prendre ailleurs 5 partant , à mettre Aristote sous le banc. Toute la distinction entre la doctrine classique et celle qu'on a désignée, je ne sais pourquoi , du nom de romantique , gît dans ce point : c'est la question religieuse de l'autorité et du droit d'examen transportée dans la littérature. Or , le parti que Goethe prend ici d'instinct en cette question , n'annonce-t-il pas le futur réformateur ?
Les premiers essais de son génie poétique ne se bornèrent pas à ces pièces fugitives. Une passion que lui avait inspirée la fille de son hôte , et qui , mutuelle, d'abord, fut troublée à
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plaisir, et enfin détruite par les caprices de sa jalousie sans Aotifs , donna lieu à une petite composition dramatique intitulée les Caprices d'un Amant ^'^ , la plus ancienne de toutes celles qu'il a conservées.
Cest une sorte de pastorale dialo^iée y en neuf scènes , oh figurent deux couples d'amans se faisant des tendresses chacun à sa manière. L'amour qu'Eglé et Lamon ont conçu Pun pour l'autre, n'empêche pas celui-ci d'emhrasser les folies-bev gères qu'il trouve sur son cliemîn , ni celle-là de danser avbc les bergers galans qui l'en prient. Il n'en va pas ainsi de l'autre couple. Eridon , jaloux à l'excès, ne peut voir un bouquet dans la main d'Aminé, qu'aussitôt il ne se croie tiahi , et ne l'en accuse durement. Pendant l'un de ses accès , Eglé réussit à se faire donner un baiser par lui. On raconte la chose à Amine , qui ne manque pas de s'en prévaloir 5 et le '^oilà guéri.
Ce tableau des aiîiictions causées à une créature innocente par celui qui devrait s'appliquer à la rendre heureuse, se fait lire avec intérêt dans l'original , .à cause de la vérité de quelques détails , et surtout à cause de l'harmonie et de la pureté du style. Ce dernier mérite , qui est de beaucoup le plus saillant, aurait dispai*u presqu'cnticremcnt dans une traduction.. Nous avons donc exclu de notre collection ce petit ouvrage , qui d'ailleui's trouverait mieux sa place dans un recueil d'iiU'llcs que parm.i des pièces de théâtre.
Mais nous n'en avons pas agi de même à l'égard de la comédie des Coupables ^-^ , dont la composition suivit iraraédia-
^'^ Cette pièce n'd jamais ëte traduite.
^^ La traduction de cette comédie a p.iru pour la première fois dau^ Vs Che fa-d' oeuvre du Tlièâ'rc étranger deLadvocat, on i8aa.
tement celle des Caprices d'un Amant. Omettre cette comédie , c'eut été laisser dans le théâtre de Goethe une lacune véritable j non point tant parce qu'on la compte au nombre de ses meilleures , que parce qu'elle est unique dans son genre , et marque le point d'où il est parti.
Encore sous l'influence des règles classiques lorsqu'il la composa , non-seulement il n'en viola aucune , mais il poussa le scrupule jusqu'à adopter tout ce que l'usage y a ajouté parmi nous. Depuis l'arrangement général jusqu'aux moindres détails de l'ouvrage , tout porte l'empreinte d'une imitation servile de nos auteurs , et particulièrement de Molière. Pour en demeurer convaincu , il suffirait de lire la scène seconde du troisième acte , où l'aubergiste et sa fille , se croyant réciproquement coupables d'un vol d'argent , s'offrent l'un à l'autre d'en faire la restitution sans dénoncer le voleur , et lorsqu'ils viennent à s'expliquer plus nettement , entrent chacun dans une grande colère , tant à cause des soupçons que l'autre avait osé former sur sa probité , que de l'obstination qu'il met tout-à-coup à rétracter l'aveu d'un crime si évident. Cette scène, d'un vrai comique, ne semble-t-elle pas, au moins dans sa forme, le calque exact de celle des deux vieillards du Dépit amoureux ? Et il ne serait pas difficile de trouver dans le cours de la pièce des rapprochemens analogues : l'art avec lequel les entrées et les sorties sont ménagées , la vivacité du dialogue , la facture des tirades , tout y est frappé au coin français. L'on y remarque même, si je ne me trompe, quelque chose de fort rare ailleurs que sur notre scène , et dont celle d'Allemagne offre moins d'exemple que toute autre *, c'est ce que nous appelons le ton de la haute comédùe , chose peu aisée à définir , mais
qui est sentie de tout le monde. L'emploi du vers alexandiin est un dernier trait de ressemblance pour ceux qui peuvent lii'c les Coupables dans Poriginal.
Quant au fond de Pouvragc, il a été l'objet d'une critique assez grave, et qui jusqu'à un certain point doit paraltie fondée. Elle tombe sur le sujet lui-même , d'une nature beaucoup trop sérieuse, dit -on, pour admettre les effets puérilement burlesques que l'auteur en a tirés. Ce n'est pas qu'on lui reproche d'avoir fait une comédie avec l'étoffe d'un drame ; mais il semble qu'il en devait faire une comédie , non une farce. Mettre en scène un mari joueur qui ruine son beau-père, vole un sac d'or à son bote pour réj)arer une perte de la veille , et à force de mauvais procédés envers sa femme, Fobligc à se jeter dans les bras d'un jeune gentilhomme , qui se trouve êti'c précisément celui dont il a dérobé le bien *, et ne tirer de là qu'un acte d'imbroglio : n'est-ce pas s'exposer à ce que cet imbroglio ne fasse rire personne , tout plaisant qu'il soit par lui-même, et à ce que le sujet, tout atLichaut qu'il puisse être au fond, n'intéresse personne? C'est aussi un peu ce qui arrive j et ce ton de haute comédie , dont je parlais tout-à-riicure , contribue à faire ressortir encoi'e davant;\gc une discordance aussi frappante enti*e les moyens employés et le résultat obtenu.
Je dois répéter au reste , que si j'ai hasardé cette critique , ça été plutôt comme une observation que d'autres ont déjà faite , que comme mon sentiment propre. Bien qu'exprimée à l'occasion d'un seul ouvrage , elle a l'air d'une restiiction applicable à tous ceux du même genre; et je tiens qu'en lit- LiTature, on ne saurait se trop garder des res tii étions. Car, qui peut deviner les innnenscs ressources qu'im bomme de
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gr'uie trouvera peut-être <iaiis un genre jusqu'à lui réputé absurde par le vulgaire des auteurs ? Cette manie de tout formuler à l'avance est la peste des lettres aussi bien que des arts, et il y a plus d'un jour qu'elle afflige ^notre pays. Quand donc viendra celui où nous secouerons le joug de ces lois inunobiles , et où en place de certains dépositaires patentés qui les appliquent seuls , et prononcent sans appel , nous oserons nous ériger nous-mêmes en jury ignorant mais impartial, et juger naïvement sur nos impressions ? ^^'
Revenons à Goethe, Ces deux essais dramatiques , les plans de beaucoup d'autres qu'il n'acheva point, et l'étude des beauxarts dont le goût s'était réveillé en lui à la voix de Winkelmann *, voilà par quoi fut rempli tout son séjour à l'université, où ses parens l'avait envoyé pour étudier la jurisprudence ', et une visite à la galerie de Dresde , à laquelle l'avait déterminé la lecture du Laocoon de Lessing , qui venait de paraître et produisait une grande sensation en Allemagne , acheva de le <létourner tout-à-fait du but primitif de ce séjour.
Ses progrès dans la pratique de l'art n'étaient pas cependant bien rapides non plus -, il marchait , comme tout le monde alors, au hasard dans un dédale inextricable. Un moment il crut avoir trouvé dans le Laocoon le fîl propre à l'en dégager : mais la lecture de cet ouvrage, en jetant quelques idées nouvelles au travers de celles qu'il avait déjà peine à éclaircir , ne fît qu'augmenter les ténèbres où son esprit se débattait vainement. 11 le sentait et n'y voyait aucun remède. Enfin, la mort de AVinkelmann mit le comble à son
^1^ Je relis cette phrase, et me demande s'il n'y a pas de la naïveté à en attendre des hommes du dix-neuvième siècle.
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découragement ^ et une disposition à l'hypocondrie qu^il avait apportée de Leipzig ; venant s'ajouter à tous ces motifs de tristesse , il tomba dangereusement malade.
A peine remis, il résolût de quitter une ville dont le séjour lui avait si peu profité , et de retourner dans sa patrie. Ce retour s'effectua vers la fin de l'année 1 768 ^'\ Là il eut une rechute assez grave , dont un médecin le sauva au moyen d'une liqueur composée suivant les principes de l'alchimie •, circonstance qui le jeta lui-même dans l'étude des sciences occulteS;. Nouveau docteur Faust, après avoir inutilement essayé de toutes les autres , il se réfugiait dans la magie , passant ses jours 'et ses nuits à accomplir des opérations mystérieuses qu'il ne comprenait pas.
iLc reste de son hiver , il le consacra à dessiner d'après nature et , chose étrange, à se former une religion positive. « Ayant ouï dire souvent que chacun finissait par avoir la sienne, rien ne me parut plus naturel que de travailler à mon tour à m'en forger une. Je me livrai à cette occupation avec beaucoup de persévérance. Le platonisme m'en fournit la base : mes recherches théurgiques et cabalistiques contrit huèrent aussi à l'édifice de ma doctrine , chacune pour sa part. Je me construisis de cette manière un univers assez bizarre. » Si bizarre même , que je n'oserais trop le reproduire ici : nous aurons d'ailleurs bientôt l'occasion d'en signaler quel([ucs traits , lorsque nous serons appelés à examiner Jb'ausl,
Au printemps, sa santé se trouvant rétablie , son père désira qu'il partît pour ütraslourg, et prît là ses degrés en juris-
0) U entrait donc dans sa vingtième année.
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prudence. II y consentit sans peine 5 et ayant fait un second auto-da-fé de tout ce qu'il avait écrit à Leipzig , sauf les Caprlces d'un Amant et les Coupables , il se mit en route avec joie.
Aussitôt arrivé, il courut visiter la vieillecatliédralc , monta sur sa plate-forme , et ravi du spectacle qu'il découvrait de là, bénit la destinée qui l'appelait, dit-il , à jouir quelque temp d'un si admirable séjour.
Cette fois , d'aussi heureux presscntimens ne furent point trompés , et l'année qu'il passa à l'université de Strasbourg fut loin d'être perdue. Sans m'appesantir sur les détails de sa vie académique et des connaissances qu'il y amassa, il me suffira de dire qu'au bout de cette année il se trouvait docteur en droit , et ce qui valait mieux , maître de deux sujets que depuis fort long-temps i 1 roulait dans sa tête : je veux parler de Gœtz et de traust.
Cependant il n'avait pas encore mis la main à l'œjivre , et même en cachait soigneusement l'idée à ceux de ses amis <ju'il consultait le plus volontiers. Dans leur nombre et au premier rang se plaçait Herder , dont il avait fait 'la connaissance peu de jours après son arrivée, et qui , tant qu'ils vécurent ensemble , ne cessa d'exercer sur lui un irrésistible ascendant 5 d'autant plus profitable à Goethe, qu'il s'exerçait moins sur lui, comme je disais , que contre lui. D'un esprit caustique et sévère , cet homme illustre ne lui passait aucun défaut. Il s'étudiait même à le contrarier sur ses goiits les plus légitimes, et à détruire ses admirations les mieux fondées. Mais en même temps qu'il le rendait mécontent de ses efforts passés , il leur offrait un aliment nouveau , en le prenant; pour témoin des siens propres. En l'associant à ses travaux histo-
riqiics , il lui ouvrait une perspective vaste et féconde : ses idées sur la jx)ésie servaient aussi à étendre et à éclaircir celles de Goethe. Ils passaient plusieurs heures par jour à discuter toutes les questions les plus hautes de philosopliic et de littérature-, d'où ce dernier recevait à la longue, sinon une lumière véritable , au moins des lueurs assez vives pour lui laisser tout entrevoir , et trop insuffisantes cependant pour qu'il n'y puisât pas un ardent désir de tout examiner par lui-même. Si donc Herder ne le conduisit par aucune route positive, il l'excita à les parcourir toutes. Et nulle influence ne convenait mieux à un génie de la trempe de celui de Goethe. « Pour ma part , dit-il , rien n'était plus naturel que de
me trouver de jour en jour plus réservé avec lui De mes
travaux poétiques , je crois ne lui avoir communiqué que mes Coupables ; et je ne me souviens pas qu'il m'ait donné sur cet ouvrage avis ni encouragement Mais ce que je lui dérobais avec le plus de soin, c'était l'intérêt que m'avaient inspiré deux sujets , qui s'étaient en quelque sorte enracinés dans mon esprit , et y prenaient peu à peu une couleur poétique : Gcctz de Bèrîichingen et Faust. La vie du premier avait fait sur moi une impression profonde : la physionomie rude et loyale de cet homme indépendant , né dans un siècle d'anarchie sauvage, me captivait à un haut degré. Dans le drame populaire dont le second était le héros , je tiouvais plus d'un ton qui retentissait sourdement au fond de mon ame. Et moi aussi , j'avais parcouru tout le cercle des connaissances humaines, et de bonne heure je m'étais convaincu de leur vanité : toutes mes tentatives pour trouver la félicité dans la vie avaient été jusqu'alors inutiles. Ainsi, je me plaisais à méditer ces sujets dans mes heures de solitude; sans pourtant rien écrire encore. »
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A travers ces occupations séricusct. , sc jetèrent sur le cliemin de Goethe deux nouveües passions fort semblables aux doux premières de Francfort et de Leipzig -, si ce n'est pourtant que celles-ci avaient eu une fin obligée , au lieu cjiu'à Strasbourg c'est de son propre mouvement qu'il abandonne sa maîtresse, dans le plus fort de leur amour mutuel, sans autre nécessite que celle d'aller montrer à ses parens le bonnet doctoral dont il vient d'être coiffé. Etrange sorte d'amour , si amour il y a.
Il convient lui-même au reste, avec franchise , du ridicule de cette aventure , et attribue aux réflexions pénibles qu'elle lui inspira , ses personnages de Weisungen et de Clavijo , qui font l'un et l'autre une si triste figure d'amant dans les deux ouvrages dramatiques , qu'il composa dès son retour en Allemagne.
Avant d'y retourner avec lui , et de signaler son entrée dans une carrière , qu'à dater de cette époque il devait parcourir sans relâche d'un pas si ferme et avec tant de gloire, je ne puis m'empêcher d'inviter mon lecteur à jeter un dernier regard sur les vingt années dont je viens de lui présenter l'esquisse rapide. N^y a-t-il pas quelque chose de surprenant dans le spectacle de cette vie sans enfance, de cette vocation littéraire déclarée à six ans ? Et ce n'est pas une simple hcon de parler , puisque dès cet âge j'ai pu retrouver en germe toutes les grandes conceptions qui l'illustrèrent plus tard , et les suivre dans leurs progrès insensibles, jusqu'au montent de leur maturité, si hâtive pour tout autre, mais chez lui préparée de si loin par une jeunesse oui tout avait compté. Je ne pense pas qu'il y ait personne qui n'en soit vivement frappé •, et je me serais même abstenu de faire cette question, Goethe 1. 3
à laquelle il n'y a qu'une réponse possible , sans l'occasion que j'y trouve de motiver l'étendue accordée dans uia notice aux commcncemens de la vie de Goethe. On voit que mon but a été de resserrer en quelques pages tous les traits caractéristiques dont SCS premières années abondent, en les dégageant de l'océan de tableaux et de réflexions accessoires , oti dans ses mémoires ils disparaissent comme noyés-, et si je l'ai atteint , on doit convenir que ces pages n'ont pas été entièrement perdues.
Parmi ces traits de caractère , il en est un que nous avons observé en son lieu , et qui à l'époque oii nous sommes arrivés manqua d'imprimer à sa vie une direction toute autre*, je veux parler du goût pour la langue française , qui s'était emparé de lui lors du séjour des troupes de cette nation à Francfort. Parvenu de bonne heure à s'en servir avec facilité , il eut l'idée de renoncer pour elle à sa propre langue; et ce fut même là ce qui lui fit préférer aux universités d'Allemagne celle de Strasbourg. « Mais , dit-il , un mauvais génie vint me souffler à l'oreille, que tous les efforts tentés par un étranger pour bien parler le français sont inutiles ; et cette crainte, augmentée par les critiques impitoyables dont je devins l'objet de la part des Français de ma société, me détourna toutà-fait de mon dessein. Ce fut donc , hélas I précisément le séjour d'une ville choisie pour me rapprocher de la France, qui m'apprit à tourner mes vues d'un autre côté , à m'éloigner d'elle pour jamais. ^'' » Ces lignes ne sont-elles pas bizarres »eus la plume de Goethe? Le premier écrivain de sa nation
(1) Wirland ifgrctta souvent de n'avoir pas p>i l'ifalirn pour Uiij;uc inalerncH«».
s'affliffer de ne pas avoir composé ses écrits dans un idiome éU'anffei* ! Le père de la littérature romantique regretter de n'avoir pis adopté la patrie de Racine I
Quoiqu'il en soit de ce regret , réel ou supposé , toujours est-il qu'alors il n'en sentit aucun d'être appelé à retourner dans son pays , et à cultiver sa langue. Bien au contraire , l'assertion répétée sans cesse devant lui , que les Allemands manquaient de goût, avait achevé de l'indisposer contre les Français 5 et cet astre brillant du dix-huitième siècle , Voltaire, qu'il avait admiré de loin, il le voyait pâlir par degrés, tout près de s'éteindre ; et cette philosophie , qui faisait tant de bruit dans le monde , à l'examiner attentivement , elle ne lui inspirait plus qu'un dégoût profond.
« Ainsi, dit-il, sur la frontière de la France, je me trouvai soustrait à toute influence française. La manière d'être , en ce pays , me semblait trop arrêtée , trop soumise à l'ascendant de la cour -, la poésie me paraissait froide , la critique dénigrante , la philosophie abstruse et pourtant incomplète. Je serais donc demeuré ferme dans l'intention de m'abandonner à la nature dans sa rudesse primitive, si déjà depuis long-temps une autre influence ne m'eût disposé à envisager le monde et les jouissances de l'esprit d'un point de vue plus élevé, plus libre, et aussi poétique que vrai. Cette influence s'exerça d'abord en secret , et je n'y cédais qu'avec mesure ; bientôt je m'y livrai ouvertement et sans réserve. »
Ceci regarde Shakespeare. Déjà à Leipzig il avait pris quelque idée de son théâtre , en parcourant un recueil de Dodd, intitulé Beaut les of Shahspeare ; la traduction de Wieland le lui fît connaître plus à fond pendant son séjour
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à Strfishouig. Il lut cette traductio» avec soin d'un bout à l'autre; et l'admiration sans bornes qu'il conçut aussitôt pour ce puissant génie ne tarda pas à porter des fniits, en revêtant son sujet favori , Gcetz de Berlichingen , d'une fonne pre'cise, et pourtant assez large pour lui permettre de groupper autour de cet lionnne son siècle tout entier.
Continuellement possédé du besoin de produire quelque œuvre originale , ses méditations ne s'étaient pas bornées au moyen âge; souvent elles s'exerçaient sur le temps présent. Mais il fallait qu'une circonstance imprévue vint aussi donner sa forme à ce second sujet. Elle se présenta effectivement , et Werther vit le jour , « semblable, dit-il , à une fleur qui se décolore et qui meurt. » Nous nous en occuperons tout-àl'bcure : revenons pour le moment à Gœtz , qui fut publié d'abord *, et avant de parler de l'ouvrage lui-même , voyons dans f{uelles circonstances et sous quelle inspiration Goethe le composa.
A son retour dans sa patrie , il y trouva la fermentation des esprits bien avancée. Des discussions théoriques, dans les(pielles on se tenait renfermé quelques années diqiaravant, on avait passé aux essais, ou du moins à Tenvie d'en tenter. « Quiconque était capable d'écrire , et s'y sentait naturellement porté, était certain de trouver de l'encouragement auprès des autres. Une émulation poussée à l'excès , mais favorable à l'originalité du talent , donnait à chacun une importance dont il était ravi. Dans ce mouvement continu des esprits, tout était le fruit d'une impulsion spontanée, un ne cherchait la lumière d'aucune doctrine. Toute cette jeunesse n'avait de guide que les suggestions de son goût naturel et de son caractère. Ce fut ainsi ques'ouvril et
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se décida cette époque célèbre de la littérature alleiiiaïKle, décriée par les uns , vantée par les autres -, où le bon emploi des facultés dut produire les plus beaux résultats, où l'abus de ces meines facultés ne put manquer d'avoir de funestes effets. Toujours fut-elle remarquable par l'essor que prirent tant de jeunes gens pleins de dispositions lieureuses , auxquelles ils se livrèrent peut-être , comme il arrive d'ordinaire , avec une présomption égale à leur ardeur. »
Mettant à profit cet élan général, Klopstock qui, par son poème religieux et ses odes patriotiques , avait contribué si puissamment à le faire naître , annonça une souscription pour sa République des Lettres , où il se proposait de fixer lea règles du goût en poésie. La souscription fut aussitôt remplie, mais l'ouvrage produisit peu d'effet, à cause de l'obscuritc répandue sur ces règles par le style lyrique dont il n'avait pu , ni peut-être voulu se défaire ^^ . Cependant le public pardonna de bon cœur au poète les écarts du critique , et déçu dans sa propre attente , s'en consola bien vite avec ridée que celle de Klopstock n'était pas absolument trompée ^ cette publication ayant, à défiiut de sa gloire, accru de beaucoup sa fortune.
Lessing, de son côté, jouant en Allemagne à peu près lo même rôle que Diderot en France, travaillait à créer un tliéâtrc national -, et si ses efforts ne s'exercèrent pas dans une direction très juste , ils eurent au moins l'avantage de provoquer un doute salutaire sur la justesse de celle qui jusqu'alors avait été suivie exclusivement. Sans opérer lui-même la révolution dramatique, il la fit désirer et la rendit possible. Sara Sarnp^
^^^ Il no parut j^imais quo le premier volume de cet ouvrage.
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son , Emilia Gahtti , Minna de Barnhelm , Nathan le Sage y se suce kirnt rapicU ment sous sa plume, donnèrent à la scène allemande une physionomie quelconque , chose dont elle avait toujours manqué 5 et l'on se mit à la fréquenter davantage. Mais alors] les hommes graves , prenant l'alarme, s'élevèrent avec force contre le plaisir qu'on va chercher au spectacle, comme rij réhcnsible et immoral. Poui* réfuter leur crainte, on ne sut rien de mieux que d'imposer aux au^ tîeurs l'obligation d'écrire des pièces morales. Et aussitôt, malgré les réclamations d'un grand nombre de gens d'esprit , le théâtre fut livré sans partage 2i\xxfils reconnaissans ^ aux pères de familles y aux bons pasteurs^ etc., espèces de sermons en dialogue, faits pour ruiner l'art et pour ti^er d'enmii.
Quant à Goethe , il n'en était plus là. « Son enthousiasme persévérant pour les pièces de Shakespeare avait agrandi le cercle de ses idées. Le théâtre lui semblait d'ailleurs trop étroit, la durée ordinaire d'une représentation trop courte, pour suf-^ fire aux développcLiens du grand ouvrage qu'il méditait depuis si long-temps. 11 voulait, en dessinant le caractère du loyal Gœtz de Berlichingen , c onserver à sa vie , telle qu'il l'écrivit lui-même , tout son intérêt historique. Son imagination s'étendant pour ainsi dire avec son sujet, les formes dramatiques qu'il adopta , finirent donc par dépasser de fort loin les limites de la scène , et se rapprocher de celles d'un récit mis en action. »
11 se trouvait d'ailleurs excité plus vivement que jamais à traiter ce sujet national , par le séjour qu'il venait de faire à AVctzlar, durant la session de la chambre impériale de justice. C'était le désir de trouvera appliquer aux aflairc5
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publiques ses connaisäances eu iiiatièie de droit, qui l'avait d'abord aiuciié dans cette ville. Quand il y arriva, on était au fort de l'enquête juridique^ bien des délits crians paraissaient au grand jourponr la première fois, et l'on suspendait nombre de magisbrats^gravement inculpés. Les uns prenant f^it et cause pour eux , les autres s'indignant qu'on osât les défendre , d'autres, plus hardis, s'étonnant qu'on pût tolérer encore l'existence d'un état politique aussi monstrueux que l'empire germanique , la lutte des opinions devint terrible ; plusieurs points fondamentaux se débattirent, que l'on n'avait pas abordés depuis des siècles 5 l'ordre social tout entier fut remis en question. Le parti que la jeunesse embrassa dans ces querelle* ne pouvait être douteux. L'ardeur guerrière dont elle avait été naguère enflammée à la voix du grand Frédéric y n'ayant plu« où se prendre en ce temps de paix universelle , fut déj)ensée autrement. A défaut d'ennemis extérieurs qu'on dût repousser , on se révolta contre l'oppression de ses propres chtfa» L'esprit d'indépendance était devenu esprit de liberté.
La noble protection que Voltaire accorda vers ce temps à la famille des Calas , venant alimenter cette effervescence , elle se manifesta partout et en toute occasion. « Jusquelà, dit Goethe, on avait étudié pour arriver aux emplois j on s'instruisit alors pour surveiller ceux qui en étaient revêtus. »
« La poésie , continue-t-il , s'immisça avec chaleur dans le droit politique 5 une foule d'écrivains se précipitèrent sur les traces de Klopstok qui , dans sa Bataille d' Arminias déiliée à Josepli II , avait peint sous des couleurs si énergiques Pékan des Germains secouant le joug de Rome. Presque toutes les productions , en un mot , furent empreintes d'un esprit de
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résistance à la force , de haine contre le pouvoir. Quant à moi , ce que j'éprouvais d'impressions analogues à cette im-^ pulsion dominante , je le déposai peu de temps après dans Gœtz de Berllch Ingen ^^\ J'y dépeignais l'égarement d'uii homme loyal qui , entraîné par les préjugés de son temps , se place au-dessus des lois , s'engage imprudemment dans une lutte contre le pouvoir piihlic , et finit par tomber dans le désespoir, lorsque le chef suprême de l'empire, seule autorité qu'il reconnaisse et qu'il respecte , le traite en sujet révolté. » Ce fut, comme je le disais tout-à-l'heure , des son retour dans sa ville natale , qu'il se mit à l'ouvragej et six semaines lui suffirent pour achever sa pièce. Après l'avoir revue avec quelques amis , il la fit paraître. Elle ne tarda pas à produire son effet. L'explosion fut mcme si subite et si générale , et la première édition si vîtc épuisée , qu'il en parut aussitôt une contrefaçon. « Mes rentrées en argent comptant, dit-il, traînèrent donc en longueur j et ma caisse n'étant pas dans un état fort brillant , il arriva qu'au moment où l'attention publique se fixait sur moi , et où un succès complet venait de couronner mon ouvrage , je nie trouvai embarrassé pour payer le papier qui venait de me servir à révéler mon talent au monde. On me promit bien de tout arranger •, mais ces promesses n'eurent aucun résultat , et j'en fus réduit à ma gloire. »
^'î La première publication c^t de Hambourg , 1773. Oté de Vallemand par Fricdcl et Bonnevillc à la fin tlu dernier siècle, Gœtz ue fut mis en Iraneai» qu'une fols depuis , dans notre colleclion. La traduction insérée par un nommé Bacr , dans les Chefs-â'' œuvre A\x libraire Ladvoeat, ayant élé imprimée d'après nos feuiMes , comme on vimt de b' prçMVfr an liihunal , je ne la eompte.pas.
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Elle ne pouvait niaiiqutT d'être éclatante, à ne considérer «juc 4'œuvre seulement ; mais en réfléchissant à l'âge de l'auteur, combien ne dût-elle pas grandir aux yeux de ses compatriotes! En effet , qu'à cet âge il ait écrit Werther*, c'est à coup sûr une marque évidente de génie : mais une fois cette marque reconnue , et le génie accordé , il n'y a rien dans la conception d'un pareil ouvrage, à vingt ans, qui renverse ou même contrarie le moins du monde la marclie naturelle des choses. Tout y porte au contraire l'empreinte de la jeunesse^ enthousiasme ardent, chaleur d'ame, exagération de sentimens , ce sont là des qualités et des défauts inhérens à un écrivain qui s'essaie -, et si l'on rencontre dans Werther des preuves nombreuses et saillantes d'une profonde connaissance du cœur humain, il n'y a pas encore là de quoi s'étonner , l'homme ne s'y trouvant dépeint qu'au sortir des langes de l'enfance , et hasardant ses premiers pas dans la vie. Mais ce qui doit exciter la surprise à un haut degré , c'est qu'alors Goethe ait pu écrire un drame de la nature de celui de Gœtz de Berlichingen 5 et que la composition de ce drame ait précédé celle du roman de Werther, voilà ce qui doit mettre le comble à cette surprise. A la rigueur on concevrait encore , qu'ayant fait des études solides et étant doué du tact historique , il ait pu de bonne heure connaître assez bien le moyen âge, pour disserter doctement sur les institutions de l'époque : cela s'est vu plus d'une fois , et en Allemagne rien n'est moins rare. Mais y joindre une imagination assez forte et féconde pour mettre en œuvre tant de matériaux secs , informes , divers , et en composer un ensemble harmonique et vivant, et cependant assez sobre pour ne rien mêler de romanesque et de faux à la réalité sévère 5 c'est assurément une chose inouïe , sans exemple,