K0T1CI
une Sorte de miracle, une vérité de foi, s'il est permis de s'exprimer ainsi , qu'il faut croire sans se l'expliquer.
On va m'objcctcr peut-être , comme à tous ceux qui proclament des vérités de ce genre , qu'il n'est pas nécessaire d'y croire, et qu'ayant lu l'ouvrage d'un œil prévenu , je lui ai prêté des qualités c[ui lui manquent. A cette objection je ne puis répondre , qu'en invitant ceux qui seraient tentés de me la faire , à jeter avec moi un coup-d'œil rapide sur ce drame , dont le héros , Gœtz ou Godefroy de Berlicliinoen , scifjneur de Jaxtliausen en Franconie , naquit, comme on sait, vcr» la fin du quinzième siècle, et rencontra une fin malheureuse , pour avoir voulu mener la vie des chevaliers ses ancêtres.
Cette figure principale ne s'ofiVe-t-elle pas d'abord comme un type exact des preux chevaliers , en qui la bravoure et la loyauté s'alliait à ime ignorance et à une brutalité grossière ? Quand il a tiré l'épée pour une cause qu'il croit juste , nulle puissance au monde ne la lui ferait remettre dans le fourreau ; et quand il a juré de l'y tenir oisive , nulle injustice ne l'en retirerait : sa parole étant la seule loi qu'il reconnaisse sons ]cs cieux , il ne pense pas que la violation de celle que tl'autres lui ont jurée , lui confère à lui-même le droit d'enfreindre la sienne vis-à-vis d'eux. Or , une telle règle de conduite, bonne tout au plus pour les temps d'anarchie féodale d'où l'on cherche à sortir , commence à devenir trop simple ponr l'époque ; et ceux qui osent sy tenir , par - là même en lutte obligée avec les institutions qui, récemment importées d'Italie par lc"clcrgé, prennent consistance en Allemagne, iry ti-ouve qu'un auxihaire insuflisant pour celte lutte. L'empire ^r civilise par d<'grés, ou pour mieux dire
une civilisation nouvelle s'y élève sur les ruines de rancierme. L'importance des bourgeois gagne de tout ce que perd celle des nobles barons , aux juridictions seigneuriales de ceux-ci succèdent en plus d'un endroit des tribunaux réguliers.
Mais d'autre part ces tribunaux , encore dans l'enfance, deviennent naturellement le domaine exclusif d'bommcs avides et ruse's 5 d'où l'on conçoit qu'étant exploites par eux comme une mine à leur profit , ils doivent vendre cber leur protection , quand ils protègent. Ceux qui viennent y soumettre la décision de leurs affaires , ne s'en trouvent donc guère plus satisfaits que \es seigneurs eux-mêmes auxquels ils l'ont otée. Ils s'en plaignent hautement 5 et ces derniers alors se chargent avec joie de redresser, à la pointe de l'épée, les torts causés à leurs vassaux par la plume vénale de ces magistrats intrus, dont la présence les gêne par tant d'autres motifs moins purs. Aussi la justice, en un pareil état de choses, doitelle être mieux rendue sur les grands chemins que dans les cours établies pour cela.
C'est ce que Goethe me paraît avoir admirablement exprimé dans plusieurs scènes de sa pièce , et particulièrement dans celle si comique , où , deux paysans ayant fait à Berlichingen le récit de leur procès , et des odieuses exactions du juge auquel ils en avaient remis la conduite , Selbitz dit au vieux chevalier : GœtZy et nous sommes des brigands / parole sublime en sa naïveté.
On voit que le rôle qu'il joue doit ressembler à celui de Don Quichotte , au ridicule près ; et c'est la dernière époque de l'histoire où il fut possible de le soutenir sans s'y exposer. Mais par cela qu'il n'est point ridicule , un Don Quichotte devient redoutable, et soulève contre lui bien des haines. Ainsi la vie
KOTICE
de Gœtz se passe, comme je le disais lout-à-rheure , dans un« lutte continuelle , où il finit par tomber noblement.
Quoi de plus noble en effet et de plus tragique que la cbute de ce \ieux guerrier , pour la première fois de sa vie manquant de parole à son empereur , dans le but de protéger ses sujets contre des bandes incendiaires de paysans révoltés, n'échappant aux mains de ces furieux , que pour tomber dans celles des commissaires impériaux, et par eux jeté au fond d'une tour, où ses blessures lui épargnent la lionte de périr sur l'échafaud !
Les scènes de pillage qui précèdent et amènent ce dénouement, sont hideuses de vérité; et la rage de ces paysans , et la volupté qu'ils trouvent à se baigner dans un sang dont la soif les dévorait depuis tant d'années, ont quelque cliose qui aene le cœur, mais en même temps le dilate. Car, tout en détestant l'usage qu'ils font de leurs courts instans de liberté, on ne peut voir néanmoins, sans une sorte de plaisir, de pauvres serfs secouer les chaînes qui pesaient sur eux si terriblement, et en frapper leurs oppresseurs. C'est une de ces injustices partielles avec lesquelles on sympathise 5 et il le faut bien , puisque, après tout , de ces injustices se compose la justice universelle.
* Maintenant que j'ai justifié mon assertion par rapport au caractère de Gœtz et à la couleur générale de l'ouvrage , sans m'imposer la tâche d'en donner une analyse, au moins inutile , puisque nous donnons la pièce elle-même, et où d'ailleui-s je risquerais trop de reproduire , en le gâtant, l'excellent chapitre que madame de Staël lui a consacré dans son livre sur rAllemagne ^'^, je vais indiquer en passant quelques
(') Jf m'abstiens en général de jciivoyn- à ce livre , parce qti'il
détails frappans , et examiner quelques personnages secondaires.
Celui de Weisungen offre une preuve de l'art infini de Goethe. Rien n'était plus propre à donner d.u relief à son héros , que de placer près de lui , comme il a fait, un homme en tout son opposé , un homme que se disputent incessamment les passions les plus viles , ou qui , pour mieux dire , n'a de passions que celles qu'on veut bien prendre la peine de lui inspirer. Lié d'enfance avec Gœtz , il s'en est éloigné pour aller grossir la clientelle d'un éveque , et finit par se rendre l'instrument des menées sourdes et perfides de ce prêtre contre son ancien ami. Mais il n'a pas seulement l'énergie néces- -saire pour persévérer dans ses faiblesses ; emmené de force dans le château de Berlichingen , un coup-d'œil d'une femme le fait aussitôt revenir à leur union , où il demeure jusqu'à ce qu'une autre femme se soit chargée de le ramener au parti de l'évéque. Marié à cette dtiMière, trompé par elle, il ose lui assigner pour résidence sa propre demeure , et reçoit en réponse , de la main de son page qu'elle a séduit , une coupe empoisonnée. Avant de la boire, il a signé la condamnation capitale de son ami -, puis il la révoque à la prière de celle qu'il avait aimée la première, et meurt enfin , Famé et le corps déchirés de souffrances aiguës. Le contraste de cettç mort, avec la fin calme bien que douloureuse de Gœtz , termine dignement celui de leur vie ^ et la séance du tribunal secret, placée entre ces deux morts , et qui en laisse entrevoir une troisième , achève le tableau.
faiulrait îe faire à (oiitcs les pages. Un irolif du même geiira m'empêche d'<.'n citer b^'aucoup : enire les mains de qui ne se trouvc-t-il ra> ?
4g nottci:
Ce tribunal secret si peu connu , et par-là si propre à devenir un moyen puissant d'intérêt sur la scène , Goethe est le premier qui Vy ait introduit franchement. On a souvent depuis imite son exemple, mais sans atteindre aussi bien à cet cffet4e terreur mystérieuse que ne manque jamais de produire la scène dont je viens de parler. Les formules du serment et de îa sentence sont si admirablement choisies, qu'on a peine à s'empêcher de croire qu'elles ont reçu la sanction des siècles : Texactitude de ces formules juridiques , au lieu de ramener à ce qu'on entend tous les jours , contribue à jeter l'ame dans une sphère inconnue. Il semble que ces hommes soient y comme ils le disent, les ministres même de la justice de Dieu.
A ce trait , je ne dirai pas de connaissance , mais de divination de ces tenqis barbares, s'en joignent d'autres qui, pour être d'une nature moins relevée, n'eu peignent pas moins bien l'époque. La scène du dîner chez l'évêque de Bamberg est de ce nombre : les plaisanteries dont le bouffon accable un malheureux docteur en droit, qui a latinise son nom pour le mettre en état de paraître sur le titre de ses œuvres , et les naïvetés de l'abbé de Fulda , aussi bien que l'évêque luimême , sont autant de coups de pinceau d'après nature. Et si l'on passe de Bamberg à Jaxthausen , on ne sera pas moins frappé de la ressemblance de chaque portrait. Le brave George; son compagnon Lerse , qui vient olfrir à Gœtz de le servir quand tout le monde l'abandonne, et cela pour avoir éprouvé sa valeur une fois qu'il servait contre lui 5 Maiie, qui élevée à l'ombre d'un couvent, ne peut s'arranger de la vie turbulente de son frère , et s'en ouvre à sa bcllc-sœur , dont elle est vivement réprimandée j cette Eli;>abcth elle-même, que
SUR (ÎOETHE. 4^
matlame de Staël compare ingénieusement à une ancienne ihnne flamande « dont le vêtement , le regard , l'attitude tranquille annoncent une femme dévouée à son époux, ne connaissant que lui , n'admirant que lui , pt se croyant destinée à le servir , conmie il l'est à la défendre. » Il n'est pas jusqu'au petit Charles de Bcrlicliingen , dont le babil enfantia ne serve à quelque chose 5 il ne parle que de manger et de boire , apprend à lir« au lieu d'apprendre à monter à cheval, €t répète par cœur des mots qu'il n'entend point. Poltron , gourmand , paresseux , il est là pour attester que, son père une fois dans la tombe , il n'en i">estera plus rien , et que l'antique chevalerie dont il est un débris lui-même , y doit descendre avec lui. Gœtz le sent , il en parle plus d'une fois , et refuse de voir son fils avant de mourir.
Le caractère de l'ambitieuse Adélaïde est aussi ti'acé de m'Mn de maître , et forme avec celui d'Elisabeth un contraste qui devient en quelque façon le complément de celui que nous avons déjà remarqué entre les deux maris. Je pourrais tirer de ces contrastes une moralité ou deux, et prêter à Goethe l'intention de les y avoir habilement cachées. Mais ici, comme ailleurs , je m'en abstiendrai avec soin -, car ses ouvrages sont en général des ouvrages d'art, auxquels la morale a peu à faire , et celui-ci plus que tout autre. Son but unique a été d'y peindre les hommes et les choses d'un siècle : si donc on trouve dans son vaste tableau quelques leçons utiles , ce n'est pas qu'il ait voulu les donner j c'est qu'elles se trouvaient contenues dans les événemens eux-mêmes.
Il y a encore une chose pour laquelle je me sens de la répugnance, c'est d'examiner jusqu'à quel point cette pièce peut s'appelnr une tragédie. D'abord, Goethe ne lui a point
donne ce titre j et puia il i'auiait lait , que je ne vois pas trop ce qu'on pouii*ait y trouver à redire. Serait-ce à cause des scènes comiques qui s'y rencontrent çà et là ? 3Iais la catastrophe est assez terrible et assez pathétique , pour noyer dans un torrent de larmes ces petits sourires partiels. Serait-ce qu'il y a des scènes populaires ? Mais les principaux personnages sont d'un rang assez haut , puisque l'empereur luinieme y paraît •, et ce dont il s'agit entr'eux n'est rien moins que le sort de ce peuple qu'on voudrait bannir de l'ouvrage. Par cela même que l'ensemble est vaste, il ne peut se passer d'accessoires vulgaires 5 aux somptueux palais il faut plus de fenêtres, qu'à de mesquines cabanes. Serait-ce enfin , comme le pense madame de Staèl , que Goethe n'ait pas mis assez d'imagination dans le langage de cette pièce ? Mais à cela l'opposerai ces paroles de Diderot : « Que notre goût serait bieir dépravé , si une diction grande , simple et naturelle, ne nous affectait pas davantage que celle d'un homme se promenant sur la scène à pas comptés , et battant nos oreilles de ce qu'Horace appelle ajnpuUas et sesquipedalla verha , des sentences , des bouteilles soufllces, des mots longs d'un
pied et demi I »
Tout ce dont je puis convenir , et j'en conviens tout-à-fait , c'est que Gœtz ne ressemble nullement à une tragédie selon les règles de Tabbé d'Aubignac. Reste à savoir si cet aveu équivaut à un blâme ou à un éloge.
Maintenant on va jusqu'à refuser à Gœtz le titre de pièce de théâtre ', et cela, non pas tant à cause de la violation de ces unitfs de temps et de lieu dont on commence à s'ennuyer fort à Paris, et dont nos auteurs auraient bon marché, si la phii)art n'y teu.'îient ou\-n:cmes, parce qu'elles sont comm(^
SUR GOETHE. 4q
des ^'^ que pour la longueur de tout l'ouvrage , qui jointe au peu de développement accordé à chacune des scènes , en rendrait , dit-on , la représentation doublement fatigante. Nous avons vu tout-à-Plieure que Goethe lui-même est à-peuprès de cet avis. Aussi ne fit-il représenter sa pièce qu'après l'avoir arrangée pour la scène*, ce qui eut lieu en i8o4 seulement. Mais depuis lors , les Allemands l'écoutent avec plaisir : le titre qu'on lui contestait, l'expérience a donc prouvé qu'il est légitime.
Néanmoins , à ne parler que de la lecture , seule épreuve à laquelle il nous soit donné de la soumettre , ne peut-on pas , ne doit-on pas même se plaindre du manque presqu'absolu de développement que je signalais tout-à-l'heure dans les détails de cette composition ? Sans doute il n'est pas un des principaux contours qui ne soit accusé nettement -, mais l'intervalle des lignes reste vide trop souvent, et au lieu du tableau que l'on cherche , on n'a devant les yeux qu'une esquisse légère : sans doute on n'y trouve jamais rien de trop , mais la plupart du temps on regrette qu'il n'y ait pas quelque chose de plus : jamais sans doute les couleurs ne sont fausses , mais elles paraissent toujours un peu pâles. A peine si l'on pourrait excepter le cinquième acte, le plus fini de tous.
Quoiqu'il en soit au reste de ces divers reproches, et que
^'^ A. ce mot j'entends le lecteur se récrier , et dire : N'est-il pas commode au contraire de pouvoir se livrer à toute son imagination ? — Plirase consacrée, à laquelle un homme d'esprit répondit, comme Ce'limäne. il Kvs'inoé : Ayez-en donc , et voyons cette aßaire. Je crois en effet que, privé des barrières sur lesquelles il s'appuie, plus d'un faiseur y serait embarrassé j car n'ayant point de moule , il en faut créer un. Ainsi la strophe est difficile , mais les vers libres le sont davantage encore.
Goethe. I. 4
5o NOTICE
Ton donne à Gœtz le nom que Ton voudra , il ne place pas moins son auteur au rang le plus élevé 5 et jusqu'aux défauts qu'on y remarque, tout suiprend, lorsqu'on se souvient que c'est l'œuvre d'un jeune homme.
Son apparition fut le signal d'un réveil de l'art dramatique en Allemagne. Elle donna de la consistance à cette idée juste, mais confuse alors, qui avait déjà pénétré dans la critique et même un peu dans la pratique théâtrale : que si les anciens ont dû représenter les temps antiques, nous autres modernes nous devons à leur exemple ( et c'est la seule manière raisonnable de l'imiter), représenter la moderne Europe, cette civilisation née au sein du christianisme et développée à travers les divere siècles du moyen âge. Au fond, la nouvelle poésie qu'on a masquée du nom de romantique , n'est autre chose que ^expression de cette idée à la fois très simple et tiès vraie ^^\ Seulement , ce qui à des époques antérieures et dans d'autres pays, entre les mains de Pétrarque et du Dante, de Shakespeare et de Milton , s'était fait spontanément , par l'miique inspiration de la nature et de la réalité , se refit systématiquement en Allemagne , à l'aide d'une critique plus saine , mais aussi avec infiniment moins de vérité et d'énergie. Alors tombèrent les unes sur les auti'es toutes les règles du théâtre français, qui , empruntées même très arbitrairement à l'imitation de l'art antique , devaient finir avec elle ; et à leur place paru-
tiî A Paris ,iusqu'ici, l'on a d'autres idées sur cette poésie. Pour s'en convaincre , qu'on lise , si cela se peut , certaines productions dites romantiques , qui semblent échappées à Dorât dans un accès de fièvre. C'est la pire espèce d'affectation , celle du naturel. C'est le ridicule du jardin anglais ayant, sur un terrain plat et sans eau, sa rivière, 5011 pont, sa montagne, sa ruine ; le tout en haine de l'artificiel et du convenu des jardins français.
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rent les règles de cette nouvelle poétique , issue de la poésie instinctive du moyen âge , et en quelque sorte moulée sur ses fonnes. Or, s'il est une pièce dans laquelle cette poétique soit suivie , ou pour mieux parler, ait été élevée à un haut degré de précision, n'est-ce pas Gœtz de Berlichingen? Le moyen âge est peint si naïvement et si profondément dans cet admirable ouvrage , que depuis lors le système classique , c'est-à-dire le faux classique , celui d'imitation et d'emprunt , fut banni de la scène allemande. C'est de cet ouvrage même qu'elle date , c'est l'exemple de Goethe qui força tous les poètes d'aller puiser à des sources modernes des sujets analogues k nos mœurs. Toutefois , loin d'imiter aussi sa mesure et son tact exquis , la plupart copièrent grossièrement Shakespeare ; s'efForcant de ramener l'art à son enfance , au lieu d'écouter comme lui les leçons et l'expérience des siècles , et au lieu de reproduire avec simplicité des mœurs simples, les parodiant honteusement. C'est ce qui arriva à Schiller luimême , dont les Brigands ne sont autre chose qu'une grossière caricature de Gœtz , et dont toutes les premières pièces ^^^ se ressentent plus ou moins de cette fausse méthode. Mais il avait trop de talent pour ne pas l'abjurer bientôt , et reconnaître l'immense supériorité de celle de Goethe , de cette méthode si pure , qu'elle échappe à des yeux superficiels 5 et c'est là son plus gi'and triomphe.
Telle fut en Allemagne l'influence de Gœtz de Bellichinge •, et tout excessive qu'elle puisse paraître déjà , cette influence ne s'est point arrêtée à ce seul pays, ni cir-
^^) Dans la Conjuration de Flesque , par exemple, rien de plus curieux que de voir ce bon Schiller, le plus pur des hommes, s'etudiant à être ordurier par conscience.
consente clans les bornes du théâtre. Placé en quelque sorte sur les confins de ce genre et d'un autre plus lajge , il y a tout lieu de croire que Walter Scott dut à Gœtz l'idée de ses tableaux historiques. Au moins il le traduisit dans sa jeunesse , et Ton en retrouve une scène calquée fidèlement dans Ivanlîoé , la plus belle de toutes ses compositions. Selbitz blessé qui se fait décrire le combat par un de ses soldats , ressemble trop à Ivanhoé écoutant Rebecca, pour que cette supposition , si c'en est une, n'équivaille pas à la certitude. D'ailleurs ce n'est pas le seul hommage de cette espèce que le poète écossais ait rendu à Goethe : j'aurai l'occasion d'en citer bien d'autres plus frappans encore 5 je ne dirai pas plus crians, car de pareils emprunts sont loin d'être des vols , les biens étant communs entre hommes de génie. La seule règle qu'ils s'imposent, est d'en tirer un bon parti, ce que Scott entend à merveille.
Au milieu d'un succès si prodigieux , et des félicitations qu'il lui attirait de toutes parts , le jeune Goethe sentait redoubler dans son ame ce penchant à la triste&se qui lui était naturel. Soit souvenirs de sa dernière passion , si mal dénouée, soit résultat de la lecture des sombres poésies anglaises , à la mode alors , soit surabondance de vie, ordinaire à cet âge, et qui fatigue lorsqu'elle ne ti'ouve pas où se répandre au-dehors, il éprouvait un dégoût continuel et profond de toutes choses , et fuyant la société, retombait pesamment sur lui-même. Cet état, d'autant plus fâcheux qu'il n'en pouvait pénétrer la cause , dura quelque temps 5 et pour en sortir il voulut se tuer. Mais la vue même du poignard fatil le guérit, et bientôt il reprit assez d'empire sur son imagination pour désirer de peindre l'ennui qui le dominait.
Il était tout plein de ce désii^; quand un événement imprévu vint lui fournir le canevas qui lui manquait encore.
Je veux parler de la mort volontaire du jeune Jérusalem ^^\ occasionnée par sa passion pour la femme d'un de ses amis ; mort qui frappa d'autant plus Goethe, qu'il avait failli jouer auprès d'elle le même rôle peu de mois auparavant.
A cette nouvelle , les matériaux de sa composition, déjà prêts , se réunirent aussitôt comme d'eux-mêmes pour former un tout. <c Ainsi , dit-il , l'eau, sur le point de se geler dans un vase , reçoit de la moindre impression la forme d'un morceau de glace solide. » Quant au mode d'exécution , il lui était fourni naturellement par une habitude contractée pendant sa misanthropie , de se créer desr interlocuteurs fantastiques , et de converser avec eux sur tous les sujets qui l'intéressaient , se chargeant à la fois des demandes et des réponses : car , delà à un commerce épistolaire il n'y avait qu'un pas. Laissons-le dire lui-même comment ce pas fut franchi.
« Inspirée par la mort tragique d'un jeune homnjc que je connaissais, et par le rapprochement de la situation qui l'avait amené là avec la mienne propre , la composition dont j'allais m'occuper, ne pouvait manquer de cette chaleur vraie qui transporte dans une œuvre poétique tout l'intérêt de la réalité. Je me renfermai chez moi, m'excusantmêmede recevoir les visites de mes amis ^ mettant de côté tout ce qui ne se liait pas immédiatement à mon objet , je m'attachai au contraire à rassembler tout ce qui y avait le moindre rapport. Je me retraçai vivement ce qui venait de m'arriver , et que mon ima-
^'^ Fils d'un ihéologifn do ce nom.
gination n'avait pas encore employé. Ce fut sous l'influence de tant de circonstances , et après tant de préparatifs faits avec lenteur et en secret , que , dans l'espace de quatre semaines , j'écrivis Werther , sans avoii' tracé à l'avance aucun plan, ni avoir rédigé aucune partie quelconque de l'ouvrage.»
A peine mis au net , il fut envoyé à Weygand , libraire de Leipzig , imprimé et publié ^*\ « Ce petit livre , dit Goetbe , fit une impression prodigieuse , et la raison en est simple ; il parut à point nommé. Une mine fortement cliargée , la plus légère étincelle suffit à l'embraser : Wertber fut cette étincelle. Les prétentions exagérées , les passions mécontentes , les souffrances imaginaires tourmentaient tous les esprits. Wertber était l'expression fidèle du mal-aise général ; l'explosiou fut donc rapide et terrible. On se laissa même entraîner par le sujet \ et son effet redoubla sous l'empire de ce préjugé absurde , qui suppose toujours à un auteur , dans l'intérêt de sa dignité , Fintention d'instruire. On oubliait que celui qui se borne à raconter , n'approuve ni ne blâme , mais qu'il tâcbe à développer simplement la succession des sentimens et des faitSi C'est par là qu'il éclaire , et c'est au lecteur à réflécbir et à juger. »
Ce roman est trop connu pour qu'il soit besoin d'en donner ici une analyse , même rapide. Tout le monde Fa lu , beaucoup l'ont relu cent fois. Mais comme il arrive assez ordinairement , et comme Goetbe s'en plaint dans le passage cité, d'un ouvrage d'art on fît sur Fbeure un catécbisme pbilosopliique. Les entbousiastes , en grand nombre , prenant le personnage de AVertlier pour un type de Fhumanité , tous
Soußrances du jeune IVerther , Leipzig, 1774.
les murniLues que la passion lui arrache se coiivertireiit , dans leur esprit , en maximes de conduite qu'ils professèrent hautement , et que certains d'entr'eux , plus conséqucns , mirent en pratique , se tirant un coup de pistolet ; sans savoir au juste pourquoi ^^\ Les autres que Téloquence du jeune homme n'avait pas subjugués, blessés de ce qu'ils entendaient , se jetèrent dans l'excès contraire , déclarant le livre infâme , subversif de toute morale et de toute religion , digne du feu , tendant à dépeupler le monde.
La discussion étant de celles où l'on ne comprend , de part ni d'autre , ce dont il s'agit , elle fut des plus chaudes et des moins concluantes. A défaut de raisons l'on se dit force injures; TAllemagne et la France furent partagées en âmes sensibles et en têtes froides , deux classes bien tranchées , se vouant l'une à l'autre un mépris souverain.
Enfin de guerre las on parla d'autre chose , et tout le monde y gagna : car , jugé de sang-froid , le roman le fut mieux •, et l'on put désormais le trouver de son goût , sans afficher par-là les sentimens du héros. On vit en lui le type de ces hommes qui ont naturellemeut les passions plus fortes que le caractère , et qui jetés , précisément à l'âge des passions , dans un monde oii les choses ne sont pas toujours arrangées pour le mieux , se sentent dès l'abord choqués par mille petites gênes que le microscope de leur imagination
(*) Au reste , si jamais fanatisme fut concevabJe , c'est bien à l'apparition de Werther. Aujourd'hdi qu'on le sait par cœur, deux ou trois pages vous remettent sous le charme. Comme il laisse loin derrière lui ce qu'il y a de plus passionné, même dans Rousseau ! Je ne connais que la suite de l'Emile qu'on puisse îui comparer , et dans Héloise la promenade sur le lac.
grossit à l'excès. Ne se sentant pas le courage nécessaire pour s'en affranchir , encore moins celui de les endurer , ils prennent en liaine leurs semMables , et se plongent dans la solitude. Mais ils s'en fatiguent aussi bien vite, et la nature que d'abord ils avaient trouvée belle , ne tarde guère à se désenchanter à leurs yeux. Ils l'ont aimée en désespoir de cause , et pour ainsi dire par dépit : or , chacun sait qu'un tel amour n'est jamais de longue durée. Ils se lassent d'ailleuis d'aimer seuls , et cherchent un objet qui ait quelque chose à leur rendre. Cet objet se rencontre , et s'il arrive qu'il lui soit impossible de se donner à eux , c'est un motif de plus pour eux de se donner à lui j parce qu'ils se sont habitués à regarder le bonheur comme impossible , et que dans ce refus du sort, ils trouvent amplement de quoi satisfaire un besoin de maudire la société , devenu aussi impérieux chez eux que le besoin d'aimer. Dès lors tous leurs sentimens , toutes leurs pensées , se concentrent là : ils deviennent de plus en plus sombres , et la passion fatale qui les domine , véritable idée fixe , ne peut les conduire qu'à une folie complète ou à la mort.
Tel me paraît être le cadre de Werther , et certes Goethe l'a rempli admirablement. Traduit aussitôt dans toutes les langues ^*^ , l'Europe fut inondée d'imitations plus ou moins heureuses de ce livre , parmi lesquelles le Hené de M. Chateaubriand brille au premier rang ^''\ Les parodies aussi eu-
^'^ En France , il parut pour la première fois à Lille , chez Lchoucq, 1793. Le traducteur ne se nomme pas, se bornant à dire qu'il a un cœur sensible. Depuis on en a fait mille autres tiaductious , plus elegantes la y)lupart , mais où la couleur originale est moins bien conservée. Dès 1776 il en avait paru une , mais en Allemagne.
^■ï' L'Italie fut la dernière à entrer dans la lice , chose assez concc-
rent leur tour , et ue tarirent point , la matière étant liclic« Le jargon sentimental , né de Werther , fut porté à un tel excès de ridicule , que Goethe lui-même se crut obligé d'en composer un , comme nous le verrons en parlant de sa Manie du sentiment.
Tandis que, l'enthousiasme bête de quelques-uns changeant ainsi la fiction en réalité , on s'autorisait du roman pour se tuer , ou du moins pour prêcher le suicide , Goethe ayant au contraire transformé la réalité en fiction , n'était plus importuné de ce désir. Pareil , dit-il , à un pécheur qui s'est déchargé du poids de ses fautes par une confession générale , il se sentait plein d'énergie pour une vie nouvelle. Mais à cette persécution intérieure en succéda une autre du dehors. (( Chacun désirait de connaître un jeune écrivain si original, et dont l'apparition sur l'horizon littéraire avait quelque chose de si subit à la fois et de si hardi. Chacun voulait le voir , lui parler. Il se vit donc l'objet d'un empressement très vif , quelquefois agréable, plus souvent fatigant, et toujours nuisible à l'emploi de son temps : car il ne manquait pas de travaux sur le métier. Il en avait pour des années , s'il eût pu s'y livrer avec son zèle accoutumé : mais du sein du calme et de la retraite , ces deux élémens véritables de toute production de l'esprit , il se voyait soudain entraîné au grand jour , et précipité dans cette sphère bruyante du monde , dont la faveur importune , ou la froide indifférence , l'éloge ou la censure , tendent également à nous égarer, »
Il contribua pour sa part à reculer l'accomplissement
vable. Et encore Jacopo Ortis est- il un e'chü bien altéré do Werther j le patriotisme y tient une grande place.
de ses projets impoitaiis , en se livrant dans un cercle d'amis au plaisir d'improviser de petites pièces de vers , ou de petits drames , sur tous les sujets qui avaient attiré leur attention. Les Fêtes de la foire , la J^islon du docteur Bardtli , et d'autres bagatelles semblables , prirent naissance dans ce cercle joyeux, et par-là même ne peuvent avoir aucun intérêt général. Ce sont des énigmes satyriques dont eux seuls savaient le mot.
Cependant, il ne perdait pas entièrement de vue le Docteur Faust 5 le plan en était, même fort avancé , lorsque l'ayant communiqué à l'un des membres de sa société intime, nommé Wagner , il eut le chagrin de se le voir volé en grande partie par ce prétendu ami , qui composa , d'après l'aventure de Marguerite , une tragédie sous le titre de V Infanticide.
D'autres liaisons, plus solides et plus vraies , le consolèrent de l'infidélité de ce Wagner. Parmi ces liaisons , il en est une qui lui procura surtout bien des jouissances et de bieu pures. Je veux parler de celle qu'il forma alors avec Lavater. Cet homme aimant et aimable , se rendant en Allemagne dans le but unique de se mettre en rapport avec les esprits les plus distingués de ce pays , n'eut garde d'oublier Goethe, avec qui il avait entretenu déjà une correspondance active, et dont il avait fait demander le portrait. Pendant son séjour ils se quittèrent peu. C'est un spectacle assez bizarre que celui du contact de ces deux génies, si différens l'un de Tautre : Lavater, fidèle à sa vocation d'apôtre , s'efforçant de convertir Goeth<» à ses idées ; et celui-ci tâchant de ne pas blesser le ministre , et pourtant de se soustraire à une influence à laquelle la nature des siennes lui défendait de céder, même en apparence.
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A eux vint se joindre en troisième un autre réformateur , mais aussi rude et repoussant dans ses manières que Lavater était insinuant et doux : Basedow , le Pestalozzi de son temps^^\ Ils firent ensemble plusieurs voyages; et enfin Lavater voulant rentrer en Suisse avec Basedow , Goethe les accompagna jusqu'à la frontière. De Nassau , où ils se trouvaient alors , ils partirent donc de compagnie , et descendirent la Lahn jusqu'au Rhin. A l'aspect des ruines d'un château, s'élevant isolées au bord du fleuve , le poète écrivit sur l'album d'un des voyageurs le chant suivant , l'un de ceux insérés dans le recueil de ses pièces fugitives. Il me semble exprimer ce vornitas "uanitatum , retourné de tant de façons diverses , avec une énergie et une simplicité tout-à-fait grandiose.