SCENE V
Vue extérieure de la maison de don Pedro. Une rue. DON ALONSO, TELLO.
TELLO. — Nous avons trop tardé : vous ne pouvez vous mettre en route maintenant.
DON ALONSO. — Je vcux éviter des inquiétudes à mes parents; quelle que soit l'heure, il faut que je parte.
TELLO. — Si vous parlez à Inès, vous aurez beau, monsieur, vouloir songer à vos parents, le jour vous trouvera à la grille de ces fenêtres.
DON ALONSO. — Du tout .* je recevrai avis de mon âme comme si elle n'était pas mienne.
(Dofta Leonor parait à la grille.)
TELLO. — On dirait que Ton parle à ces grilles, et que c'est la voix de Leonor.
DON ALONSO. — Je le reconnais à la splendeur que donne mon soleil aux étoiles.
DONA LEONOR. — Êtes-vous dou Alouso?
DON ALONSO. — Lui-mêmc.
DONA LEONOR. — Ma SŒur uc tardera pas à venir. Elle est avec mon père qui l'entretient des fêtes de la journée. Tello peut entrer : Inès a un cadeau à vous faire.
(EUe se retire de la grille.)
DON ALONSO. — Entre, Tello. .
TELLO. — Si Ton ferme avant que je sorte, ne craignez pas de partir sans moi; je saurai bien vous rejoindre.
(On ouvre la porte de la maison de don Pedro ; Tello entre, puis Leonor reparaît à la griUe.)
DON ALONSO. — Quaud pourrai-je, Leonor, entrer avec la même liberté dans cette maison?
DONA LEONOR. — Gela ne peut tarder beaucoup, car mon père fait votre éloge de telle sorte que son cœur est tout disposé à vous aimer; et pour marier Inès, aussitôt qu'il connaîtra votre amour, il saura bien choisir, entre deux prétendants, le meilleur.
(Inès parait à la grille.)
DONA INÈS, à sa sceur. — A qui parles-tu?
DONA LEONOR. — A Rodriguo.
DONA INÈS. — Tu mens, c'est à mon seigneur.
DON ALONSO, delà rue, — Je suis Thumble esclave d'Inès, j'en atteste le ciel.
DONA INÈS. — Non, vous êtes vraiment l'arbitre de ma vie.
DONA LEONOR. — Fort bien : je vous laisse; car vous troubler ferait croire que je suis jalouse.
(Elle se retire.)
DONA INÈS, à don Alonso, — Comment êtes-vous? DON ALONSO. — Gommc privé de ma vie : et pour vivre, je viens vous voir.
DONA INÈS. — Ah! il fallait le chagrin de ce départ, pour
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troubler le bonheur que j'ai eu à vous voir aujourd'hui, modèle de chevalerie, favori des daines I De toutes je suis jalouse. Je désirais les entendre vous louer, et je m'en repentais ensuite, par peur de vous perdre^. Que de jugements divers! Que de noms, que de titres vous donnait la jalousie des hommes, l'enthousiasme des femmes! Mon père vous souhaitait pour époux de Leonor; et, quoique jaloux, mon cœur le bénissait de cette pensée. Non, c'est à moi que vous appartiendrez! et si ma langue ne vous Ta pas dit, vous l'avez assez entendu de mon âme. Mais, hélas! je suis si joyeuse, et vous partez...
DON ALONso. — Mes parents en sont la cause.
DONA INÈS, — J'approuve ce sentiment, mais laissez-moi vous dire mes regrets.
DON ALONSO. — Je les partage, et je vais à Olmedo, en laissant mon âme à Mediua, Je pars! Non ; je demeure, partagé entre l'amour et les regrets de l'absence, la jalousie et ses soupçons. Je suis assailli depuis quelques jours de visions cruelles, tour à tour consolé dans mes tristesses, et triste dans mes joies. La pensée de te perdre m'obsède. Troublé par elle, je vais, je viens, de manière qu'il me semble toucher aux transes de la mort. J'ai à craindre la jalousie de mes rivaux; je pourrais lui opposer les précautions nécessaires, et je me perds en projets, partagé entre la crainte et l'amour. Je me prive à jamais du bonheur de' te voir : ma mort approche, je le sens, et il me semble que je t'adresse ces mots déjà en proie à ses angoisses^. — Avoir été appelé ton époux était une faveur inestimable de l'amour. Être Thomme aimé, favorisé de toi, et sentir de telles angoisses... N'y a-t-il pas lieu de s'effrayer, de concevoir de sombres pressentiments?
DONA INÈS. — Ces craintes, ces soupçons, m'affligent et m'inquiètent. Si tu es triste par jalousie, ton amour est bien
^. Quel charmant langage , et dans des conditions si naturelles, si légitimes l Combien l'expression de cet amour est tonohante, d'autant plus que l'on sent arriver la catastrophe, et que ces deux amants si nobles, si beaux, se parlent pour la dernière fois.
2. Mettez de la musique là-dessus, et vous verrez l'effet. Quel beau thème pour nn Donieetti !
ingrat. Je t'ai compris; mais toi, tu ne comprends pas encore mon amour.
DON ALONSO. — Tu ne vois pas non plus que ces imaginations sont l'unique effet du bouleversement de mon âme, et non pas jalousie. Ce serait offenser, Inès, ce nom d'époux que tu m'as donné. Je n'ai point de soupçons. Les songes de ma fantaisie ont seuls produit ces illusions vaines.
DONA INÈS. — Léonor revient. (A sa scBur^ demeurée à rintérieur.) Y a-t-il quelque chose?
DONA LEONOR. — Oui.
DON ALONSO. — Faut-il m'éloigner?
DONA LÉONOB, de rintérieur, — C'est évident. {A Inès.) Mon père va se coucher et t'a demandée.
DONA INÈS. — Pars, Alonso, pars. Adieu: pas de plaintes; tu le vois, il le faut.
DON ALONSO. — Quaud Dieu permettra-t-il, Inès, que nous soyons unis? Ici s'achève ma vie, puisqu'il est décidé que je pars. — Tello ne vient pas : peut-être n' a-t-il pu parvenir à se dégager. Je pars; il me rejoindra.
(Inës se retire.)
(Au moment où don Alonso quitte la grille, une Ombre, le chapeau rabattu sur les yeux, un masque noir syr le visage, vient se placer devant lui, la main appuyée sur la garde de son épée.)
DON ALONSO. — Quc vois-jc?... Qui va là?... Il ne paraît pas m'entendre... Qui es-tu? Parle. Un homme me ferait peur quand j'en ai tant bravé en face!... Es-tu Rodrigue? Encore une fois, qui es-tu?
l'ombre. -*- Don Alonso.
DON ALONSO. — Comment cela?
l'ombre. ■*- Don Alonso.
DON ALONSO. — Ce u'ost pas possible. Tu es un autre; car c'est moi qu'on appelle don Alonso Manrique. Si tu m'abuses, la main à l'épée... Il s'éloigne.
(L'ombre disparaît.)
Le poursuivre serait insensé. — Effroyable pensée! C'était peut-être mon ombre... Non : il a dit qu'il était en réalité don Alonso. — Tout cela est l'effet de ma profonde tristesse, de mon imagination assombrie. Que me veux-tu,
262 LE CAVALIER D'OLMEDO.
pensée qui m'affliges, par la vue de mon ombre? Considère que trembler sans motif n'appartient qu'à des êtres vulgaires. — Peut-être est-ce un artifice de Fabia, pour me dissuader de me rendre à Olmedo, sachant qu'autrement ce serait impossible... Sans cesse elle m'engage à me garder; sans cesse elle m'avertit de ne pas sortir la nuit, sous prétexte que la jalousie veille. Mais que don Rodrigue me jalouse aujourd'hui, cela ne peut être; il me doit la vie. Cette dette, un si noble cavalier ne saurait désormais l'oublier. J'espère, au contraire, que maintenant il voudra vivre en ami avec moi à Médina. Un sang noble répugne à l'ingratitude; elle ne germe que dans l'âme des vilains. Enfin, la quintessence du mal que peut inspirer la bassesse humaine, c'est de rendre le mal pour le bien.