‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 148 sur 226 · Pelage · texte numérisé non relu

Pelage

l'Espagne un affront éternel, si, faute d'héritier, Alphonse le Chaste la livrait à un prince étranger^.

(Entre Rodrigo Rasara.)

RODRIGO RASURA. — Avaut que l'Espagne appartienne à la France, avant que je consente à cela, et, seul, je pourrais suffire à l'empêcher, Alphonse apprendra à me connaître. Nous souffririons une telle indignité?... Mais pourquoi des paroles inutiles? Que Fépée brille! Quand il s'agit de notre chère patrie, ce n'est pas à la langue, c'est à l'épée de parler.

(Entre don Garcia.)

DON GARCIA. — Si tu u'étais le roi, je dirais simplement que tes projets sont d'un fou. Adopter un prince étranger quand tu as des parents, des cousins ? Et je trouve bon cet air de mystère, comme si par les chemins, sur les places publiques, on ne disait pas hautement que c'est toi qui mets la libre Espagne dans les fers.

(Entre don Ramire.)

DON RAMIRE. — J'eutcndais un de ces sauvages montagnards vêtu d'une peau de chèvre, les pieds chaussés d'aôarcas ' grossières : il nous faut, disait-il, une réponse catégorique. A ce degré de folie descend ta bassesse? Tant que cette épée sera à mon côté, l'Espagne, chaste Alphonse, n'aura d'autre souverain qu'un descendant de Pelage, un des éclairs de ce tonnerre ^.

(Entre le roi Alphonse le Chaste.)

LE ROI. — Ces clameurs dans mon palais, chevaliers I Quel crime ai-je donc commis, pour que vous vous montriez si arrogants envers votre roi ?

HERNAN DiAz. — Nosreprochcssout fondés. Nous sommes les premiers de votre royaume, des proches, des vassaux bien connus de vous. Comment n'être pas indignés de l'acte

à . L'entrée en scène est encore plus brusque qu'ajilleurs. Mais grâce à l'extrême popularité des romances sur lesquelles repose ce drame , le poëte pouvait se passer d'exposition, le public étant tout préparé.

2. Chaussures de cuir cru de cheval ou de bœuf, qui se rattachent à la jambe avec des cordes.

3. Voilà bien cette haine de l'étranger, caractère spécial de la nation espagnole.

vil par lequel vous faites donation de l'Espagne à Charles?

LE ROI. — Qui le sait? Qui vous l'a dit?

RODRIGO RASURA. — Le bruit, les regrets universels.

LE ROI. — Regardez-vous comme si peu que Charles s'oblige à chasser d'Espagne le More? C'est là surtout le but que je poursuis.

DON RAMiRE. — C'est unc insultc à l'honneur espagnol. Quand vous avez d'armes les mains pleines, pourquoi faire appel aux armes de l'étranger pour chasser le More?

LE ROI. — Des années se sont écoulées sans que j'aie pu y réussir. Charles est un noble, un saint roi, aussi aimé qu'il est craint. L'Espagne elle-même célèbre sa puissance^. Je suis sans héritier. Pourquoi m'accuser? Est-ce vous humilier que de vous proposer d'obéir à un roi saint, vertueux et juste?

DON GARCIA. — Je uc reconnaîtrai pour roi qu'un homme de mon sang et de mon lignage.

DON RAMIRE. — Je uc vcux avoir pour souverain, je ne veux obéir qu'à un homme de sang espagnol.

HERNAN DiAz. — Je n'acccptcrai jamais un pareil affront, et je m'y opposerai aux dépens de ma vie.

RODRIGO RASURA. — Je saurai défendre les passages de nos montagnes pour maintenir la sécurité de Léon.

LE ROI. — Hernan Diaz, Ramire , don Garcia, Rodrigo de Rasura, que signifie cela? Oser vous exprimer ainsi en ma présence?

HERNAN DIAZ. — Excuscz-moi d'avoir cédé à la vivacité de ma douleur.

(Lutte derrière le théâtre entre Bernar>1 et les gardes , qui lui barrent le passage.)

BERNARD DE CARPio. — Comment, drôles, vous prétendriez m'empêcher?... Laissez-moi passer.

DON RAMIRE. — Je répouds qu'on ne l'arrêtera pas. LE ROI. — Holà I Quel est ce bruit?

(Entre Bernard)

BERNARD. — On vcut me barrer le chemin.

DON GARCIA. — C'cst votrc ncvcu, Bernard de Carpio.

i. Cela est vrai de certains chants populaires. Voy. le Bomaticero,

BERNARD. — Alphonse, qu'on nomme le Chaste, et plût à Dieu que tu le fusses moins, car, c'est une qualité qui j ne sied pas aux rois de tout point, je ne viens pas aujourd'hui te répéter mon éternel refrain : « Rends-moi mon pèret » C'est une autre plainte que je t'apporte. Si je te demandais autrefois mon père que tu tiens dans les chaînes, aujourd'hui c'est ma mère que je réclame avec plus de force encore, non pas l'infante dona Chimène, ta sœur, J6 veux parler de la Castille,de la Castille ma mère, que tu veux aussi tenir enchaînée. Rends-moi la Castille, ma mère, que tu veux livrer, dit-on, à Charlemagne, au roi de France. Castille est ma mère, ô roi; elle a engendré mon bras et mon sang : je te la demande au nom de mes frères, dont elle est le commun héritage. Tu tiens dans les fers don Sanche, tu ne veux pas le délivrer, de peur qu'il ne se marie et que je devienne son héritier; voilà les raisons que tu donnes. Mais quelle excuse as-tu pour tenir la Castille captive? A moins de dire qu'elle entretient un commerce coupable avec le More? Toi qui es en Espagne, tu n'as pu le chasser; comment des étrangers le pourraient-ils? Mais non : tu veux livrer l'Espagne à des étrangers pour priver tes parents de leur légitime héritage. Si je suis un bâtard, ô roi, et cela par ta voloïité, voici Garcia, voici Ramire : choisis le plus digne de régner. Il chassera le More bien mieux que d'arrogants Français venus de Paris. Tu dis que Charles est un saint, et qu'il viendra nous défendre. Saint Jacques est encore un meilleur patron . Nous l'avons vu ici , les armes à la main , lutter contre les Mores ^. Oui, je jure avoir vu sur sa poitrine briller une croix vermeille. Tes Castillans d'ailleurs se sont-ils montrés si couards? Mais, moi, le dernier, le plus humble de tous, avant d'avoir de la barbe au menton, j'avais vaincu en treize combats. Regarde aux voûtes de Saint-Isidore* ces bannières suspendues ; je les ai ravies aux Mores en courant la campagne du Pisuerga, aux bords du Douro. Roi, veux-tu savoir ma pensée? Jadis l'Espagne a été perdue

à. Allusion à la bataille de Clavijo, en 846. 2. Saint-Igidore de Léon. Voir plus bas.

par le crime d'un roi voluptueux S peut-être aujourd'hui sera-t^elle perdue par la faute d'un roi chaste , parce que tous les extrêmes sont incompatibles avec la vertu. Ce que je conclus, Castillans, c'est que TËspagne doit rester aux Espagnols. Il en est temps encore, demain il sera trop tard. Allons, nobles Léonais, levez-vous! Levez-vous, Nuiioâ, Garcias, Favelas, Diaz, Ramires, Pelages, Rasuras, Ximenes, Telas, Gonzalos, Ynigos, Glaros, Ordonez, Meneses, Vêlas, Fortunos, Rivares, Guevaras, GuevasI Que Vazcona^ d'un grossier manant asturien , ou la lance moresque lancée de la main gauche traverse la poitrine de quiconque ne suivra pas Rarnard de Carpio, ne sauvera pas d'un affront laGastille, notre vieille mèret TOUS. — Amen, don Rernard; nous te suivons.

(lia sortent tous.)

m Boi, seul. — J'ai eu tort, Espagne magnanime, d'à* voir même songé à te rendre sujette de la France, puisque Rome, si fière de ses triomphes, a toujours eu à compter avec toi, en temps de paix comme en temps de guerre.

Que Scipion dise de quel prix il à payé Garthagène, Sagonte et Numance. Si l'Afrique se vante de t'avoir conquise, elle dut ce succès à la trahison.

Mère du vaillant Viriate, toi qui as donné à Rome des empereurs, un Théodose, et cet incomparable Trajan, tu ne dois pas compter un ingrat parmi tes enfants. Je veux avoir pour successeurs des Espagnols qui ajouteront un monde nouveau à notre empire.

(Il sort.)

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