ROLAND
(Un brait formidable éclate. C'est la bataille qui commence. On entend bientôt la voix de Roland qui s'écrie derrière le thélltre : )
ROLAND. — Nous sommes perdus, chevaliers. Ganelon nous a vendus. Les Espagnols sont nombreux. Mourons tous en braves.
(Entrent Dudon, Montesinos et don Bertrand le Vieux*)
• DUDON. — Je le vois, c'est fait de nous. DON BERTRAND. — Vous allcz voir maintenant, chevaliers français, ce que valaient les conseils d'un vieillard; vous verrez le courage de ces Léonais qui vont servir de guides aux Mores d'Aragon. Moi, je vais à la recherche de mon fils. Ah t infâme Ganelon t
(Il sort.)
MONTESINOS. — Quc faire, ami Dudon ? Sans me soucier de l'opinion, je vais essayer de me sauver par la fuite. La lutte est inutile.
(Entre Durandart, Tépée nue n la main.)
DURANDART. — Si jc pouvais retrouver mon cousin.
MONTESINOS. — A moi, Durandart t
DURANDART. — Cher cousin, je suis blessé à mort... Venez près de moi... En partant de France...
MONTESINOS. — Voiis parlerez mieux assis.
DURANDART. — En partant de France, je promis à Belerme... 0 songe, lu reçois ton accomplissement. Voici
I. n est difficile de ne pas )iartager YenthonfilA»vat au jeon^ béros. Jngez qnels devaient être les sentimf^nts d^s sf>ectateor» en écotifani cette prophétie qai déToîlait les fatores grandeurs de l'Espagne, dont leurs yenz étaient alors témoins.
314 LE MARIAGE DANS LA UtORT.
mes derhiërés volontés. Quand je ne si*i*ai pltls, Mfrez mon cœuï* de ma poitHnô et lé porte!?: à Belerme. Il lui a appartenu tout entier durant ma vie, il est bien' juste qu'elle le possède après ma mort. Qu'elle demeiire avec Dieu. Adieu, cousin, je sens que j'expire.
MONTESiNos. — Cher cousin, qui serait capable de souffrir, si ce n'est vous, un supplice pire que la mort ? Cœur du soldat le plus vaillant qui en France ait jamais ceint Tépée, il est bien juste que je vous détache, pour que, de retour à Paris, je vous présente à celle que vous avez tant aimée. (// lui arrache le cœur avec sa dague.) Viens, triste et vaillant objet, chéri de la plus loyale des femmes, tu donnes aujourd'hui une marque sans égale d'amour. Et toi, Cadavre, maintenant privé de cœUt*, ce jour malheureux notls ttiet sur la même ligne, toi , comme amant loyal, moi, comme ami fidèle ^.
(Eiitre Roland blessé, ï^épée nue à la maifi.)
ROLAND. — Qui pouvait se vanter d'uh tel exploit? Qtielle terre pouvait s'enorgueillir d*avoir vu la mort dd Roland, âitlon la vaillante, la belliqueuse Espagne f Et ce haut fait demeure caché dans la montagne f Mais, si Charles â été trahi par Ganelon, à la suite d'un accord infâme, pourquoi vanterais-je l'Espagne et ses lions d'orf
Je beugle comme le taureau dans l'arène. Je suis épuisé, les forces m'abandonnent, la mort s'apprête à mé saisir. 0 valeur qui as si longtemps occupé les langues de la renommée t Moi, qui posant le pied sur le coU de l'Arabe, ai si souvent triomphé des épées barbares; moi que n'effrayèrent jamais ni les blessures, ni la mort; moi, Roland., je vais mourir; en vain je Voudrais tli*y soustraire. Et pourtant je suis ce Roland qui, jusque dans Jérusalem, ai porté la croix du Christ. Mais puisque c'en est fait, puisque ma lin est arrivée, nul du ihoins après moi ne possédera ma Vaillante épée. — Je veux te briser sui* cette pierre brune,
4 . Cette scène est tirée d'une des pièces les plus célèbres du Boman' etroi
Ohl Belerma! oh! Bclertaïal etc.
Voyez lé f^arti qu'en a tiré Cervantes, dans le récit àe la caverne de Montesinos.
ma fidèle Durandart. Pénètre dans le roc et fais en sorte que nul ne t'en retire et ne devienne ton maître ^
(II détache un grand coup sur le rocher.) (Entre Dudon.)
DUDON, apercevant Roland, — Eh! vaillant comte, du courage ; me voici.
ROLAND. — Qui es-tu? Qu'est devenu l'empereur? Est-il mort ?
DUDON. — Tu vas le savoir. Écoute :
Couvert de blessures, il s'en va, le vieux Gharlemagne, fuyant les hommes d'Espagne qui l'ont déconfit. A genoux sur la terre, au pied d'une croix, il fait entendre ces tristes paroles, entrecoupées de plaintes amères : « Pauvre Charles, disâit-il, qu'est devenue ton antique valeur ? Où sont tea douze pairs, naguère l'effroi du monde? Où sont Roland et le paladin Renaud ? Où sont Ogier le Danois^ Brandimart, Sansonnet, Montesinos, Olivier et le vaillant Durandart, l'amiral Garin, Gaiffier et le bon duc Nayme? Ah I valeureux don Bertrand, noble, sage et honoré vieillard; pour n'avoir pas écouté tes conseils, je vais succomber à Roncevaux. J'ai été vendu par Ganelon, que Dieu l'en récompense! » En achevant ces mots il tombe à terre pâmé.
ROLAND. — Retourne, ami Dudon, à l'endroit où tu as laissé le pauvre Charles. Viens à son aide, pendant que je demeure ici pour recommencer le combat ^.
DUDON. — Je pars, valeureux comte, et je mourrai s'il le faut à ses côtés.
ROLAND. — Quelle est donc la colère céleste qui nous a valu ce désastre? Plût à Dieu, France, n'avoir jamais franchi les crêtes de tes monts pour descendre en Espagne! Mais je perds courage, je crois. Où es tu, vil bâtard? Je suis Roland qui t'appelle et te défie.
(Entre Bernard de Carpio.)
4 , Nous avons ici la scène même de notre Chanson de Roncevaux^ reproduite par le Romancero :
Mielz Toeill mûrir qu'entre païens remaigne I Il n'en est dreit que païens te baillisent.
2. Rapprochez la belle scène des adieux de Talbot et de son fils, sur le champ de bataille de Castillon. (Shaksp., Henri Vf,)
BERNARD. — Qui appelle Bernard?
ROLAND. — Moi.
BERNAHD. — Je suis Bernard deCarpio.
ROLAND. — Et moi Roland qui, blessé à mort, t'appelle au champ pour te noyer dans son propre sang, s'il ne peut t'étouifer de ses mains.
BERNARD. — Qu'as-tu fait de ton épée ?
ROLAND. — J'ai voulu la briser. Vibrante, elle est demeurée enfoncée jusqu'à la garde dans ce roc.
BERNARD. — Alors, attends, je vais jeter la mienne. Bernard n'est pas homme à vouloir te tuer désarmé.
(Hs s'étreignent Tun l'autre.)
ROLAND. — Espagnol, tu vas mourir ici.
BERNARD. — NoD, c'cst toi, comtc, qui mourras, bien que tu sois enchanté. Ainsi, le fils de la Terre périt tué par Hercule le Thébain.
ROLAND. — Jésus ! Jésus ! Vierge immaculée î Grand saint Denis!...
(Il expire.)
BERNARD. — Sou corps a glissé entre mes bras, et il a rendu en hurlant son âme.
(n sort.)
FIN DE LA DEUXIEME JOURNEE
TROISIÈME JOURNÉE