‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 192 sur 226 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

Entre FRÉDÉRIC.

FRÉDÉRIC. — Le bruit court dans le palais, seigneur, que tu maries Aurore au marquis de Gonzague, et que tous deux se préparent à partir pour Mantoue. Dois je le croire?

LE DUC — Comte, je ne sais ce qu'ils font, je n'ai donné aucune permission, j'ai ma pensée absorbée par des choses plus sérieuses.

FRÉDÉRIC — Celui qui gouverne a bien d'autres soucis. Qu'est-ce qui te préoccupe ?

LE DUC — Mon fils, un noble de Ferrare conspire contre

4 . Lope gâte oe beau passage, en prolongeant la métaphore sans mesure.

moi, en compagnie d'autres traîtres; une femme, à laquelle il a confié son secret, me Ta livré. Bien fou qui se fie aux femmes, et sage qui se borne h les flatter! J'ai fait venir le traître, en lui disant que j'avais à traiter avec lui d'une affaire importante. Fermé dans cette salle (il désigne une pièce voisine), je lui ai signifié la chose. Aux premiers mots, il s'est évanoui. J'ai donc pu facilement l'attacher sur la chaise où il se trouvait, et cacher son corps sous un drap, afin que celui qui le tuera ne voie pas son visage. Tout cela, mon fils, dans le but de ne pas bouleverser l'Italie. Te voilà; il convient que je te donne cette marque de ma confiance, et que personne ne sache mon secret. Tire donc vaillamment ton épée, comte, et ôte-lui la vie. Placé à la porte de la salle, je veux que mes yeux soient témoins de la vigueur avec laquelle tu sauras tuer mon ennemi.

FRÉDÉRIC — Veux-tu m'éprouvcr? ou est-il véritable que ceux dont tu parles aient conspiré contre toi?

LE DUC — Quand un père commandé à son fils une chose juste ou injuste, doit-il discuter avec lui? Va-l'en! lâche! je veux moi-même...

(Il fait un pas vers la porte.)

FRÉDÉRIC. — Retiens ton épée, et demeure... Pourquoi craindrais-je, puisque tu me dis que la personne est attachée? Mais, je ne sais ce que j'éprouve, je sens un frisson au cœur.

LE DUC — Reste donc ici, infâme!

FRÉDÉRIC — J'y vais, puisque tu le commandes; il suffit; pourtant... Vive Dieu!...

(Il hésite.)

LE DUC. — Ah I chien ^!

FRÉDÉRIC — J'y vais; — arrête! et si je trouvais là César lui-même, je lui donnerais pour toi mille coups. LE DUC — Je te verrai d'ici.

(Entre Frédéric, la porte demenrant entr'on verte.)

LE DUC, quiVobserve. — Il approche... Il tire son épée...

4 . Perro / Ce terme, en espagnol, n'a pas la même gravité outrageante qu'em français.

Celui-lk même a exécuté mon arrêt, qui est Fauteur de ma honte!... (Criant) « Capitaine de mes gardes I holà! du monde! vite, à moi, pages, chevaliers! »

(Entrent lo marquis de Gonzague, Aurore, Batin, Ricardo, les pages et les chevaliers.)

LE MARQUIS. — Poufquoi nous appelez-vous, seigneur, pourquoi ces cris?

LE DUC. — Vit-on jamais crime si noir? Le comte a tué Gassandre, parce qu'elle était sa belle-mère, et qu'elle portait dans ses entrailles un fils qui avait plus de droits que lui à mon héritage. Qu'il meure; qu'on le tue; le duc l'ordonne.

LE MARQUIS. — Quoi? Cassaudrc!

LE DUC — Oui, marquis.

LE MARQUIS. — Oh ! je ne retournerai pas à Manloue qu'il ne soit mort de ma main!

LE DUC — Tenez! le meurtrier sort tenant son épée toute sanglante.

(Rentre Frédéric l'épée nue.)

FRÉDÉRIC — Que signifie? grands dieux!... J'ai voulu connaître le visage du traître que tu m'as signalé; et, j'ai vu...

LEDUC — Ne poursuis pas. Tais-toi; qu'il meure; tuez-le.

LE MARQUIS. — A mort !

FRÉDÉRIC — 0 mon père! pourquoi veulent-ils me tuer?

LE DUC. — Traître! on t'en dira la cause au tribunal de Dieu. {Toutes les épées sont tirées contre Frédéric, qui sort en essayant de se défendre,) — Aurore, après cet exemple, pars avec Carlos pour Mantoue; il est digne de toi, et j'y donne mon assentiment.

AURORE. — Je suis si profondément troublée, seigneur, que je ne sais que vous répondre.

BATiN, à part. — Dites que vous acceptez. Tout ce que vous voyez, Aurore, n'est point sans cause.

AURORE. — D'ici à demain, seigneur, vous aurez ma réponse.

(Rentre le marquis.)

,LErMA?Çuis. — C'en est fait; le comte n'est plus.

LE DUC. — Dans un si grand malheur, mes yeux veulent encore voir son cadavre et celui de Cassandre. LE MARQUIS. — Vcncz donc voir un châtiment sans

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