SCÈNE VIII
Entrent AURORE et BATIN.
BATiN. — J'ai appris, charmante Aurore, que le marquis est sur le point de devenir votre seigneur et maître, s'il ne l'est déjà, et que vous allez à Mantoue, madame. Je viens donc vous supplier de m'emmenér avec vous.
AURORE. — Grande est ma surprise, Batin. Pourquoi veux-tu quitter le comte?
BATIN. — Peiner beaucoup et gagner peu est un genre d'injustice qui tue le plus prudent, le plus sage, ou qui lui fait perdre la tête. Aujourd'hui je te donne, je refuse demain; peut-être te donnerai-je après demain... je ne connais pas le seigneur peut-être^, mais je sais bien qu'il n'a jamais consenti. Si ce n'était que cela... Mais le comte semble possédé du diable. Je ne sais ce qu'il a. Tantôt il est triste, et tantôt gai; tantôt sage et tantôt détraqué. La duchesse de son côté est inégale, insupportable. Quand tout le monde va si mal, vons voudriez, moi, me voir heureux? Le duc, lui, calme et tranquille en apparence^ a des soliloques avec lui-même, semblable k un homme qui cherche quelque chose qu'il a perdu; toute la maison est sens dessus dessous. Je pars avec vous pour Mantoue.
AURORE. — Si je suis assez heureuse pour que le duc m'accorde à Carlos, je t'emmènerai avec moi.
BATiN. — Je baise mille fois vos pieds, et vais parler au marquis.
(II sort.)
4. Il y a ici un jeu de mots difficile à rendre en français :
Yo no se qmizà quien es ; Mas se que nunca qwtà.
JOURNÉE in, SCÈNE VIII. 395
(Entre le duc.)
LE DUC, sans apercevoir Aurore. — Hélas! honneur, ennemi cruel, quel est le premier qui a donné ta loi au monde, et pourquoi faut-ii que ton essence ait été attachée non à l'homme, mais à la femme? Ainsi, sans l'avoir mérité, rhomme le plus respectable peut te perdre, honneur. L'ordonnateur de tes lois fut, non pas un homme éclairé, mais un barbare... Que vois-je? Aurore.
AURORE. — Monseigneur.
LE DUC. La duchesse, je crois, "veut te marier au marquis, et j'y consens volontiers. J'aime mieux lui complaire que de répondre aux désirs du comte.
AURORE. — Je suis votre servante, qui vous demeure éternellement obligée.
LE DUC. — Préviens le marquis qu'il peut en écrire au duc de Mantoue, son oncle.
AURORE. — Je vais joindre le marquis, et lui porter cette heureuse nouvelle.
(Elle sort.)
LE wCy seul. — Cieux! ce qu'on va voir aujourd'hui dans ma maison n'est que votre châtiment. Levez votre verge divine; ce n'est pas une vengeance de l'outrage qui m'est fait. Je ne veux pas la prendre en mon nom, ce serait vous offenser, — et la prendre d'un fils serait un acte barbare. Ce sera donc un châtiment, ô cieux, et ce sera le vôtre; l'oubli que je fais de moi-même m'en fera pardondonner la rigueur. Je serai père et non mari, et la sainte justice donnera à un péché sans vergogne un châtiment sans vengeance. Les lois de l'honneur le veulent ainsi; elles répudient une publicité qui doublerait l'infamie qui s'attache à mon affront. Celui qui châtie en public, diffame deux fois son honneur, en ce qu'après avoir reçu un affront, il le publie. J'ai laissé Tinfâme Gassandre, pieds et mains liés, avec un mouchoir sur la bouche pour étouffer ses plaintes. Elle s'est évanouie, quand je lui ai annoncé mes griefs, et les motifs de ce que je préparais. Ce spectacle, la pitié humaine pouvait l'endurer dans un cœur offensé. Mais, donner la mort à un fils! quel cœur ne se sentirait défaillir? Seulement d'y penser, malheureux que je suis,
mon corps tremble, mon âme succombe, mes yeux pleurent, mon sang se fige dans mes veines glacées, la respiration s'arrête dans ma poitrine, mon esprit s'embarrasse, ma mémoire est suspendue, et ma volonté troublée hésite et chancelle; du cœur à la bouche, mes paroles se coagulent comme l'eau d'un ruisseau au souffle glacé d'une nuit d'hiver.
Amour paternel, que veux-tu? Ne vois-tu pas que Dieu a ordonné aux fils d'honorer leurs pères , et que le comte a foulé aux pieds ce comoiandement? Amour paternel, laissemoi, je vais châtier celui qui a violé les lois sacrées à l'égard de son père; car, qui m'assure que m'ayant ôté aujourd'hui l'honneur, demain il ne m'ôtera pas la vie? Pour un moindre motif, Artarxerce fit cinquante victimes, et les épées de Darius, de Torquatus et de Brutus ont exécuté sans vengeance les lois de la justice. Pardonne, amour; n'empiète pas sur les droits du châtiment, quand l'honneur, présidant le tribunal de la raison, a prononcé son arrêt ^... La loi de Dieu, et c'est assez, lui met devant les yeux son crime; sa conscience le lui crie. N'ai-je pas vu, entendu, moi-même? Pourquoi donc hésiter, trembler? Mais, il vient! 0 cieux! venez à mon aide.