‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 194 sur 226 · LE BATARD · texte numérisé non relu

LE BATARD

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Lope n'a Jamais été mieux inspiré que !ûrsqu*it a poisé aux vieilles sources créées par lUmagination nationale, ei ^Hl a tMasporté dans le drame les fils du vieux sol castillan, les héros autochthones de l'Espagne. Or, parmi tant de récits pathétfl^ies, oofisacrés par les romances, ou recueillis dans les chroniques, ataeon ne sie prétait plus facilement ail drame que la tragique histoire des Inftmts de Lara. Ce drame était tout fait ; Il iti^y avait plus qu'à suivre les données de Timaginàtion populaire. Mais, avee tasensibilif^ naturelle ^i l'intéresse toujours si vivement à ses héros, l'heureux génie de Lope a su tirer de ces données précieuses de beaux et touèhants détails. Voiel en peu de mots quel est le sujet de cette légende.

Deux frères « éhefB de famille, sont divisés par une vieille querelle qui semble oubliée^ mais que l'o£Fensé n'a point pairdonnêe. Les deux frères paraissent vivre en bonne intelligence « «lais Ruy Yelaiqttez, celui qui a été l'offensé, médite la vengeanee, excité qu'il «st par sa femme, véritable Ttir!e domestique, comme lady Macbeth. Ce n'e»t point l'ambition qtii lui fait concevoir la pensée du erime, c'est le sentintent exalté de rhoVmeur, c'est le préjugé ehevaleresque et barbare ^ tpie le sang seul peut effacer les affronts. Ruy Yefatfqiiez invite donc tin projet de vengeance infernale. Il eharge Oonzalo Bustos, son beau- ÏTère, qui croit à la sincérité d'une réconciliation éclatante , d'un message pour Aimanzor, roi de Gordoue. Ce message est une épouvantable trahison. Velasquez annonce au roi more, qu'à tel |oar il lui livrera les sept en!fonts de G'ontalo Bustos avoc d'Mrtres dhevaiiers chrétiens qu'il fera liO'mher dans nne «ttlMucaide. 9wit assurer le succès de ce plan, il recommande de tuer le porteur du meaaage.

Aiinanzui', qui e8t généreux, n^accepte qu'eu partie âa proposition, li ira à rembuscade pour anéantir une armée de chrétiens, mais il ne consentira pas à tuer de sang-froid l*homme qui vient à lui. Il Taccueille avec une bienveillance compatissante, car il le plaint dans son cœur du danger qui le menace; peu s'en faut môme qu'il rie lui découvre la trahison de son beau-firère.

Velasquez, resté à Salas avec les fils de Gonzalo, leur annonce qu'il a projeté une grande expédition contre les Mores, et les invite à y prendre part. Les jeunes gens sans défiance n'hésitent pas un instant; ils remercient leur oncle, et acceptent sans examen toutes les conditions qu'il leur fait. On n'emmènera qu'un certain nombre de chevaliers et de soldats pour rendre ainsi la victoire plus glorieuse. Ils s'en remettent à leur oncle, dont la prudence leur est connue, de les guider dans cette périlleuse entreprise.

De sinistres présages s^offrent dès le commencement de la route aux Infants de Lara. Nuno, leur vieux gouverneur, fait tout ce qu'il peut pour que ses imprudents élèves tiennent compte de ces présages, avertissements du ciel. Le vol des oiseaux (souvenir des augures), annonce quelque grand malheur. Tout cela doit si^ifler une trahison prochaine. Le vieillard leur conseille de retourner à Salas. Les Infants de Lara attribuent à la faiblesse de l'âge les inquiétudes de leur gouverneur. Nuno, dans un moment de dépit, déclare quMl ne partagera pas Taveuglement de ses élèves, et il retourne. Hais bientôt la tendresse qu'il porte à ceux qu'il a élevés, la crainte de passer pour un lâche, le ramènent vers la troupe dévouée à la mort ; il est résolu à partager la destinée commune.

Enfin on arrive au lieu d'embuscade. Yelasquez est prêt à se trahir par la joie qu*il éprouve. Les Arabes embusqués tombent sur la troupe chrétienne et l'exterminent tout entière. Les sept Infants de Lara succombent malgré des prodiges de valeur, et leurs têtes sont apportées à Gordoue. Almanzor fait ranger sur une table ces têtes coupées et convie le père à cet affreux spectacle; puis, par un retour de pitié, il lui rend la liberté d'aller pleurer dans sa patrie la mort de ses enfants.

Pendant son séjour à Gordoue, Gonzalo s'est fait aimer d'Arliga, la sœur d' Almanzor, et de cet amour est né un fils, le futur vengeur de ses frères, personnage fameux dans les poèmes héroïques de l'Espagne. La pièce de Lope s^appelle de son nom : Mudarra le Bâtard,

Lope, selon sa coutume, accepte la tradition dans tout* son éten-

due. Il prend Taction dès Toutrage reçu par Yelasquez etLambra et la conduit jusqu'au châtiment infligé aux coupables par le jeune Mudarra, ce rejeton providentiel de la maison de Lara. Le drame, comme on voit, embrasse un très-long espace de temps, puisqu'il laisse à Mudarra, qui n'est pas né encore au moment où l'action commence, le temps de naître, de grandir et de venger ses frères. Le sujet est assurément très-dramatique, car la vengeance finale n'est pas un crime, mais bien le plus légitime des châtiments, et comme l'intervention désirée de la justice céleste.

Lope a tiré de ce sujet tout le parti possible, se conrormant avec une fidélité scrupuleuse à toules les données de la tradition. Cependant la mise en scène d'une pareille fable présentait de grandes difficultés. Le poëte avait à faire agir sept héros au lieu d'un seul ; il a pris le seul bon parti possible, qui était de réunir tout l'intérêt sur un seul des Infants de Lara, dont il fait l'héroïque représentant de tous ses frères.

La scène où le vieux Nuno conjure les Infants de retourner à Salas, après leur avoir expliqué les présages qui annoncent la trahison, — comme ces nuées de corbeaux qui les suivent en voletant et épouvantent les chevaux, — cette scène est des plus dramatiques qu'il y ait au théâtre. Gonzalo, le type héroïque des sept Infants, meurt le dernier en exprimant des regrets et des souvenirs d'amour.

La deuxième journée de cette pièce est presque aussi pathétique que le Boi Lear de Shakspeare. Nous y voyons le vieux Gonzalo, devenu aveugle à force de pleurer, poétiquement enveloppé de la double majesté de la vieillesse et du malheur. Excepté dans quelques rares occasions, sa douleur est silencieuse; il supporte les outrages de sa belle-sœur avec une résignation que l'on prendrait pour de l'insensibilité. Chaque jour, en effet, Yelasquez et sa femme font parade de leur vengeance, qu'ils renouvellent à chaque instant par de nouveaux outrages faits à leur victime.

Voici pour exemple un détail de ces admirables scènes : Un chanteur de romances vient de temps en temps consoler Gonzalo Bustos ; un jour que le chanteur amuse la douleur de Gonzalo par le récit de quelque vieille légende, on entend le bruit d'une petite pierre lancée contre les vitres de la fenêtre. C'est dona Lambra, qui chaque jour à une certaine heure appelle ainsi l'attention de Gonzalo. Le chanteur continue, et voici qu'il commence la déplorable légende des Infants de Lara ; une seconde pierre retentit à la fenêtre, puis une troisième, et

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