SCÈNE Y
Salon dans la maison de B.usto Tabera.
DON SANCHgJ ESTELLE, MATHILDE, CLARÎNDO.
î)0N SAHCH^ — Ange de ma vie, quand serai-je ton époux? Quand verrai-je la fin de nos communes tristesses? 0 soleil de mon âme, quand de douces paroles sorties de ^ lèvres de corail, ouvrage de l'amour, changeront-elles en perles pour enchâsser nos âmes la blanche rosée qui coule de mes yeux ?
ESTELLE. ^— Si le temps marchait au gré de mes désirs, il devancerait du soleil les pas gigantesques. Séville célébrerait mes doux emplois, et ton amante fortunée cesserait déporter envie à la douce et tendre tourterelle, qui fait
son nid dans le creux d'un arbre avec de doux roucoulements.
DON SANCH© — Ah ! comme ma vie te remercie de ces souhaits I — Mon âme ambitionne les plus hauts trophées de la renommée pour les déposer à tes pieds.
ESTELLE. — Et moi j'y joins ma vie à jamais unie à la tienne.
DON SANCHÊi — Ah ! touchante Estelle, brillante de feux, revêtue de lumière I
ESTELLE. — Ah I mon tendre ennemi t
DON SANCHip — Oh I ma conquête I 0 personne sacrée I pôle de mes yeux troublés et ravis I
CLARiNDO. — {A Mathilde,) Pourquoi , à l'instar de nos maîtres, ne pas émettre de tendres interjections, non moins fines et délicates que toile de Cambrai ou de Hollande ?
DON SANCHiiî> — Veux-tu bien te taire ? " "- CLARINDO. — Je suis muet. [Bas à Mathilde,) Ah I petite mulette gentille, désespoir de moi, ton amant !
MATHILDE. — Ah! gentil laquais,*qui fais des vers avec accompagnement de l'étrille.
CLARINDO. — Ah ! ma joie !
MATUiLDE. — Ah I mortel heureux !
CLARINDO. — Jamais lépreux ne fit tant de ah ! -^ DON sanchC) — Enfin, que dit ton frère?
ESTELLE. — Qu'une fois les actes passés rien ne s'opposera au mariage; mais il demande quelques jours de délai pour prendre ses mesures.
DON SANCU© — Il veut quc mon amour ait un dénoûment funeste, s'il le met aux prises avec le temps. Je voudrais que le mariage eût lieu aujourd'hui. Chaque jour peut apporter mille contrariétés.
ESTELLE. — Si le délai se prolonge, parle à mon frère.
DON SANCHJÇ2 — Je lui parlerai; je meurs de ces délais qu'il impose à mon amour;
CLARINDO. — J'aperçois Busto Tabera.
(Entre Busto.)
BUSTO. — Sanchô.. mon ami!...
ESTELLE. — Dieux ! Que signifie ?...
DON SANCH<i — Cet air chagrin ?.,. Vous?
BB6it)« «^ A uti mélatige de joie et de tHstesse je deis cet aspect soucieux. Rentre un moment, Estelle.
ESTfiufi. — Dieu me soit en aide I Je meurs pour Avoir attendui
(£Ue sort aveé Màthild«)t)
BusTO. — Sancho Orliz de las Roelas I...
t)oN sANcfiC> — Je ne suis plus votre beau-frèrd f...
ËusTO. — tlh cheval emport(5 me fiilt courir saris éperons. — Sachez qli^ le roi m'a fait appeler, sans (Jue je susse, vrai Dieu, pourquoi. Pressé de questions, il no s'est pas expliqué. Il Voulait me donner le commandement d'Archidona , que je ne demandais point. Voyant ma " résistance, il m'a retiré le royal insigne, et a fini par me nommer
DON SANCU£> — t^oursuivcz; il ri^y a lieu en tout cela qu'à se réjouii*; mais, là tristesse, venons aux motifs de tristesse.
BUSTO. — il m*a nommé gentilhomme de sa chambre* ^
DON sANcnfi — C*est encore du bon.
bustD. — J'arrive au mauvais.
DON SANCHB^ — (A part.) Je sens qu'il va m'en coûter quelque chose.
BiSTO. — 11 m'a prié de ne pas marier Estelle; que ce ^ soin le regardait; qu'il se chargeait de la doter, à mon ^' défaut, et voulait lui donner un époux de son choix.
BON SANCHiO — Tu disais tout à l'heure que tu étais heureux et triste; moi seul je suis malheureux, puis- ^^^ que tu obtiens les grâces, et que je ne recueille que les chagrins. Que parles-tii d'enntiis, quand tu ne dois songer qu'au bonheur? Gentilhomme du roi et voir sa sœur bien mariée... On serait heureux à moins. Mais tu as été infi- v v ^ dèle à la loi de l'amitié, qui t'ordonnait de dire que ta sœur était déjà promise.
BusTO. — Tout cela était si étrange, ma tête si troublée, que je n'ai pas songé à le dire.
DON SANCfllO — Ainsi, il n'est plus question dé mon ^ niariage.
BUSTO. — Je cours informer le roi que l'afeoerd est faiti v . ^
18 L'ÉTOILE DE SÉVILLÉ.
"" ^ le contrat passé; ton mariage tiendra, car te roi ne peut
donner Texemple de la violation de la justice. ^ DON sancbÔ — Si le roi prétend y manquer, qui pourra le retenir, surtout s'il y trouve son intérêt ou son plaisir ? ^ BusTO. — - Je lui parlerai, et vous ensuite, puisque dans mon trouble je ne Tai pas informé de nos conventions.
DON SANCHiÛ — Je voudrais être mort. Ah ! que j'avais raison de dire qu'il n est pas dans la vie un moment de sécurité ! que les chagrins, la tristesse, obscurcissent toutes ^; nos joies. Si le roi veut faire violence à la loi... \ BusTO. — Sancho Ortiz, le roi est le roi : se taire et pren- ! dre patience.
(Il sort.)
DON SANCH© — En si triste occurrence, comment se rési- ^} gner à soulfrir et se taire? Tyran, qui es venu troubler les douceurs de mon hymen, puisses-tu ne pas jouir du trône de Gastille avec les applaudissements de Séville. De don Sanche le brave tu mérites bien le nom; je te reconnais à Tœuvre, car c'est ta dureté qui t'a fait nommer ainsi. Mais, ' Dieu est grand; quittons Séville, allons à Gibraltar pour y laisser la vie dans les périls du siège.
cuvRiNDO. — Sans y aller, tenons-la pour perdue.
DON SANCHfit — Estelle, si belle l Gomment, aimé de toi, puis-je avoir une si mauvaise étoile? Ah ! qu'elle est rigoureuse, que les effets en sont cruels!
CLARiNDO. — Pour cct astrc si beau, nous finissons comme des œufs au beurre noir : mieux vaudrait en omcletlc^