‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 86 sur 226 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

Lb8 mêmes, don TËLLO furieux, FËLIGIANA,

gens de leur iuUe,

PBuciANA. — Prenez garde, mon frère, contenez- vous, de grâce; arrêtez!

TELLO. — Est-ce vous, monsieur, qui seriez par hasard Talcade de Castiliequi me cherche?

LE HOi. — Qu'y a-t-il d'étrange?

TELLO. — Votre audace, par Dieul si vous savez qui je suis ici.

LE ROI. — Quelle différence faites-vous entre l'homme qui vient au nom du roi et le roi lui-même?

TELLO. — Fort grande, quand il «'agit de moi. D'ailleurs, où est votre verge?

LE ROI. — Elle est encore dans le fourreau ; mais elle en sortira bientôt, et vous verrez ce qui arrivera.

TELLO. — Dans le fourreau! .Ah! c'est joli! — Vous devez ne pas me connaître. Personne au monde n'oserait m'arrêter, à moins d'être le roi.

LE ROI. — Eh bien, je suis le roi, misérable.

FELiciANA. — Saint Dominique de Silos M

TELLO. — Quoi ! sire, le roi de Gastille s'abaisser ainsi !... vous, sire ! vous, en personne. Daignez me pardonner.

LE ROI. — Qu'on le désarme. Par la couronne que Dieu m'a donnée, je vous ferai respecter, insolent, les lettres du roi.

. pELiciANA. — Daignez, sire, modérer votre rigueur.

LE ROI. — Prière inutile. — Qu'on amène sur-le*champ la femm^ de ce pauvre laboureur.

TELLO. — Elle ne l'était pas encore, sire.

LE ROI. —Il suffit qu'elle l'ait voulu; et d'ailleurs ne voyez-vous pas son père qui a imploré ma justice?

4 . Né à Najera, en Basse-Navarre, vers l'an 4000, et célèbre par ses miracles. Le magnifique cloître bénédictin de ce nom est à quelque distance de Lerma.

JOURNÉE III, SCENE VlII. itti

TElLD. — J'ai offensé Dieu et le roi. L'heure de mon juste supplice est arrivée.

(Entre El vire, les cheveux ^pare.)

ELVIRB. •— Alphonse, noble roi de l'Espagne, j'ai reoueilli ton nom parmi mes gémissements, et aussitôt j'ai quitté ma prison pour demander justice à ta royale clémence. — Je suis fille de Nuno d'Aybar, dont les vertus sont bien connues dans ce pays. J'étais aimée de Sanche de Roelas ; il en parla à mon père qui consentit à notre union. Sanche, comme serviteur de don Tello de Neyra, lui demanda son agrément. Don Tello vint à la fête; ma vue lui inspira de coupables désirs. Il diffère perfidement mon mariage, vient m'enlever à main armée pendant la nuit, et me fait porter dans sa maison ; là, par de séduisantes pro« messes, il essaye, mais en vain, d'ébranler ma chaste fermeté: Plus tard, il m*a fait conduire dans un bois voisin d'un de ses domaines. L'épaisseur du feuillage qui me dérobait au soleil a pu entendre mes tristes plaintes. Mes cheveux dont les lambeaux sont restés attachés aux bruyères, peuvent attester ma résistance; mes yeux peuvent dire les pleurs que j*ai versés, et dont un rocher eût été attendri. Je vivrai dans les larmes, car celle qui n'a plus d'honneur, ne peut plus avoir de joie. Le seul bon* heur qui me soit resté, c'est de pouvoir demander justice et punition de ces crimes au meilleur alcadb, au roi* Cette justice, Alphonse, je la réclame à vos pieds sur les* quels j'ose à peine imprimer mes lèvres indignes. Ainsi^ puissent vos descendants délivrer par leurs victoires les provinces qui portent le joug orgueilleux du More ; et si ma faible voix ne peut dignement célébrer votre justice» qu9 l'histoire et la renommée en rendent la mémoire éter«^ nelleM

le ROI. — Je gémis d'être arrivé trop tard. J'aurais voulu qu'il fût assez tôt pour satisfaire aux justes plaintes de Sanche et de Nufio, mais je suis encore à temps de venger la justice, en faisant tomber la tête de don Tello. Qu'on fasse venir le bourreau. ^

4. La plainte d^Elvire est écrite en vers de six syllabes, du mode à^endechaSf qui est consacré à la poésie élégiaqne.

FELiciANA. — Sire, que votre clémence royale prenne pitié de mon frère.

LE ROI. — N'eût-il pas commis cet attentat, le mépris qu'il a fait d'une lettre signée de ma main et portant ma signature n'est-il pas un crime suffisant? — Aujourd'hui, don Tello, j'écraserai à mes pieds ton orgueil.

TELLO. — S'il y avait une peine plus grave que la mort qui m'attend, je confesserais, sire, que je l'ai méritée.

LE COMTE. — Sire, vous avez été élevé dans ce pays; que ce souvenir émeuve votre pitié.

FELiGiANA. — Sire, au nom du comte don Pedro, faites grâce de la vie à Tello.

LE ROL — Le comte de Castro mérite que je le regarde comme un père, mais le comte de Castro sait que son devoir l'oblige à respecter ma justice, sans qu'il ait rien k répliquer.

LE COMTE. — La pitié est aussi une vertu.

LB ROI. — La véritable pitié ne saurait consister dans l'abandon de la justice. Aux yeux de Dieu comme aux yeux des hommes, celui-là est traître et déloyal qui ne respecte pas son roi et le brave en son absence. — Tello, donne à Elvire la main d'époux, et après qu'on t'aura tranché la tête, elle pourra épouser Sanche; sa -dot sera la moitié de ton bien. Et vous, Feliciana, vous serez dame de la reine, en attendant que je vous trouve un époux digne de votre noblesse.

NUNO. — Je suis tout tremblant.

PELAGE. — C'est un fier roi.

SANCHE, au public, '^ Ainsi finit la comédie : le meilleur ALCADE EST LE ROI. La chrouique d'Espagne dans sa qua* trième partie, nous raconte le fait comme véritable.

FIN DE LA TROISIEME ET DERNIERE JOURNEE

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