‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 87 sur 226 · HONNEUR · texte numérisé non relu

HONNEUR

suit

Le sujet de la pièce qui suit est tiré d^une vieille romance qui passe avec raison pour Tun des plus beaux chants de la muse espagnole : ta romance du comte Alarcos et de Vinfante Solise, C'est un récit de tout point fabuleux f remarquable surtout par la naïveté du langage, Ténergie de la pensée ; mais il est si dramatique, qu*on le retrouve également sous la forme de chant populaire en catalan : El conde F loris, et en portugais : 0 conde Tanno. En voici le sujet en peu de mots :

Le comte Alarcos a donné sa foi à Tinfante, et quelque temps après, oubliant ses vœux, il épouse une autre femme. LUnfante est désolée; elle est seule, mais pour ne pas compromettre son honneur, elle garde dans son cœur le motif de son chagrin. Son père, la voyant désespérée, exige d^elle la confidence de sa douleur. L'infante, vaincue à la On, raconte au roi Toutrage qu'elle a reçu, l'infidélité du comte Alarcos. (c Si tout cela est vérité, dit le roi, c'en est fait de ton honneur; » et le père, malgré la tendresse qu'il a pour sa fille, lui fait entendre qu'on ne survit pas à l'honneur. Or il n'y a pas moyen de le sauver, car le comte infidèle est marié. L' infonte connaît un moyen qui, malgré l'impOssibilité apparente, peut lui rendre l'honneur : c^est que le comte tUe sa femme, afin d'être libre de remplir après sa promesse. Une loi antique permet au roi d'ordonner à un vassal infidèle de tuer la femme qu'il a épousée au mépris de la foi donnée à une autre. Le roi mande le comte et lui impose, s'il est réellement coupable, la eondition de mort. Le comte avoue sa faute, défend la vie de sa femme, supplie et pleure, mais le vieux roi est inflexible et ne laisse partir le comte qu'après que celui-ci lui a donné sa parole de chevalier en gage de son obéissance à la terrible loi. Le comte part en grande tristesse ; la ballade chante ses lamentations dans ce funèbre voyage. Il arrive et ne répond que par des larmes, paf un visage ou se peint le désespoir, h

la douce joie de sa jeune épouse. Elle remarque qu^il a pleuré. Les deux époux se mettent à table pour souper : le comte ne mange ni ne parle, et, pour échapper aux questions inquiètes de sa femme, il baisse la tête et feint de dormir ; mais sous ses paupières closes on voit de grosses larmes tomber. Le comte veut aller dormir; il empêche les enfants d^entrer dans sa chambre, comme Ils avaient coutume; le plus jeune, petit à la mamelle, est apporté malgré le père. Le comte ferme la porte, ce quUl ne faisait jamais. Alor^ commence un drame épouvantable, dont rhorreur est voilée à force de pathétique, et que nous renonçons à reproduire. On remarque dans ce morceau des sentiments et des paroles semblables à ceux que Racine a prêtés à la veuve d'Hector, et que la malheureuse comtesse, à son heure dernière, exprime avec toute la grâce naïve de Tantique poésie. Elle s'agenouille, fait sa prière comme Desdémone, et, pour grâce suprême, elle demande d'allaiter encore une fois son petit enfant. 11 tétera pour congé, mammard por despedida, dit-elle. Elle pardonne à son époux, et somme le roi et l'infante, cause de sa mort, à comparaître avant trente jours devant la Justice de Dieu.

Assurément ce sujet est dramatique. Cependant il était impossible de le transporter au théâtre tel que le donnait la romance. Le dénoûment était inadmissible : le spectacle d'une femme innocente étranglée, par un époux qui l'aime, était trop odieusement tragique pour être supporté, surtout par un public espagnol. Il fallait donc, tout en conservant les motifs d'émotion du sujet, en changer l'horrible dénoûment. C'est ce qu'a fait Lope, autant du moins que la chose était possible.

La pièce, intitulée la Fuerza lastimosa, est en trois journées, comme toutes les pièces du temps. La première journée est tout entière de Lope, et elle a pour but de préparer les événements du drame, de motiver l'action.

Deux seigneurs, un duc et un comte, aiment la fille du roi d'Irlande. Le comte est préféré, et il obtient, dans une partie de chasse, un rendez-vous d'amour» Le duc a entendu donner ce rendez-vous, qui est pour la nuit prochaine, dans l'appartement de la princesse, et il a résolu de prendre pour lui la faveur accordée à un autre. Il fait arrêter le comte à l'entrée de la nuit et se substitue à lui. La princesse ignore la tromperie, et le lendemain elle parle au comte avec Fabandon d*une femme qui a tout donné. Le comte ne comprend rien )iux paroles de l'infante ; il soutient n'avoir pas été au rendez-vous.

L*infante entre en grande colère, et le comte indigné s^enfùit de la cour et se réfugie en Espagne.

La seconde journée est remplie d'admirables beautés. L'infknte délaissée est en proiu à une sombre mélancolie qui ne cesse momentanément que pour des accès de délire. Nous la voyons après huit ans dans un magnifique jardin, avec son père qui s'empresse auprès d'elle. Le vieillard, qui ne comprend rien au mal de sa fille, l'entoure des plus doux soins, de la tendresse la plus caressante. On essaye de la distraire, on chante, mais rien n'a le pouvoir de la réjouir. Les musiciens chantent une ballade qui fiiit allusion aux infortunes de la princesse. Alors l'infante entre dans une violente fureur : elle parle d'hoiineur perdu^ de trahison, de vengeance; elle crie comme si elle recevait une subite blessure ; elle est en di'lire, elle est folle!

Le comte Henri revient en Irlande. l\ croit qu'on a oublié le passé comme il l'a oublié lui-même. II revient avec sa femme et ses trois enfants. Il parait devant le roi, qui l'accueille avec plaisir et le présente à l'infante. Celle-ci déguise ses sentiments, parle affectueusement au comte et demande h voir sa feuime. Elle remarque la tendresse que les époux ont l'un pour l'autre, et, ne pouvant plus se contenir, elle tombe dans un accès de fureur. Alors elle veut raconter tout h son père, mais la honte l'empêche de parler : elle écrit sa confidence et s'enfuit. Le père comprend tout; son caractère éprouve une révolution subite : ce n'est plus un père inquiet, c'est un homme outragé, impitoyable, un homme qui déploiera la plus terrible énergie pour se venger et punir.

Le roi mande le comte en sa présence et le consulte sur une lettre qu'il dit avoir reçue d'un roi son allié. Le roi d'Albanie lui annonce que sa fille a été séduite par un jeune seigneur, qui, après lui avoir promis sa foi, en a épousé une autre. Il demande ce qu'il faut faire. Le comte Henri, loin de penser que c'est son propre arrôt qu'il va prononcer, est d'avis que l'on force l'infidèle à remplir sa promesse en faisant à l'honneur de Tinfante le sacrifice de sa femme. A peine a-t-il achevé de donner son funeste conseil, que le roi lui montre la lettre de sa fille. Le comte crie à la trahison, proteste de son innocence, mais en vain : le père inflexible exige l'accomplissement de la loi fatale. La pièce reproduit ici, avec des détails nouveaux et pathétiques tels que l'heureux génie de Lope pouvait les inventer, ce qui est si naïvement raconté dans la romance. Nous assistons aux combats intérieurs de l'époux, forcé par une impitoyable loi à devenir le bourreau de sa

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