‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 89 sur 226 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

Une forêt.

L'INFANTE DYONISE en habit de chasse, un épieu à la main.

DYONISE. — Cerf timide, arrête un moment ta course, attentif à mes ennuis. Crois-tu que ma pensée te suive dans ces étroits sentiers que tu parcours, pareil au vent? Ohl quelle est ton erreur! Repose-toi au bord de ce ruisseau, pour y baigner tes pieds et ta ramure. Heureux dans ton malheur, tu as atteint le but aimé de ces eaux calmes et pures. Hélas! un cœur affligé ne connaît pas si aisément le bonheur.

4 . Dans le texte la Fuerza lastimosa , proprement la Nécessité déplorable, titre qui serait bien vague en français.

(Entre Henri.)

HENRI. — Arbres touffus, lierre qui tapisses leur tronc et serpentes autour de leurs rameaux, fontaines, qui sans cesser de couler paraissez immobiles, ombrages ténébreux remplis d'une secrète horreur, et vous, montagnes hérissées de rochers favorables à la rêverie, vous voyez un homme qui serait heureux, s'il n'était assailli de mille doutes. Quelle sera la fin de cette carrière aventureuse où m'a lancé mon étoile? Pareil à Tantale, je poursuis un bonheur qui vainement se présente à mos lèvres; il m'est défendu de le saisir.

DYONisE. — Vous, Henri!

HENRI. — Ahl madame, je sais maintenant pourquoi cette belle fontaine semble vouloir quitter ses bords, pourquoi la rose jalouse déploie ses plus vives couleurs, pourquoi le vent donne la musique à la montagne, en se jouant parmi le feuillage, pourquoi le soleil levant dore le sommet verdoyant des coteaux, pourquoi ce lierre, emblème de ma tendresse, s'unit si étroitement à l'ormeau : les montagnes et les fontaines, les roses et les ormeaux, les ruisseaux et le lierre, les collines, les prés et les fleurs charmantes, se réjouissent à l'éclat bienfaisant de vos yeux.

DYONISE. — Ces vastes solitudes m'invitent à te révéler le fond de mon âme.

HENRI. — Ma foi t'oblige à faire plus encore, si tu crois à mon amour. Ne songe pas à ta naissance; détourne tes regards de mon humilité, tu en sentiras moins la distance qui nous sépare. Qui occupe les sommets ne doit pas regarder la terre. Le véritable caractère de l'amour est de supprimer les rangs. Il tient dans sa main céleste une balance où toutes les âmes pèsent le même poids.

DYONISE. — Comte, si l'excès de votre humilité vous éloigne de moi, je rétablirai l'équilibre, en pensant qu'il n'y a rien de vrai dans votre amour. Jamais je n'ai cru que vous fussiez au-dessous de moi : osez croire vous-même que je ne suis pas plus que vous.

HENRI. — Esprit divin ! comme elle a su élever mes vœux secrets à la hauteur de son amour ! Son grand cœur anime ma timide audace.

DYONiSE. — Laissons là ma divinité. Que les grandeurs s'humanisent; parlons à cœur ouvert, et, s'il est possible, de deux volontés ne faisons plus qu'une àme.

(Entre Octave.)

OCTAVE. — Qui jamais a vu le chasseur fuir devant la bête qu'il chasse, comme on se dérobe sur la place à la poursuite du taureau? Et je n'ose perdre la trace de celle qui menace ma vie! Quel est donc ce mystérieux avantage d'une femme sur un homme? Est-ce la force de son nom? Est-ce l'effet de sa valeur réelle? — Mais, c'est elle, c'est ma belle ennemie! Amour, laisse-moi lui parler encore une fois. Non, le comte Henri est avec elle...

HENRI, bas, à l'infante. — Tu m'en donnes ta parole,

DYONISE. — Je te la donne.

OCTAVE, à part. — Parole donnée! c'est le moment d'écouter, en se tenant plus à l'écart.

DTONisE. — Puis-je accorder davantage?

HENRI. — Non, je l'avoue.

DYONISE. — Je le répète, je suis ta femme. ' »

OCTAVE. — Sa femme! L'infante! Est-il, dieux! possible?

HENRI. — Cher amour, après une telle faveur, se taire est répondre. Que mon silence dise donc ce que je tais. Mais, sans la volonté du roi, tu sais que ma poursuite est vaine et que je m'expose aux plus justes châtiments. Que faire? A quoi se résoudre ?

DYONISE. — Je refuserai de me marier. Mon père est très-avancé en âge.

HENRI. — Oui, mais où est la patience capable d'attendre jusqu'à sa mort? Comment contenir ma passion? S'il n'est accordé quelque gage à mon amour, je doute qu'il ait la force d'attendre.

OCTAVE, à part. — Cet amour court la poste; ma mort en sera le premier relai.

DYONISE. — Ce temps peut être long; mais il est permis d'écrire. Un baiser, plus l'espérance, tout cela ne peut-il...

HENRI. — Bon pour le baiser; ne parlons pas de billets. L'amour sur le papier ne suffit pas pour fournir une si longue traite, pour passer les nuits au serein. Le billet le

plus tendre se réduit à des paroles. Vienne Toubli; si Ton veut plaider, ce billet si doux est une lettre de change qui n'est passée à l'ordre de personne.

DTONiSB, — Explique-toi franchement.

HENRI. — Je crains la colère et mon châtiment.

DYONiSE. — Eh bien! demain tu viendras par la terrasse du palais. Je te recevrai dans mon appartement.

HENRI. — Tu ne saurais accorder plus, ni moi demander davantage. Que je baise ta main...

OCTAVE, à part. — Que me reste-t-il à entendre? C'est l'arrêt de ma mort.

DYONISE. — Quels obstacles n'aplanit Tamour ?

HENRI. — Comment avoir la patience d'attendre jusqu'à demain ?

DYONISE. — Quoi! tu n'es pas encore content?

HENRI. — Voulant faire un bon marché, je chicane sur la durée de mon supplice. En amour, les espérances deviennent des siècles.

DYONISE. -^ Quoi! l'espérance est un supplice?

HENRI. — Oui, tant qu'on ne jouit pas du bonheur, et supplice d'autant plus douloureux que ce bonheur doit être plus grand.

DYONISE. — Tu n'as à attendre que d'ici à demain pour être heureux. C'est montrer peu de confiance.

HENRI. — Du soir au lendemain, Troie fut réduite en cendres, Rome perdit toute sa gloire, les vents détruisirent la plus grande, la plus belle armée navale qu'on eût jamais vue^; du soir au lendemain, le riche devient pauvre, le favori est disgracié, les plus grands se trouvent petits, la mer inonde ses rivages ou se retire dans ses limites, le ciel est tour à tour serein ou couvert de nuages; l'herbe des champs perd sa fraîcheur, l'oiseau captif s'envole; aujourd'hui l'amandier est chargé de fleurs, demain la gelée a tout brûlé. Un jour a vu s'abaisser de hautes montagnes,

4. Allusion à Vinvincibte Armada que Philippe II dirigeait contre l*An^leterre, et qui fut dispersée et détruite par un coup de vent, sur les côtes de Flandre, en 1588. Lope fit partie de l'expédition, et fut embarqué à Cadix sur le San-Juan.

et un souverain tomber dans les fers. Entre la coupe et les lèvres, dit le sage, il peut survenir un accident.

OCTAVE, à part. — Si l'infante a de l'esprit, elle doit détester l'insistance du comte. Que je serais plus discret si un tel bien m'était promis!

DYONisE. — Pour que tu sois satisfait, il me faut, je le vois, retourner à la ville.

HENRI. — Enfin je vois que tu m'aimes... Cette forêt serait propice; mais toutes les reines n'ont pas comme Didon un orage et une grotte à leur disposition^

OCTAVE, à part. — La passion aveugle les emporte; je veux troubler leur joie, et calmer mes propres transports. (Haut.) Avez-vous vu passer le sanglier, noble Dyonise, car peut-être êtes-vous là depuis quelque temps?

DYONISE, à demi-voix. — Diantre soit de l'importun!

HENRI, de même. — Je soupçonne sa jalousie.

OCTAVE. — Il avait la bouche écumante, et semblait se diriger vers cette fontaine.

HENRI. — Apparemment pour s'y laver. (A l'infante.) Éloignons-nous, chère amie.

DYONISE. — Octave, voyez à retrouver mes gens.

(Us sortent.)

OCTAVE. — Ah! c'est la mort qu'il faut que je cherche; heureux si je la trouve!... Légère, elle s'éloigne. Pourquoi résister et me taire? Meure le comte Henri I... qu'il meure! Je dirai tout au roi. Mais non... Dans un malheur pareil, si l'esprit peut ofTrir quelques ressources, quel secours ne trouverai-je pas dans le mien ! Cette femme m'appartiendra. — Que dis-tu? — Je dis que je la posséderai. — Qui t'aidera? — L'amour. — C'est un dieu; il pourra t'aider. — Sera-t-elle à moi? — Peut-être : mais comment ferastu? — Ce soir, j'irai k la terrasse du palais, j'arriverai le premier; l'amour fera le reste. — Arbres à la haute ramure, que le printemps a revêtus d'une verte livrée, montagnes dont le front se cache dans les nuages, prés émaillés de fleurs qui exhalent mille parfums odorants, ruisseaux qui serpentez dans ces prairies, animaux cachés dans vos

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