SCÈNE II
LE ROI en habit de chasse, DEUX PAYSANS, ensuite OCTAVE.
LE ROI. — Personne n'a vu Tinfante?
PREMIER PAYSAN. — Vrai Dîeu, notre sire, elle s'éloigne d*ici, et court plus que le vent.
LE ROI. — Faites rassembler ma suite. Il est temps de retourner à la ville.
DEUXIÈME PAYSAN. — J'eutcuds du bruit dans ce bosquet... — Non, c'est une fontaine. Nous allons chercher ailleurs. Que votre grâce s'asseye en attendant sur ce rocher que tapisse le lierre de ses grappes et de son feuillage.
LE ROI. — Dites que j'attends ici.
(Us sortent.)
OCTAVE, se montrant. — Votre Altesse doit être fatiguée.
LE ROI. — Eh I c'est vous, duc?
OCTAVE. — Quand, dans votre verte jeunesse, vous parcouriez ces montagnes, vous auriez devancé le plus agile léopard.
LE ROI. — Notre vie, cher Octave, passe comme le soleil, père de l'ombre. Jeunesse, vieillesse, sont des noms différents qui s'appliquent à la même infirmité. Comment as-tu fait pour t' égarer ainsi?
OCTAVE. — C'est vous seul que je cherche depuis ce ma-
^ . Passion toute méridionale : rien de la mélancolie rêveuse d'Hamlet près d^Ophélie, de la sentimentalité froide d'Hermann pour Dorothée, de Max pour Theda. Autre race, autre génie, autre poésie.
JOURNÉE I, SCENE II. i39
tin, et plût à Dieu que je n'eusse rencontré que vous dans la montagne.
LE ROI. — Que veux-tu dire?
OCTAVE. — Le voici, mais donnez-moi votre parole royale de me garder...
LE ROI. — Quoi?
OCTAVE, — Un secret.
LE ROI. — Un secret?
OCTAVE. — Oui, sire.
LE ROI. — Quel est-il?
OCTAVE. — J'en dissimule une partie... Il faut ce soir faire arrêter quelqu'un.
LE ROI. — Qui donc?
OCTAVE. — Le comte Henri.
LE ROI. — Tu dis?
OCTAVE. — Oui, le comte.
LE ROI. — Je croyais avoir mal entendu.
OCTAVE. — Non; mais vous n'en saurez le motif que demain.
LE ROI. — Dans quel but le faire arrêter sans savoir le motif?
OCTAVE. — C'est là le secret.
LE ROI. — Je saurai le garder.
OCTAVE. — Il n'y a pas loin d'ici à demain; si vous saviez le motif ce soir, mon espérance serait trompée. Montrez dans une circonstance si grave la patiente maturité de la vieillesse, et songez que s'il y a plus d'une personne qui soit instruite de cette arrestation, votre vie et votre honneur peuvent être compromis?
LE ROI. — Étranges rêveries! — Que prépare donc le comte?
OCTAVE. — Sire, vous le saurez demain matin.
LE ROI. — Il faut qu'une seule personne soit chargée de l'arrêter?
OCTAVE. — Oui, sire; faites-la venir, et donnez-lui vos ordres.
LE ROI. — Et qui sera cette personne?
OCTAVE. — Votre capitaine des gardes, le marquis Fabius; il est homme de cœur.
LE ROI. — Je voudrais qu'il fût nuit. Cette arrestation va faire du bruit.
OCTAVE. — Votre vie est compromise?
LE ROI. — Et la chose dépend du secret?
OCTAVE. — Oui, sire.
LE ROI. — Eh bien, allons.
OCTAVE. — Votre Altesse paraît triste.
LE ROI. — Je nage en plein dans la mer du doute; mais enfin, puisqu'il le faut, je montrerai de la fermeté ^
OCTAVE. — Montrez un front plus serein.
LE ROI. — Traître! le comte Henri I... Gela paraît impossible. — Ferai-je part de cette arrestation à ma fille?
OCTAVE. — Jamais! ce serait faire échouer mon plan.
LE ROI. — Tout ceci est si confus, que c'est l'obscurité même.
(Ils sortent.)