‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 92 sur 226 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

La maison du comte Henri.

Entrent BÉLARD et HORTENSIUS.

BÉLARD. — On dit que la princesse est revenue dans son carrosse' à toute bride...

HORTENSIUS. — Elle ost Vaillante.

BÉLARD. — C'est une jolie fille des pieds à la tête. L'autre matin, je la suivis à la montagne : un épieu à la main, elle était belle comme Diane. Je demandai à Dieu, entre autres bénédictions, de lui donner un mari bien fait, vaillant et brave en actions comme en paroles, plus heureux qu'Alexandre, plus riche que Midas, et qu'il prolongeât sa vie au delà d'un siècle, en repos et en félicité.

HORTENSIUS. — Si Ic comte notre maître t'avait entendu, tu n'aurais pas achevé que déjà tu aurais reçu de lui quelque cadeau de sa façon.

4 . Le roi est un peu Cassandro, et il n'y a guère plus de sérieux dans tout ceci que dans un libretto d'opéra. Attendons les beautés.

2. Le lecteur relève de lui-même ranachronisme. Plus bas , il sera question de mousquet et d'artillerie.

BÉLARD. — Que m'aurait-il donné? Un habit?

HORTENSius, — Il t'aurait habillé de vert, et des pieds à la tète.

BÉLARD. — Tu me fais pitié. — Voyons, penserait-il par hasard qu'elle va l'épouser?

HORTENSIUS. — Je ne sais s'il le pense, mais je suis sûr qu'il y travaille.

BÉLARD. — Hortensius, les hautes aspirations sont honorables; mais, trop hautes, elles deviennent criminelles, et Ton risque de se nourrir de vent. Que le comte l'aime, certains signes me le font croire; qu'il lui plaise, c'est évident par les faveurs qu'il en reçoit; mais qu'une occasion de la marier se présente, le comte en sera pour son mal d'amour. — Mais, le voici lui-même; attends.

(Entre le comte Henri.)

HENRI. — Quel jour ennuyeux et pesant! Est-ce que le soleil ne marcherait plus? Ah! si par un prodige il s'arrêta jadis, si même il revint sur ses pas, je voudrais aujourd'hui avoir le pouvoir de hâter sa course. Amour, on dit que tu habites la troisième sphère^; il n'y a pas loin de là à la quatrième. Prie le soleil de hâter sa course, d'aller au plus vite cacher son front doré dans le sein de l'Océan. Qu'il se souvienne du temps où il poursuivait Daphné : la fin du jour me verra, moi aussi, cueillir des lauriers, mais différents. (Apercevant Béiardet Hortensius,) Ah ! vous voilà!

HORTENSIUS. — Nous attendons, seigneur.

HENRI. — Vous pouvez me donner une autre chaussure, et préparer ce que nous portons d'ordinaire... pour garantir la poitrine, s'entend.

BÉLARD. — Il est toujours bon de prendre ses précautiotis.

HORTENSIUS. — Moi, je porte toujours des ailes, pour le cas où le passage serait étroit.

HENRI. — Tu parles de gala?

HORTENSIUS. — Oui, monsicur. {A part.) Je dis alas; il entend galas.

4 » Celle de Vénus, dans Topinion du moyen âge. La quatrième «phëre était celle da Soleil. Yoy. le Parodia de Dante.

HENRI. — Le noir ne vaut rien pour la nuit. Je veux une étoffe de couleur.

BÉLARD. — Velours noir, or et argent, cela fait très-bien.

HENRI. — Non, c'est de mauvais augure, le velours fût-il couvert. d'un trésor. Je veux un vêtement de couleur : c'est le jour où tout doit briller en nous jusqu'au fond de l'âme.

BÉLARD, à part, — Voilà qui va bien. (Z^aw^)Nous sommes donc en faveur aujourd'hui?

HENRI. — Mes amis, je grille d'envie de vous conter mon bonheur; mais il est si grand que je n'ose.

BÉLARD. — C'est peut-être que la princesse a été sensible à tes soupirs. Elle aura reçu un coup qui lui a fêlé la cervelle.

HENRI. — Je ne veux rien confier à cet imbécile. Viens çà, je t'en prie, Hortensius; toi seul vas connaître ma félicité.

HORTENSius. — Nc vas-tu pas me dire aussi qu'elle est folle de toi? Je veux parier qu'elle t'a vu, si elle a jeté sur toi les yeux, et qu'elle t'aura dit oui, à moins qu'elle n'ait dit non. — Combien y a4-il qu'elle t'est apparue..» de loin?

HENRI . — Que la malepeste t'étouffe I M*assommer ainsi I * . * Viens, écoute, Bélard»

BÉLARD. — Vous' expliquerez- vous enfin? Vous avez Tair d'un fou?

HENRI, à lui-même.^ Jésus! llnfantel Jésus!

BÉLARD. •— Le signe de la croix maintenant?...

HENRI* — La joie me rend fou.

BÉLARD i -- î^ou? ouij mais bon chrétien. Tu fais des signes de croix.

HENRI. — Pas possible de celer le bonheur qui m'attend. Allons I . . .

(Il est tout absorbé et fait de grands gestes.)

BÉLARD. — En garde, Hortensius.

HORTENSIUS. — Pourquoi?

BÉLARD. — J'ai cru qu'il portait une botte.

HENRI, à part. — J'allais me trahir! — 0 bonheur souverain, parfaite allégresse! et qu'on a raison de dire que, dans le chagrin plus que dans la joie, il est facile de com-

mander au silence! (Haut.) Amis, mon bonheur va obtenir la fin tant désirée.

BÉLARD. — Ahl voyons!

HORTENSius. — Voyons!

BÉLARD. — Il s'arrête rêveur, et se tait.

HoRTENSiDS. — Hé, monsieur!

HENRI. — Que voulez- vous?

BÉLARD. — Ne direz-vous pas?

HENRI, — Jamais! J'ai songé que vous pourriez me trahir; la crainte a retenu les paroles qui volaient h ma langue. — Arrière, traîtres, ou mon épéel...

HORTENSIUS. — Il cst tout à fait fou.

BÉLARD. — D'où vient cette colère?

HENRI. — 0 lune, tarde à paraître, et vous, cieux amis, n'étendez pas votre pavillon d'étoiles. Nous vous en fournirons un plus beau. Vous allez voir briller les yeux de cet ange céleste.

HORTENSIUS. — Nous aurious gagné aux dédains de la princesse.

(Entre Clénard.)

CLÉNARD. — Le comte est*il chez lui.

HENRI. -^ Me voici à votre service.

CLÉNARD. — Bonne nouvelle. Le roi vous demande.

HENRI. ^— Le roi? Que me veut-il?

CLÉNARD. -- D'après son ordre exprès de me présenter moi-même» je suppose que Son Altesse veut vous accorder quelque grâce.

tiENRi. — Je la mets à votre disposition* (A ffortensius et Bélard.) Vous, écoutez...

HORTENSIUS. — Qu'ordonncz-vous?

HENRI, à part. — Vous m'attendrez sous la leri*asse du palais.

HORTENSIUS. — C'cst dit.

BÉLARD. — Faut-il nous armer?

HENRI. — Oui, bien préparés, et que je n'aie pas besoin de vous chercher... Vous savez Tendroit... [Haut à Clénard.) Que me veut le roi, monsieur le secrétaire?

CLÉNARD. — Je pense qu'il a quelque grâce à vous accorder.

i44 AMOUR ET HONNEUR.

HENRI, à part. — Dieu veuille que ce ne soit pas tout le contraire I

(Ils sortent.)

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