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Oeuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur Schiller

Jkan-Frédéric-Christophe Schiller naquit le 10 novembre 1759, à Marbach , petite ville de Souabe, dans le royaume de Wurtemberg. Son père avait été chirurgien et avait servi en cette qualité dans le régiment de housards bavarois du prince Louis, qui était au service des Pays-Bas : il avait eu successivement les grades d'adjudant et d'enseigne, et enfin de capitaine; il fut ensuite chargé de l'inspection d'un jardin appelé la Solitude, appartenant au duc de Wurtemberg, et situé à une lieue de Stuttgart.

Le père de Schiller avaii la tête un peu aventureuse; mais, à cela près, c'était un fort honnête homme, actif et capable, estimé de son prince et de tous ceux dont il était connu. 11 a vécu assez long-temps pour goûter la douce joie de voir son fils un des premiers écrivains de l'Allemagne.

La mère de Schiller était la fille d'un boulanger, bonne et douce femme, qui aima beaucoup son mari et ses enfans. Schiller fut le dernier; il était, dit-on, le vivant portrait de sa mère; sa taille était élancée, ses cheveux étaient roux, son teint couvert de taches, son visage pâle, mais sa physionomie noble et expressive. 11 aima beaucoup une sœur qui mourut fort jeune, et qui parait avoir eu de grandes analogies avec lui; elle annonçait un ta'ent poétique assez remarquable, et s'essayait même à composer quelques drames.

Schiller fut dirigé dans ses premières études par le pasteur Moser, du village de Lorch, où ses parcns passèrent trois années , lorsqu'il n'était encore qu'enfant. Peut-être Schiller dut-il aux soins de cet ecclésiastique, et à la tendre amitié qu'il conçut pour son fils, la vocation ardente et sincère qu'il manifesta pendant toute sa première jeunesse pour l'état ecclési.islique. Cependant , si '".'est en mémoire de ce premier guide de son enfance que Schiller a donné le nom de Moser au pasteur que François de Moor fait venir au cinquième acte des Brigands, il faut convenir qu'il n'en avait pas alors un souvenir bien solennel ni bien touchant Les discours mis dans la bouche de ce personnage ne retracent en rien les impressions fortes et simples qui , après avoir frappé l'enfant presijue a son insu, reparaissent souvent avec attendrissement et vivacité dans l'Age mûr.

Après trois années passées à Lorch, les parens de Schiller vinrent s'établira Louisbourg. Là, il <*notinua l'étude du latin sous le professeur Jahn,

homme froid, rude et morose, mais qui s'attacha à Schiller, l'enseigna même avec soin, et le prit même en pension chez lui. Schiller n'était pas un écolier fort distingué; rien en lui n'annonçait, à cet âge, un génie remarquable ; cependant il travaillait avec goût et avec succès à l'étude de la langue latine.

Du reste, Schiller était un enfant timide et gauche, faible à tous les exercices du corps, rêveur, solitaire , ennemi de la contrainte et de la règle. 11 se plaisait, par la suite, à raconter une aventure de son enfance qai lui avait laissé un souvenir assez vif, et qu'i lui semblait la première étincelle d'exaltation poétique dont son âme eût été frappée.

Un jour, dans sa neuvième année, il avait à répondre au catéchisme que lui enseignait , ainsi qu'à beaucoup d'auttes enfans de son âge, un répétiteur fort sévère et très redouté. Par bonheur il répondit bien , et au lieu des punitions qu'il craignait, il obtint pour récompense deux kreutzers. Un autre de ses camarades avait mérité comme lui ce petit encouragement. Riches et heureux de ce .trésor, il fallait en trouver l'emploi : Schiller proposa d'aller prendre du lait au château de Harteneck. Mais quand ils y furent arrivés , on ne voulut point pour une si modique somme régaler les deux enfans. Bien chagrins et bien irrités , ils poussèrent plus loin leur promenade. Au prochain village, leur demande fut mieux reçue ; on les accueillit à merveille; on leur servit un excellent goûter, on ne rançonna point leur friandise, et il leur resta même quelques deniers. Comme ils s'en revenaient tout contens, ils s'arrêtèrent sur une petite colline d'où l'on découvrait et le château et le village; alors Schiller, épris d'un beau mouvement poétique, et se souvenant sans doutedcPhilémon etBauci\ prononça avec une verve toute enfantine de solennelles malédictions sur le séjour inhospitalier où ils avaient été durement refusés, cl de pieuses bénédictions sur la cabane où on les avait si bien reçus. Mais ce fut seulement quatre ans après qu'il éciivit les premiers vers qu'il ait jamais faits. La veille du jour où il reçut la confirmation, sa mère l'avait fait appeler pour lui faire sentir l'impôt tance de la grâce qu'il allait recevoir , et sa i rcmière inspiration lui vint de la piété et de l'amour maternel.

NOTICE SUR SCHILLER

La vie de Schiller, pour présenter beaucoup de charme et d'intérêt, devrait être écrite par un de ses contemporains et de ses compatriotes. Rien ne peut suppléer à la vérité et à la vivacité des impressions que fait éprouver aux esprits observateurs, aux imaginations pittoresques, le spectacle d'un homme remarquable. Sa physionomie, le son de sa voix, les habitudes de son caractère et de sa conversation, en apprennent plus sur son génie que les récits et l'examen de ses ouvrages. Lorsque les personnes qui savent voir, disent : j'ai vu; lorsqu'on sait représenter aux yeux du lecteur la vivante image de l'homme dont on lui parle, on le fait mieux connaître que par les plus ingénieuses recherches. Si une telle biographie de Schiller eût existé en Allemagne, il aurait fallu se borner à la traduire.

Quand il s'agirait seulement de chercher dans les écrits de Schiller des traces et des témoignages de la marche générale des esprits pendant l'époque où il a vécu et dans le pays où il est né, cette tâche serait encore bien mieux remplie par un écrivain allemand. Pour se livrer d'une manière complète à un tel examen, il faudrait être familiarisé avec cette littérature allemande si variée et si variable; avec cette philosophie si subtile et si élevée dans ses principes, si universelle dans ses applications; avec ces mœurs allemandes, auxquelles les différences de religion , de gouvernement, de classes, donnent tant de imanccs diverses et tranchées.

A défaut de ces avantages de position , que pouvait donc se proposer un Français écrivant la vie de Schiller? Il a dû rassembler avec soin tout ce que les hommes qui ont vu Schiller, ou <]ui ont vécu près de lui, racontent de cet illustre érrivain , et tout ce qu'en ont dit quelques notices assez peu complètes, publiées jusqu'à ce jour. Quanta ses ouvrages, au lieu de les juger et d'en rechercher la direction avec l'habitude et la parfaite connaissance du sol où ils ont pris naissance, il n'a pu que les observer du dehors. Mais c'est un point de vue qui peut avoir aussi quelque intérêt et mériter quelque curio- .«îité. L'étranger qui arrivp pour la première fois dans un pays, reçoit de son aspect des impressions toutes nouvelles, et dont la coutume n'a

point émoussé la vivacité. Beaucoup d'objets, dans la nature morale comme dans la nature physique, doivent être soumis <i celte épreuve de la première impression. Leur physionomie , leurs traits caractéristiques, s'effacent quelquefois devant un examen prolongé, devant une analyse détaillée. En entrant dans le cadre, on cesse de voir le tableau et de juger de son effet général. Sans doute ce sont là des excuses qui pourraient être alléguées par la frivolité superficielle; mais lorsqu'on interroge de bonne foi et avec réflexion les sensations qu'on a reçues, sans nul préjugé arrêté, sans nulle prévention convenue, on n'est jamais frivole. D'ailleurs il ne s'agit |)oint ici de savoir si, en rapportant les drames de Schiller à àe certaines règles, en les comparant à des formes dont on a le goût et l'habitude , on les trouvera bons ou mauvais ; chacun là-dessus en sait autant qu'un autre. Le traducteur a fait son devoir en mettant, par une grande fidélité, le lecteur à portée de juger, et de voir ce qui lui platt ou lui déplaît. Se livrer avec lui à un tel examen serait une tâche superflue et fort stérile. Au contraire, il peut y avoir quelque avantage à rechercher les rapports que les ouvrages de Schiller ont avec le caractère, la situation et les opinions de l'auteur, et avec les circonstances qui l'ont entouré. La critique, envisagée ainsi, n'a peut-être pas un caractère aussi facile et aussi absolu que lorsqu'elle absout ou condamne, d'après la plus ou moins grande ressemblance avec des formes don nées ; mais elle se rapproche davantage de l'étude de l'homme, et de cette observation de la marche de l'esprit humain, la plus utile et la plus curieuse de toutes les recherches.

Dans cette tâche même, nous avons été devancés. Kn parlant de Schiller et de l'Allemagne, nous serons souvent confirmes à ce qui en a éU dit par madame de Staël. Mais est-il possibl) d'être éinu par quelque noble admiration , [)ai quelque réflexion sur ce qui est grand et beau, sans que son souvenir soit présent, sans qu'il re« vienne se placer parmi tous les scntimens purse toutes les pensées élevées ? Se rencontrer av© elle dans cette sphère qui était la sienne, n'est pa un emprunt fait à son talent, mais un culte rend) à sa mémoire.

NOTICE SUR

L'époque approchait où Schiller avait à choisir la carrière qu'il devait suivre. Sa vocation n'était pas douteuse ; il avait manifesté le ferme désir d'entrer dans le saint ministère; et depuis, on l'a entendu souvent regretter, avec une sorte d'exaltation, de n'avoir point consacré sa vie et son talent à enseigner les bienfaits sublimes de la religion : le sort en ordonna autrement.

Le duc de Wurtemberg venait de former une école militaire à laquelle il s'efforçait de donner un grand éclat; car dans ce temps-là les souverains de l'Allemagne travaillaient tous avec une noble émulation à répandre les lumières, à protéger les lettres et les sciences. Le duc appela dans son institut des professeurs distingués, et voulut y attirer aussi des jeunes gens de belle espérance. Le professeur Jahn lui indiqua Schiller, dont le père était déjà un des serviteurs et des protégés du prince. Schiller était alors prêt à commencer ses études théologiques. Il était difficile à son père de refuser une faveur si particulière du souverain, faveur dont l'effet devait s'étendre sur tout l'avenir de son fils. Mais il paraît que ce fut un vif chagrin pour Schiller de renoncer à une vocation noble et sincère, et de subir une protection qui attentait ainsi à son indépendance. Le duc de Wurtemberg écouta avec bonté toutes les objections du père; mais il n'y avait pas moyen de faire des études de théologie dans une école militaire. Il destina Schiller à la jurisprudence, et promit de lui faire faire des études de droit. Le jeune homme se sentit d'abord une grande répugnance à cette profession; il demanda quelque temps pour y penser. Au moment où il s'y était résigné, le duc déclara que déjà un trèsgrand nombre de jeunes gens se destinaient à celte carrière, qu'il lui serait impossible de leur assurer à tous des emplois après leurs études, et qu'il fallait que Schiller se consacrât à la médecine. A cette fois, le jeune homme protesta qu'il aimerait mieux mourir, et ce fut avec une peine extrême que ses parens obtinrent de lui qu'il se soumit au désir du prince.

Une telle contrainte et la discipline militaire de l'école exercèrent sur l'eprit rêveur, exalté et indépendant de Schiller les plus fâcheuses influences. L'uniforme du commandement, les règles communes auxquelles chacun doit obéir, toutes lesconditions indispensables de l'éducation publique blessèrent profondément un jeune homme qui sentait en lui-même des penchaus plus élevés, plus purs, plus désintéressés que la direction où il était retenu Son âme s'aigrit à mesure que son esprit se développa. La sociétéhuinaine, dont il ne connaissait rien que la subordination à laquelle il était assujetti, se présenta à lui comme une insupportable tyrannie fondée sur des lois injustes, et dirigée contre le bonheur, In liberté, la dignité, l'élévation de l'espèce humaine.

Cette disposition hostile des esprits contre les régies et les pouvoirs , qui a marché toujours grandissant avec le siècle, commençait alors à se

SCHILLER V

répandre et h se manifester de toutes parts et de toutes manières. Comme tout ce qui est vaste et général, elle n'avait rien d'accidentel, elle ne tenait ni aux individus , ni aux livres, ni aux doctrines; elle était un produit nécessaire et funeste de l'état de la société. Quand la société, après avoir souffert de longs désordres , vient à se calmer, il s'y forme des pouvoirs, confiés soit aux lois, soit aux hommes; pouvoirs qui sont assortis avec les besoins communs, que chacun reconnaît parce qu'ils sont utiles, parce qu ils sont nécessaires , parce qu'ils sont en harmonie avec les dispositions générales. Tantôt les pouvoirs légitiment leur mission en subjuguant les imaginations, en s'emparant de toutes les activités, en faisant peser le joug de l'ordre sur les forts comme sur les faibles ; tantôt ils tirent leurs droits d'une source plus divine, et régnent par la justice, par la raison, par la bonne gestion des intérêts communs. De quelque part que vienne ee grand bienfait, il entraîne le consentement et le respect des peuples. L'habitude vient bientôt après joindre son autorité plus irrésistible et plus douce. La soumission , pour s'établir, avait dû être utile ou nécessaire; maintenant on ne demande plus à l'autorité de justifier de son titre; la coutume suffit pour le consacrer. L'ordre et le repos sont un si grand bonheur, que, par une volonté paternelle de la Providence, les nations demeurent long-temps à s'apercevoir et à s'irriter de ce que les pouvoirs institués sur elles ont cessé de remplir leur destination et de servir au bien commun. De la sorte, il peut advenir que tout le système des pouvoirs , corrompu par un funeste sommeil, aveuglé par une frivole imprévoyance, perde successivement tout droit à la vénération des peuples. Il peut arriver que les lois, tombées en désuétude , réduites à de vaines paroles , à des formes hypocrites , opposées aux uns, éludées par les autres, ne présentent plus que l'apparence de barrières derrière lesquelles se sont retranchés quelques intérêts personnels. Il peut arriver surtout que telle ou telle classification de la société, auparavant salutaire et protectrice, ne soit plus qu'inutile et offensante pour les amours-propres. Il peut arriver que des supériorités jadis vraies, utiles, motivées, incontestables, n'existent plus que dans l'idée de ceux qui en jouissent ; elles étaient primitivement une force publique, elles ne sont qu'une vanité individuelle et débile.

Alors se répand partout un esprit de rébellion et d'envie. Les plus nobles caractères , les âmes les plus pures , se sentent contraintes et blessées par un ensemble de choses où rien ne se rapporte plus au bien commun. Les principes sacrés et nécessaires de l'ordre, de l'autorité, de l'obéissance, sont attaques dans leur racine : comme ils ne sont plus qu'un mensonge dans la bouche de ceux qui les professent pour leur intérêt privé, on les taxe eux-mêmes de mensonge. Une triste fatalité semble peser sur la société; et par un cercle

vicieux, les pouvoirs sont méprisables et les citoyens séditieux.

La France, que nous connaissons mieux, nous fait surtout juger de cette déplorable situation. Nous voyons les uns se railler d'abord de tous les pouvoirs, et d'accord pour ainsi dire avec ceux qui les exercent, se jouer, sans but et sans dessein formé, de tout ce qui semble les consacrer. D'autres ensuite , s'aiiimant d'un certain enthousiasme du mai, veulent tout détruire, tout souiller, tout renverser. Enfin, il en vient qui, au nom de la vertu, qui, dans la dignité de leur âme, dans le (iésinléressement de leur caractère , ne peuvent s'accommoder d'un ignoble joug, et qui, s'apercevant de la dégradation iiumaine, cherchent à y échapper par une révolte où bouillonnent à leur insu l'envie et l'orgueil.

Lorsqu'une fois cette maladie a commence de s'éteiidre, elle pénètre partout comme une peste subtile. 11 n'y a point de préservatif. En vain le pouvoir veut-il tracer un cordon autour du mal: lui même le porte dans son sein, lui-même le propage. Exercé par des hommes , par des hommes soumis aussi à leur hiérarchie, à leurs règles intérieures, c'est ordinairement parmi eux que la maladie a commencé. Elle saisit les premières impressions de l'enfance ; elle pénètre à travers tous les remparts dont on cherche à entourer l'éducation. Ce ne sont pas les philosophes qui ont appris à cette petite bourgeoise, dans la boutique de son père, à être humiliée de ce qu'on appelle sa grand'mère mademoiselle ; à s'offenser de ce qu'un financier la fait dîner à l'office. 11 lui a suffi de lire dans la solitude Plutarque et les pères de l'Eglise , pour « ne pas se dissimuler » qu'elle valait mieux qu'une vieille sotte, à qui » quarante ans et sa généalogie ne donnaient pas » la faculté de faire une lettre qui eût le sens » commun, ni qui fût lisible. » Et il est bien triste, mais bien simple, que, parlant d'un ensemble de choses qui intervertissait l'ordre naturel, sans qu'il fût possible d'apercevoir pour cela un motif tiré du bien général , elle ajoute : « Je » trouve le monde bien injuste et les insinua- » lions sociales bien extravagantes. »

Si Schiller, comme madame Roland , nous eût fait voir avec détail les points d'irritation qui donnèrent à sa jeunesse une exaltation si amère contre toutes les règles et toutes les supériorités légales, nous verrions qu'il s'est passé quelque chose de semblable en son âme. Nous observerions ce bizarre phénomène si caractéristique de l'époque : un prince qui fait élever avec une bonté toute particulière le fils de son jardinier, qui le place avec l'élite des jeunes gens de son âge, qui encourage ses progrès, qui assure son avenir, et qui ne réussit à rien qu'à faire fermenter dans son cœur une haine aveugle pour des institutions sociales dont il n'a personnellement reçu que des bienfaits. Et cependant tous les pencbans de ce jeune homme sont religieux.

nobles et vertueux; et l'on conçoit cependant, en se mettant dans son point de vue, qu'il ait éprouvé de si grandes révoltes du cœur.

Schiller continua à l'école militaire les études qu'il avait commencées. Il ne se distingua particulièrement que dans la connaissance de la langue latine; cependant il profita beaucoup de l'iiistruction étendue, forte et variée, qu'on recevait dans cet institut. 11 se laissa aller au charme qu'avait déjà pour lui la poésie. Klopstock lit sur ! lui une vive impression. Tant d'élévation , de piété et de rêverie étaient en harmonie avec toutes les dispositions de son âme. La Bible de Luther exerça aussi sur lui une influence qui se retrouve visiblement dans ses premiers écrits. On sait que cette traduction de l'Ecriture sainte passe pour un des plus beaux modèles de la langue allemande.

Ce fut dans cette première ferveur qu'il rêva ' de prendre Mo'ise pour le héros d'un poème. La Messiade et la Bible devaient naturellement faire naître un tel projet dans la tête poétique de Schiller. Age heureux, où l'on ne se méfie jamais de sa propre force, où l'imagination jouit de tous les geni:es de gloire, où l'on ne se refuse pas une espérance, où l'on est assuré d'atteindre le dernier terme de toutes les carrières, où l'on se couronne d'avance de toutes les palmes !

Mais bientôt sa véritable vocation lui fut révélée par l'impression que produisit sur lui lai poésie dramatique. L'exemple de Klopstock et] des poètes allemands de cette époque, les criti-j ques de Lessing, venaient d'affranchir la littéra-l turc allemande de la servile imitation de la litté-| rature française. On avait combattu pour cette] cause nationale avec la même ardeur que s'ilJ s'était agi de délivrer le territoire d'une occupa-» tion étrangère ; et l'on avait de même excité l'opinion populaire par l'exagération et les préjugés. Schiller se trouvait donc fort en garde contre lej théâtre français. Ce furent les premiers essais j de l'art dramatique en Allemagne qui commencèrent à le charmer Gœtz de Ilerlichingen, del Gœthe; Vgolin, de (îerstenberg; Jules de Ta-\ rente, de Leisewitz, les pièces de Lessing, excitèrent son imagination. Mais c'était Shakspearej surtout que les nouveaux critiques allemands, échappant à une imitation pour tomber dans une autre, avaient recommandé comme l'auteur clas- S'que de l'Allemagne.

Schiller lut Shakspeare avidement; mais il est curieux de remarquer quel effet il en reçut d'abord, d'autant que c'est à peu près ce qui arrive à tout le monde.

Lorsque éianl encore Tort jeune je lus Shakspeare pour la première fois, je me sentis révoilé de celle froideur, de celle inscnsibiiilé qui lui permellcnt de plaisanter au nnomcnl le plus pathétique ; de gciler par des farces les scènes les plus déchirantes A'JIamlet, de Macbeth et du Roi Lear, qui le porlenl à s'arrélcr loulà coup lorsque ma s('nsil>ililé est émue, ou à m'arrachcr fronk-mcnl le cœur dans un moment où j'éprouve du calme. Je l'ai honoré et étudié pendant plusieurs années avant de m'étre bien mis en

NOTICE SUR SCHILLER

armoiiic avec son ^(^nio. Je n'étais jias encore capable ■ saisir la nature au premier coup d'oeil.

Schiller aurait jui trouver une explication plus simple de ce sentiment de répugnance qu'on éprouve souvent en lisant Sbakspeare, mais ijui ii'emiiêche point d'ôlre entraîné et subjugué et il y revenir sans cesse. Schiller aurait pu faire la jîirl du génie de ce grand poète, et celle de l'état (le la langue et de la littérature, au moment où Siiakspearc écrivait.

Toujours est-il que, tout révolté qu'il fût, Sciiillcr devint ie disciple passionne de Shak- : spcare. Nous allons voir que cette inspiration ne i tarda guère à porter fruit. 11 essaya d'abord de i composer une tragédie de Student de Nassau, liont il n'a conservé aucun fragment; puis une autre de Cosme de Médicis, dont quelques traits furent ensuite transportes dans les Brigands. Vers cette époque, Schiller, dont apparemment i le goût pour le théâtre étnit connu de ses profes- j scurs et de ses camarades, fut chargé de diriger la | représentation dramatique dont on voulut embellir unelêle donnée au duc de Wurtemberg. 11 choisit j le drame de Clavijo, de Gœthe, et s'y réserva le principal rôle : ce ne fut point pour lui une occasion de succès; il se montra fort gauche et fort empêché.

Mais dans ce môme temps, au milieu de la première fermentation de son génie dramatique, Schiller n'en continuait pas moins de se plaire à cette sorte de poésie lyrique à laquelle le poète confie ses impressions fugitives et ses sentimens personnels. Il est resté peu de traces des vers que Shiller composa à cette époque ; lorsqu'il se débattait péniblement contre tous les liens qui l'enchaînaient à des études suivies, à une vie réglée, à une carrière positive; lorsque ses journées s'écoulaient, tantôt à lire des livres de théologie, par goût pour sa première vocation; tantôt de médecine, pour se préparer à la profession qu'il avait acceptée; tantôt de jurisprudence, pour savoir si celle-là ne lui conviendraitpas mieux : la méditation, la rêverie, la promenade solitaire, entretenaient son exaltation Cependant ses essais de poésie, qu'on pourrait retrouver dans quelques journaux du temps, n'ont encore rien de remarquable. Schiller ne se développa que lentement, et son jeune talent ne sembla être d'abord qu'une souffrance intérieure. Dans des vers sur les charmes de la nature, quelques-uns peignent pourtant un sentiment qui s'est reproduit sans cesse dans Schiller, et que déjà cette fois il exprimait d'une manière élevée et touchante.

Ces charmes sont peu de chose pour les grands et les rois de la terre ; mais ilss'emparenl de l'humble mortel !... 0 mon Dieu! tu m'as donné la nature; partage-leur le monde, et à moi, mon père, donne moi la poésie!

Cependant, bon gré, mal gré, Schiller suivait la route qui lui avait été tracée, et se préparait à entrer dans la profession de médecin.

Ainsi que cela était présumable, son attention se portait de préférence sur la partie philosophique et spéculative dos éludes médicales. Il publia en 1780 un écrit sur les rapports du physicjuc et du moral de l'homme. Dans la même année, il fut placé comme chirurgien dans un régiment.

Mais bientôt advint la circonstance qui devait décider de toute sa vie. En 1781, il fit paraître son premier, son célèbre drame des Brigands. Jusqu'ici on s'est fait en France une idée incomplète et peu juste de cette bizarre production. Kllc a été traduite, elle a été imitée; mais ni les traducteurs ni les imitateurs n'ont voulu entrer dans le sens de l'auteur. Ils ont cherché seulement à indiquer les situations et les effets dramatiques; c'est assurément la moindre chose à considérer dans les Brigands; l'action et l'intérêt y sont masqués et étouffés sous des dévcloppemens qui furent le véritable , le seul but de Schiller.

Si la traduction complète des Brigands pouvait, à cet égard , laisser le moindre doute, on devrait s'en rapportera la préface, oia Schiller déclare formellement que ce n'est pas un drame qu'il a voulu faire, et qu'il a seulement adopté une forme dramatique. Ce n'est en effet qu'un cadre où ce malheureux jeune homme, avec une verve déplorable , déposa tout ce que, dans la longue amertume de son cœur, il avait accumulé de haine et de mépris contre la société humaine. L'idée première est elle-même un outrage contre la civilisation ; car elle consiste à montrer une âme noble et vertueuse qui , ne pouvant trouver place sous la discipline sociale, se précipite dans une association de criminels, et trouve là un emploi plus poétique de ses facultés; elle consiste à mettre la société en regard d'une caverne de voleurs, et à donner tout l'avantage à celle-ci. Sans doute Schiller n'est pas le premier qui ait voulu peindre l'effet que produit sur l'imagination une vie indépendante et aventureuse; il n'est pas le premier qui ait voulu faire ressortir l'impression que fait le sentiment moral lorsqu'il vient se placer librement au milieu d'hommes affranchis de toutes les lois, et qu'il se manifeste parmi ceux qui sont en révolte contre la justice officielle; il n'est pas le premier qui ait entrevu ce qu'un tel tableau pouvait avoir de satirique contre une société où la règle morale serait devenue une contrainte extérieure, au lieu d'être une impulsion intérieure. Shakspeare dans les deux Féronais, le Sage en se jouant dans Gilblas, Fielding dans Jonathan Wild, Cervantes dans le brigand Roques Guinard, avec plus de profondeur et avec une analogie bien plus grande avec Schiller, avaient offert de semblables peintures. Leur talent avait produit l'espèce de sensation que le peuple va chercher avidement dans le récit des aventures périlleuses, du courage et de l'adresse des flibustiers, des voleurs, ou même de simples filous. Mais ils n'avaient touché qu'en passant celte fibre rebelle du cœur humain, qui

NOTICE SUR SCHILLER

aime à être vengée de la contrainte , et qui veut rêver son indépendance même en sachant bien que Tordre et la liberté sont deux conditions étroitement liées l'une à l'autre. Schiller alla plus loin. Rejetant toutes les proportions et toutes les vraisemblances dramatiques, il se complut à insulter avec une intarissable loquacité tout ce qu'il y a de saint et de sacré parmi les hommes; il n'éprouva ni honte ni dégoût de donner, contre toute connaissance du cœur humain , la pédanterie du crime à un parricide, et de lui faire développer longuement et lourdement tous les lieux communs de l'infamie Partout il élève le doute, sans même chercher à le résoudre , et toute son impartialité consiste à laisser le vice aussi incertain que la vertu. Sa disposition était même si froide et si amère qu'il n'a pas éprouvé le besoin de faire entendre quelques nobles et purs accens, et que toute sa verve s'est épuisée dans la peinture des trois personnages dépravés. Le père est un vieillard en enfance ; le rôle de l'amante est à peine indiqué; l'ecclésiastique envoyé aux brigands est une charge digne des tréteaux; et même à la fin le pasteur Moser n'est amené que pour servir d'écho aux terreurs du parricide.

Pour achever de rendre rebutans ces dialogues dramatiques, il n'y ajouta rien qui pût occuper ou élever l'imagination du lecteur. Si l'action se passait dans un siècle de désordres, au milieu des guerres civiles, parmi la rudesse et la férocité des temps gothiques ; si elle se mêlait à la peinture des mœurs encore grossières ; si les personnages étaient agrandis par quelques souvenirs historiques, la pièce se trouverait ainsi quelque peu ennoblie et re\êlue de quelque idéal ; mais c'est de nos jours, c'est avec nos mœurs, parmi toutes les circonstances qui nous environnent . que Schiller a placé ses brigands. Il les a mis aux prises avec la société actuelle. C'est elle qu'il attaque corps à corps, par une trahison pour ainsi dire domestique. Que Shakspeare, dans un temps encore barbare, avec profondeur, mais avec une .sorte de naïveté, fasse passer devant nos yeux des tableaux de désordre et de cruauté, c'est le costume de son temps; mais que de nos jours, au milieu de notre mansuétude soi iale , un auteur s'en aille, par effort d'imagination, systématiquement se rouler dans la fange et dans le sang, il y a là affectation et dépravation.

La préface dont Schiller acompagna la publication des Brigands mérite d'être remarquée , non qu'elle renferme des excuses suffisantes, mais du moins il a senti la nécessité des excuses. On ne peut guère se payer des bonnes intentions qu'il se suppose. La justification banale de tous les écrits immoraux, c'est d'avoir voulu présenter le vice dans toute sa laideur, et d'avoir cherché à prémunir contre ses ruses. Mais ce n'est point par d'explicites professions de foi qu'un auteur fait connaître son intention; la couleur générale de son ouvrage, l'impression qui en résulte, en ap-

prennent bien davantage. Or, à mettre tout au mieux, les Brigands ont été écrits dans une douloureuse disposition de doute , et nous verrons en effet qu'elle poursuivit long temps l'âme de Schiller.

Sous les rapports dramatiques, les BiigavJs étaient, sans nul doute, l'indication d'un talent supérieur. L'empire que Charles de Moor exerce sur ces brigands est peint de la manière la plus vivante. On voit quil doit subjuguer leur imagination et leur donner l'idée de toute sa supériorité. La scène où il offre de se livrer, et où il s'attache lui-même àun arbre, est admirable dans ce genre. Le dénoûment a un caractère de grandeur et de simplicité qui produit beaucoup d'effet. On peut, même à travers une traduction, apercevoir à quel point Schiller s'était pénétré de Shakspeare. Sans cesse il le copie, et même le traduit. « On n'y peut méconnaître, dit M. Schle- » gel dans son Cours de littérature dramatique, » une mauvaise imitation de Shakspeare. Fran- » çois de Moor est un Richard III vulgaire, qui » ne se relève par aucune des qualités de son mo- » dèle, et le dégoût qu'il inspire n'est tempéré » par aucune grandeur. » L'étude du langage biblique est peut-être encore plus visible ; mais, malgré les efforts du traducteur, elle ne saurait être démêlée en français. Cependant le songe de François de Moor est tellement une vision d'Rzéchiel ou de l'Apocalypse, que l'analogie ne peut échapper à aucim lecteur. Le style de ce morceau, plus lyrique que dramatique, est vraiment très-remarquable dans l'original.

Les Brigands , comme on le pense, n'étaient point destinés à la représentation. Cependant le baron de Dalberg, ministre de l'électeur palatin, qui accordait aux lettres la plus noble protection, ayant établi à Manheim le théâtre pour lors le plus remarquable de l'Allemagne, désira quej les Brigands y fussent représentés. Schiller consentit à y faire tous les changemensqui pouvaient rendre la chose possible. C'est sans doute d'aprèsl quelque édition destinée à la représentation quel les éditeurs du Théâtre allemand publièrent en] 1785 la traduction intitulée les Voleurs. K.lle] fut, comme on peut s'en assurer, fort abrégée. Depuis , M. la Mnrlelière donna au théâtre] Robert, chef de brigands, qui eut un grand suc-J ces. En 1795 , parut une nouvelle imitation du! drame de Schiller, par un auteur qui depuis s'est) fait connaître par des poèmes faciles et spirituels. L'un et l'autre ne s'attachèrent qu'à l'intérêt dramatique des situations; mais ils enchérirent sur la donnée déjà si immorale de la pièce ;J ils crurent ennoblir le chef des brigands en lui ôtant ce sentiment continuel de honte et d( doute, que Schiller a du moins répandu sur ce rôle. Ils donnèrent à leur troupe de voleurs un« beaucoup plus grande activité, et la montrèrenj sans cesse opérant sur les grands chemins, ce que' Schiller avait évité; enfin, mêlant à l'action une antre pièce allemande, ils ont fait de leurs bri-

NOTICE SUR

gands les juges et les exécuteurs d'un tribunal secret, et leur ont donné une existence réj^ulière et officielle. De la sorte , l'œuvre de Schiller devint moins indécente par les paroles, mais perdit une partie de ce qu'elle avait de grand et d'original. Elle fut peut-être ainsi plus tranquillement et plus sèchement établie dans un système immoral. La traduction que nous publions aujourd'hui est conforme aux dernières éditions qu'a données Schiller. Il avait quelquefois songé à refaire les Brigands; mais, tout en se faisant des reproches, il disait que son ouvrage était comme ces jeunes mauvais sujets, dont les qualités et les vices sont inséparables et forment un ensemble qu'on court risque de gâter en cherchant à les corriger. Il a cependant fait quelques changemens qui ont adouci l'horreur du cinquième acte, et l'ont mis plus en harmonie avec le dénoûment.

Le succès des Brigands fut prodigieux. Les étudians d'Allemagne prirent , dans quelques villes, la chose au grand sérieux, et voulurent se faire brigands, pour mieux réformer la société; on assure qu'à Fribourg en Brisgau on découvrit une conjuration des principaux jeunes gens de la ville, qui avaient résolu de s'en aller dans les bois, et de s'instituer anges exterminateurs. La pièce est demeurée fort populaire. Beaucoup de circonstances locales lui donnent un attrait tout particulier pour les parterres a'iemands; encore k présent la chanson des Brigands court les rues et passe de bouche en bouche.

Schiller voulut jouir de son succès, et assister à la représentation de sa pièce; il en demanda la permission à ses chefs, et ne l'obtint point. Il n'en tint compte, et se rendit secrètement àManheim. Cette désobéissance fut découverte , et il fut mis aux arrêts pour quarante jours. Cependant sa situation resta encore la même. 11 continua à se livrer de plus en plus à la poésie et à l'art dramatique. Il s'était depuis quelques années lié intimement avec deux professeurs de Stuttgart, Abel et Petersen. Il travaillait avec eux à des journaux littéraires , et y insérait des morceaux de critique et de philosophie- Mais il s unit d'un lieu bien plus étroit avec un jeune homme de son âge nommé Schubart, dont la caractère avait beaucoup de rapports avec le sien. Cette amitié eut sur lui une assez grande influence. Les deux jeunes amis s'exaltaient l'un l'autre dans leur enthousiasme pour la liberté, dans leur haine contre le despotisme. Schubart inspira à Schiller le goût de l'histoire ; ils dévoraient avidement ensemble le récit de toutes les conjurations con're les tyrans. Schubart augmentait encore les dispositions amères de Schiller et son mépris de toutes les autorités. On pense bien que dans une telle situation d'âme les devoirs de sa profession et la discipline de son régiment devaient lui être chaque jour plus insupportables. Une dernière circonstance fit enfin déborder le vase.

Dans la troisième scène du second acte des Brigands, Spiegelberg s'entretenant avec Hazmaun lui dit : « Il y a un génie national tout i)articu- » lier, une espèce de climat, si je puis parler » ainsi, propre à la friponnerie. » Dans la première édition il ajoutait : « Et par exemple, va- » t'en dans les Grisons, c'est là qu'est pour le » moment la véritable Athènes de la filouterie. » Ce lazzi, qui n'était que la répétition d'un dicton populaire, offensa, on ne comprend pastroppourquoi , iin des membres de la noble famille de Salis , qui prit fait et cause pour sa nation outragée. 11 y eut des justifications sérieuses insérées dans les journaux pour l'honneur national des Grisons. Les esprits s'animèrent , et l'on finit par porter plainte au duc de Wurtemberg de l'insolence de l'auteur des Brigands. Ce n'était probablement pas la première fois que ce prince entendait rendre un mauvais compte de Schiller et de son drame.

Après avoir pardonné à tout ce nue l'on avait pu trouver de répréhcnsible dans cet ouvrage, ce fut pour ce motif assez ridicule qu'on usa de sévérité envers Schiller. Le duc lui fit signifier la défense formelle de rien publier qui fût étranger à sa profession de médecin.

Le jeune homme n'était pas, comme on pense, dans une disposition d'âme à endurer patiemment une telle injonction. Il résolut d'abandonner son prince, son pays, son état, sa famille. Son cœur se révolta contre une pareille tyrannie : son imagination ardente l'empêcha probablement de voir que la conduite du prince était fort simple et fort raisonnable ; comme il était aussi fort simple et fort raisonnable à lui de ne pas se laisser interdire la poésie , qui devait faire le charme et la gloire de sa vie. Mais les caractères irritables s'effrayent eux-mêmes devant les fantômes qu'ils se figurent. Ils sont faibles, et pour parvenir à faire leur volonté, il leur faut changer toute leur situation et rompre violemment les liens qui les enchaînent. Schiller était rempli de reconnaissance pour les bontés du prince; renoncer à sa i)rofession, c'était affliger profondément sa famille. La fuite lui parut le seul moyen d'échapper à la contrainte. Pendant tout le mouvement que produisait à la cour de Stuttgart la réception du grandduc Paul de Russie, Schiller se déroba furtivement et disparut. Il alla sous un nom supposé se réfugier en Franronie près de Meinungen, chez madame de Wollzogen , la mère d'un de ses camarades et de ses amis ; c'était au mois d'octobre 1782. De là il écrivit à ses chefs « que le dernier » ordre qui lui avait été signifié l'avait jeté dans » le désespoir; qu'il sentait en lui une irrésisli- » ble vocation pour le théâtre et la poésie; que » si son altesse voulait bien se départir de sa dé- » fense, le tirerde son régiment et avoir la bonté » d'améliorer son sort, il serait le plus fidèle et » le plus reconnaissant sujet du prince; qu'au- » trement il se voyait avec douleur obligé d'alUr » chercher fortune ailleurs. » Le duc lui fit dire

NOTICE SUR SCHILLER

que s'il voulait revenir, tout lui serait [lardonné. Mais comme il n'était nullement (lueslion de lever la défense, les choses en restèrent là.

Dans cette retraite , il se livra enfin en liberté à ses inspirations. Ce fut là qu'il termina la Conjuration de Fiesque et i Intrigue et l' Amour. Ce fut là qu'il entreprit Don Carlos.

C'est aussi de 1782 que datent beaucoup de poésies qui portent déjà tout le caractère du talent de Schiller. Une belle ode, intitulée la Bataille, est peut-être la plus remarquable de cette époque. Elle représente d'une manière vivante et poétique toute la marche progressive d'un combat, Ici qu'il se passe dans nos guerres actuelles. Il composa aussi une complainte de la Fille infanticide, qui eut le plus grand succès et qui devint populaire. La plupart de ces poésies célèbrent la liberté qu'il vient de conquérir. Tantôt il représente la nature riante et pleine de charmes; et lui, fugiiif, sans asile, mais bercé et consolé par ce spectacle enchanteur ; tantôt il exprime sans effort son dédain pour la fortune. Dans une ode sur la dignité de l'homme , on retrouve sous la forme lyrique tous les sentimensqul exaltaient alors son âme.

Je suis homme, dil-il; qu'est i! au-dessus de cela? Il peut parler ainsi celui doril ii- soleil de Dieu éelaire l;i liberté, celui à qui il csl permis de marcher le front le/é et de faire entendre ses chants.

Ailleurs Schiller a confié à la poésie ses rêveries sur la destinée humaine , sur la vie, sur la mort, sur l'éternité, sur l'infini, sur le devoir. De telles poésies sont bien peu semblables à ces productions gracieuses et légères dont abonde notre littérature, et qui sont une des plus charmantes parures de notre langue. Le nom de poésie fugitive vient bizarrement s'appliquer à des vers empreints souvent d'une couleur toute scolastique, remplis d'illusions mét.iphysiques , d'allégories philosophiques , ou de métaphores empruntées aux sciences. On est tenté de sourire lorsqu'on voit Schiller

Qui, fidèle à l'école encor plus qu'à sa belle,

entretient sa chère Laura de toutes les méditations morales ou religieuses qui agitent son âme. Par exem|)le, dans une poésie intitulée Fantaisie à Laura, il commence par lui parler de rattr'JCtion,de la symi)athie unixerselle qui règle les iiouvemens célestes , qui tire le monde du chaos : cette harmonie des sphères, il la retrouve dans l'an e de deux amans, puis il voit une sorte d'harmonie régner aussi dans le mal ; les vices s'enchaînent entre eux , ils sont en rapport avec l'enfer, comme les vertus avec le ciel. Enfin il lermine cette fantaisie adressée à sa maîtresse par ces images solennelles :

Sur It s ailes de l'Amour, l'avenir s'est bientôt précipité d.iiis les bras du |iassé. Saturne, dans ton vol, poursuit r^idcment son épouse. rÉlemilé.

Un jour... j'ai entendu l'oracle l'annoncer... un jour Saturne saisira son épouse, el lorsque le Temps se réunira à l'Élernilé, l'univers embrasé sera leur flambeau nu[ilial

Alors une plus belle a irore brillera pour noire amour car il durera pendant toute celle longue nuii des noces, Laura, Laura, réjouis-loi!

Chaque poète ne peut puiser son inspiration que dans les émotions de son cœur. La force et la vérité dessentimens qui s'emparent de lui sont ses seules muscs. L;i poésie est une noble amie dans le sein de laquelle il épanche des pensées qu'elle seule peut comprendre, qu'elle seule peut exprimer dans son langage élevé au-dessus du vulgaire. La Grèce et Rome ont pu demander à la poésie de chanter les vainqueurs des jeux olympiques; de célébrer ces solennités qui ravissaient et enorgueillissaient tout un peuple; de retracer avec na'ivelé ou avec abandon les jouissances des sens, culte des divinités du paganisme; d'embellir une vie facile, passée entre l'amitié et la philosophie. Les poètes français, vivant au milieu d'une société élégante, communiquant sans cesse avec elle, uniquement occupés de lui plaire, se sont mis en harmonie avec cette société. Ils ont reproduit toutes les nuances délicates des mœurs et de la conversation. Vivant en commun avec tous, ils éprouvent des impressions que chacun partage facilement, oîi chacun se transporte sans effort. Mais un poète allemand, nourri d'études sévères et sérieuses qui se prolongent bien avant dans la jeunesse, et qui deviennent un besoin et une habitude pour le reste de la vie ; isolé de presque toute distraction de société; livré à toutes les méditations et à tous les doutes de l'esprit , à toutes les agitations du cœur, vit dans une sphère accessible seulement aux âmes qui ont parfois porté leurs réflexions sur des pensées sérieuses. Mais ne sont-elles donc pas poétiques, ces joies et ces afflictions intérieures; ce calme ou ces inquiétudes qu'excitent en nous la contemplation du sort de 1 homme; l'avenir qui lui est réservé; sa liberté flottant entre le bien et le niai; ce temps qui passe; cette éternité qui arrive ; cette idée à la fois incompréhensible et nécessaire de la Divinité? N'y a-t-il pas quelque chose de touchant et d'élevé dans le caractère d'un poète qui s'en va mêlant à toutes ses émotions de telles idées et de telles images; qui les confond avec l'amour, qui les retrouve dans la contemplation et dans la peinture de la nature; qui ne sait rien aimer ni rien admirer sans un retour vers les sources inépuisables de toute admiration et de tout amour? Nous ne savons guère en France ce que c'est que ces existences tout intérieures : nous ne concevons pas beaucoup ces hommes dont la vie s'écoule souvent dans de pénibles fluctuations, dans les angoisses du scepticisme; ' dans le chagrin de voir s'afTaiblir ou disparaître de.s convictions, dans une ardeur inquiète pour les remplacer. L'histoire de tel écrivain allemand, dont le sort n'a point varié, qui a vécu tranquillement dans sa famille et dans sa ville .

NOTICE SUR

est une succession douloureuse d'orages et de combats intérieurs dans ses idées morales et dans sa croyance. Chez nous, après quelque temps, on se case dans un ordre d'opinions que professe et que partage un plus ou moins grand nombre d'hommes éclairés. On se sent soutenu dans sa conviction, ou consolé de ses doutes, ou distrait de son indifférence. Mais il n'en va pas ainsi lorsqu'on vit dans la solitude et dans la réflexion. De telles questions s'emparent alors de toutes les facultés, troublent profondément l'âme, et ne lui laissent nul repos. « Que de nuits sans » sommeil j'ai passées! que de larmes j'ai répan- » dues! » disait un homme qui ne s'est pas montré aussi sérieux ni aus^i passionné que Schiller, Wieland, en racontant l'époque où l'incrédulité des esprits forts vint ébranler dans son cœur une tendance toute mystique. Nous pourrions suivre par les poésies de Schiller la trace de ses sentimens et les révolutions intérieures qu'ils ont éprouvées.

Schiller fut tiré de sa retraite par les bienfaits du baron de Dalberg, dont le nom rappelle à la fois et l'illustration des temps anciens et l'illustration attachée de nos jours aux lumières et à la raison. Il attira Schiller à Manheim , et exerça envers lui une hospitalité facile et généreuse. Le théâtre de Manheim brillait alors de tout son éclat. Ifland commençait à y établir sa réputation de grand comédien et d'auteur dramatique. Schiller se trouvait là tout à fait dans son centre; il s'occupa de faire jouer ses deux nouvelles pièces, et annonça au public, qui commençait à îe connaître beaucoup, qu'il allait prendre part à la rédaction d'un journal littéraire appelé la Thaliii du Rhin. Voici comme il s'exprimait dans le prospectus:

J'écris comme citoyen du monde. Je ne sers aucun prince. De bonne heure j'ai perdu ma pairie pour léchanjer contre le genre humain, que je connais-^ais à peine en imaginalion. Ln bizarre malentendu de la naUire m'avail condamné à être poêle dans !e lieu de ma naissance. Mon penchant pour la poésie blessait les rèirlcs de l'inslitut où j'ai été élevé et contrariait les intentions de son fondateur. Pendant huit ans mon enthousiasme a lulté contre la discipline militaire; mais la passion de la poésie est ardi'nle et énergique comme un premier amour. Ce qui devait l'étouffer ne faisait que 1 allumer. Pour échapper à des rapports qui étaient pour moi un supplice, mon cœur errait dans un monde idéal ; mais le monde réel me demeurait inconnu, j'en él;iis séparé par une barrière de fer. Les hommes m'étaient inconnus; le beau sexe mêlait inconnu, car les portes de cet institut ne s'ouvrent aux femmes que lorsqu'elles n'intéressent pas encore^ ou lorsqu'elles ne peuvent plus intéresser. Les quaire cents hommes qui m'environnaient n'étaient que de fidèles copies d'un âeul et même moule, que reniait la nature féconde; toute originalité, toute libre production de celle nature si variée venait se perdre sous le commandement méthodique d'une autorité réglementaire.

Ne coimaissant donc ni les hommes ni la destinée humaine, mon pinceau devait nécessairement manquer de ce point intermédiaire entre lange et le démon ; je devaig produire un monstre tel que, par bonheur, il n'e.\i>le pas dans le monde : je lui souhnile ccjiendant l'inimortaliié, afin d'éterniser l'exemple d'une naissance due à l'union

SCHILLER XI

dénaturée de la subordination et du génie. — Cette œuvre a paru ; le monde a dû trouver sa majesté morale offensée par l'auteur. Toute son excuse est le climat sous lequel il a travaillé. Des accusations sans nombre portées contre les Drif>anJt, une seule est acceptée par moi : c'est de m'êire permis de peindre les hommes deux ans avant de les avoir vus.

Les Biij^ands me Coûtent ma famille et ma patrie. Dans un âge où c'est encore la voix du grand nombre qui fixe notre inquiétude et détermine nos senlimens et lios pensées ; où le sanir bouillant d'un jeune homme s'anime aux regards qui l'applaudissent ; où mille nresscntimens d'une grandeur future entourent son âme exaltée , où il entrevoit déjà dans l'avenir la divine immortalité ; au milieu des jouissances des premiers éloges inespérés et non mérités qui des parties les plus éloignées de l'Allemagne venaient m'enivrer; c'est alors que dans ma patrie on me défend d'écrire, sous peine d'être enfermé.

Tout le monde sait la résolution que j'ai prise. Je me tais sur le reste : il ne m'est permis, sous aucun prélexte, d'en demander raison au prince qui jusqu'ici avait bien voulu me servir de père ; je n'autoriserai personne, par mon exemple, à vouloir arracher une feuille de l'éiernelle couronne de lauriers que lui décernera la postérité.

C'est parler bien pompeusement de soi et se traiter avec une grande solennité. Mais cette citation montre quel était Schiller, et peut même expliquer le caractère qu'avait -alors son talent littéraire. L'on s'étonnera moins de trouver ses personnages déclamateurs lorsqu'on aura vu combien peu avait encore influé sur lui ce monde déintil se plaint tant d'avoir été séparé. Au reste, lorsque plus tard il parlait de cette époque de sa jeunesse, toute amertume avait disparu de son souvenir ; et il disait, comme chacun dit en reportant son regard vers les premières années de sa vie, qu'il n'en avait jamais connu de plus heureuses.

Les deux pièces de théâtre que Schiller apporta à Munich, et qu'il y fit représenter avec un grand succès, étaient loin de répondre aux espérances que, malgré tous leurs défauts, les Brigands avaient pu faire concevoir. Des effets dramatiques empreints d'un certain caractère de force et de grandeur s'étaient trouvés dans un ouvrage qui n'était pas destiné au théâtre. Quand ce fut pour la scène q'e Schiller travailla , sans ce.«ser d'être emphatique et hors du langage naturel , i! perdit ce qu'il y avait eu de pittoresque et de puissant sur l'imagination dans sa première manière.

L'Allemagne, qui avait voulu s'affranchir de I;i littérature française, et qui avait rejeté loin d'elle l'imitation de Racine, était pour lors en proie à une autre influence, venue encore en grande partie de France. Parmi les autorités dont on secouait le joug, la poésie était aussi traitée comme un préjugé vain et tyrannique. La nouvelle philosophie de l'entendement humain ne pouvait en effet expliquer raisonnablement la poésie; et dès lors il était bien simple de la nier. Du moment que l'âme est une faculté passive, douée seulement du pouvoir de combiner les représentations des objets extérieurs, il s'ensuit que les idées ne sont que la copie de ces objets, et que le langage en est une seconde épreuve. Dès lors Icij

XI! NOTICE SriR

objets extérieurs ayant une existence absolue, et rcntendcmcnt humain n'ayant rien autre chose à faire qu'à les voir et à les copier, comment y aurait-il raisonnablement deux copies diverses du même objet? N'est-il pas toujours le même? Si les sociétés humaines ont créé des langages qui ne sont pas les signes fixes et invariables des objets extérieurs et de leurs rapports, les sociétés humaines ont eu tort; il serait très à propos de réformer leurs dialectes et de les rendre plus rationnels et plus algébriques. Telle était la série de conséquences d'après lesquelles la poésie devenait une sorte d'enluminure plus ou moins agréable, qu'il fallait passer sur la représentation des objets, pour complaire à une vieille fantaisie. Toute cette déduction incontestable de la métaphysique nouvelle se trouve textuellement développée dans la critique de Diderot. C'est là qu'on voit un des hommes dont l'imagination et le langage étaient le plus poétiques et pittoresques, traiter la poésie et l'emphase comme deux expressions synonymes; dire que les beautés dans les arts ont pour fondement la conformité de l'image avec la chose; distinguer dans l'œuvre de l'imaginplion le nu de la draperie, en concluant qu'il s'agit d'abord de copier exactement le personnage , sauf après à jeter sur ses épaules tel ou tel vêtement.

Mais si, au contraire, nous ne connaissons des objets extérieurs que l'impression que nous en recevons; si leur existence absolue est hors de notre connaissance; si les effets qu'ils produisent sur nous, si les rapports que nous établissons entre eux, si la marche des idées qu'ils excitent en nous, sont autant de conséquences nécessaires des dispositions primitives ou accidentelles de notre âme, alors les langages, elles arts, qui sont aussi un langage, sont destinés non à coi>ier les objets, mais à reproduire et à communiquer ce que notre âme éprouve à propos des objets. Et comme nos impressions sont varié s , comme notre point de vue change, comme notre disposition n'est pas toujours la même, il s'ensuit qu'il y a plusieurs sortes de langages, plusieurs modes de copie qui correspondent a cette diversité de disposition. Pour se renfermer dans les limites d'un seul des beaux-ans , de celui qui donne le plus d'idée d'une représentation réelle des choses , la peinture , ne remarque-ton pas de quelle différente manière la nature a affecté les plus grands artistes ? les uns plus frappés de la couleur des objets, les' autres de leur forme ; les uns du mouvement, les autres de l'expression; et le talent de chacun consistant non à reproduire l'objet en lui même, mais à transporter le spectateur dans l'impression de l'artiste, suis quoi le dernier trom|)e-rœil serait au-dessus de la Transfiguration. 11 n'y a pas de manière de voir, tout éloigtiée qu'elle puisse être de nos habitudes, à laquelle nous ne puissions êlr.- momentanément amenés lorsqu'elle a été naturelle et vive dans l'artiste, et qu'il a eu le génie de la relra-

cer, Souvent, en regardant bien et long-temps ces tableaux des vieilles écoles , où les contours ont à la fois tant de roideur et de finesse, où le clair-obscur ne fait saillir aucune forme, mais où la couleur est si vraie, ne se trouve-||on pas peu à peu persuadé que c'est ainsi qu'il faudrait voir la nature, que ces naïfs peintres avaient bien raison , et que toutes ces ombres violàtres qui obscurcissent un tableau de Raphaël sont une pure imagination de l'artiste ?

Dès lors la poésie se trouve aussi légitime que la prose; elle correspond à une disposition de l'âme; elle répond à un de ses besoins ; elle est nécessaire à l'homme ; et à suivre l'ordre des temps, c'est elle qui a paru la première, comme destinée à communiquer plutôt les sensations que les jugemens.

Mais comme il n'appartient pas à un système de philosophie de dépouiller l'âme dune de ses facultés , il fallait bien que celle-là se fît jour de quelque manière; et ce même Diderot, qui avait pour ainsi dire supprimé la poésie, éprouvant le besoin d'exprimer les impressions exaltées, les créations de l'imagination, les sentimens qui excèdent la raison et le calcul, se vit contraint de gonfler la prose , de la rendre emphatique et déclamatoire, d'exiger d'elle un service auquel elle n'est pas destinée. C'est ainsi que cette même métaphysique et ce même écrivain, n'ayant pas trouvé à conclure l'idée de Dieu de la combinaison des objets extérieurs , se virent involontairement entraînés à parler de la matière et delà nature avec une sorte de déclamation et de mysticité, forcés ainsi de rester à leur insu sous le joug des dispositions innées de l'esprit humain.

Comme la poésie ne consiste pas seulement dans le langage métrique, mais dans tout un ensemble de circonstances destinées à animer et à élever l'âme, la nouvelle école ne se borna point à recommander la prose : elle voulut défaire pièce à pièce tout l'édifice poétique. Les grands souvenirs du passé, les noms que beaucoup de générations ont repétées avant nous , les situations élevées et contemplées par tous les regards, les royales infortunes, avaient jusque la été regardés comme presque nécessaires pour monter l'imagination au ton où elle se trouve en harmonie avec des sentimens exaltés, avec un langage animé par les passions. On changea cela; et il fut convenu que, comme l'on voyait ses voi sins plus souvent que les rois, et qu'on connaissait mieux le temps actuel que les temps antiques, il serait beaucoup plus facile de copier la nature en faisant des tragédies bourgeoises, et, itifiniment plus vraisemblable de voir le langage des passions mêlé avec la vie vulgaire, qui les étouffe et les contrarie , que de le voir s'unir » une existence dégagée de tout ce qui les masque et les rabaisse.

Cette école n'eut pas un grand succès en France; et après avoir, durant quelques années, essayé da se produire sur la scène , elle en a été bannie.

NOTICE SUR

Kn Alleniagne elle fît bien une autre forlutic : adoptée par Lessing et ses disciples , elle guida les premiers pas de l'art dramatique. Gœlhc luimôme , qui avait, dans Ccutz de Berlichingen, donné unjixemple si remarquable de la peinture dramatique d un temps héroïque, fut, dans Stella et dans Clavijo, entraîné à complaire au goût national. Schiller, eu entrant dans la carrière , y trouva cette manière toute établie , et s'y conforma pendant toute la première époque de son -talent. La Conjuration de Fiesqueel l'Intrigue Bt l'Amour rappellent Shakspcarc par des imitations partielles et fréquentes; mais ces drames, vus dans leur ensemble et leur ton général , ressemblent bien davantage à Beaumarchais et à Diderot.

Fiesque est assurément la moindre de ses productions. Les caractères y sont mal conçus et peu développés. Verrina est une caricature de républicain , imitée du rôle déjà si déclamatoire du père d'Emilie Galotti. La prétention qu'a eue Schiller de faire du comte de Fiesque un personnage léger, brillant, un grand seigneur qui mène de front les plaisirs et les affaires , qui subjugue par la grâce et l'autorité de ses manières, n'a abouti qu'à faire un composé fort lourd. Les scènes avec Julie sont d'un degré d'indécence que n'excuseraient même pas la légèreté et l'esprit. En tout, le pauvre Schiller ne connaissait pas assez le monde pour risquer de telles peintures. Elles rappellent ce que IM"» de Staël dit de cette espèce de badinage qu'elle a parfois rencontré en Allemagne, et « qui vient lourdemei;it et familiè- » rement poser la patte sur l'épaule. » Le Maure lui-même, dont le rôle divertit encore le parterre , pourrait beaucoup gagner à l'école de la plupart de nos valets de comédie. On ne doit pourtant pas disconvenir que l'idée du dénoûmentest fort belle : il ne serait pas surprenant, et la préface l'indique assez , que la pièce n'eût été faite que pour cete seule idée.

Le traducteur a substitué à une des scènes du cinquième acte une variante que Schiller fit essayer une fois sur le théâtre de Leipsick, et qui ne se trouve pas communément dans les éditions de Fiesque. La scène n'est assurément point belle, mais elle est très-préférable à l'ancienne, où Berthe , sortie de son cachot , s'habillait en petit garçon, et courait les rues de Gênes pendant le tumulte. C'est bien assez du travestissement de la comtesse de Fiesque , sans y ajouter encore celui-là.

Fiesque reçut de son auteur le titre pompeux de tragédie républicaine. Ce fut pour ce motif qu'en 1792 quelqu'un imagina de proposer à la Convention de décerner à Schiller le titre de citoyen français. Le décret fut rendu, le brevet expédié, et l'on chargea la municipalité de Strasbourg de le faire parvenir à Schiller. On était pour lors au plus fort de la guerre , et l'on avait ^bien autre chose à penser. Lorsque la paix fut faite et que les communications furent rétablies ,

SCHILLER xm

on fit passer ce brevet à Schiller. 11 remarqua que de tous les membres de la Convention qui avaient signé cette expédition, il n'y en avait pas un qui depuis n'eût péri d'une mort violente; et le décret n'avait pas trois ans de date! Ce n'était pas ainsi qu'il avait compris la liberté et la république.

L'Intrigue et l'Amour est la tragédie bourgeoise dans toute sa pureté, telle que l'axait conçue Diderot ; elle eut plus de succès que Fiesque , et elle est encore fort aimée du public en Allemagne. Un rôle surtout jouit de toute la faveur du parterre; c'est celui du musicien. Il est en effet d'une vérité fort touchante. Le traducteur s'est efforcé de reproduire quelque chose de ce ton de bonhomie, de ce langage de la classe inférieure , de ces mœurs bourgeoises qui dans l'original plaisent beaucoup aux Allemands. Mais il lui était à peu près impossible de réussir. La langue allemande, fidèle image de la nation qui la parle, établit de la manière la plus franche la hiérarchie des classes de la société. Les supériorités de rang y sont constatées par des formes de langage qui n'ont pas d'équivalent en français.

La pièce , dans sa conception et dans ses détails, porte encore un caractère marqué d'hostilité contre la classe supérieure de la société. Klle y est présentée sous un aspect faux et forcé. Schiller pouvait encore dire qu'il avait produit un monstre tel qu'il n'existait pas dans le monde réel. La corruption du président est poussée à un excès qui passe toutes les bornes raisonnables, 11 y a dans cette façon de représenter un courtisan et un ministre quelque chose de ces chimères que se forge une ignorance. méfiante et envieuse, lorsqu'elle se figure cette espèce d'hommes comme des animaux féroces et dévorans. Supposer que pour s'élever au ministère et à la faveur du prince, le président a fait alliance avec quelques vils intrigans, qu'il a sultivé les vices de son maître, qu'il n'a nul souci du bonheur du peuple ; le mettre en opposition avec son fils, jeune homme pur et généreux, c'était plus qu'il n'en fallait pour répondre à l'idée de Schiller; et il n'y avait nul besoin de lui attribuer de si gros crimes. Cela rappelle tout à fait la remarque de cet homme qui , assistant à la représentation A'Atrée et Thyeste , disait : « Il serait pourtant bien désa- » gréable de rencontrer des gens comme cela » dans la société. »

Le grand maréchal est aussi outré en stupidité que le président en scélératesse. Cependant , à travers tant d'exagération, on entrevoit au fond une observation assez fine des mœurs. Quelquesunes des petites cours d'Allemagne , à l'époque où Schiller écrivait, conservaient encore des traces de cette grossièreté dont la peinture est si naïve dans les mémoires de la margrave Bareuth, sœur du grand Frédéric. A cette rudesse soldatesque venaient de succéder sans transiiion le désir et la prétention d'imiter l'élégance des manières et la

NOTICE SUR SCPIILLER

f.icilc morale des cours plus civilisées ; il en était résulté un composé lourd, grotesque, une frivolité empesée , une corruption rebutante et appesantie.

Ce qui est plus digne de remarque , comme symptôme des mœurs , c'est la couleur donnée à l'amour dans cette pièce; c'est cette espèce de caractère mystique, si voisin de l'affectation, cette passion qui prend son vol vers le ciel sans s'inquiéter de ce qui se passe sur la terre : véritable quiétisme qui, se fiant à sa pureté d'intentions, perd de vue toutes les circonstances réelles ; pour qui les devoirs, la pudeur, les lois sociales ne sont pas même un objet de combat, tant il les voit de haut et avec dédain; qui se sent si fort de sa dévotion intérieure, que la plus ou moins grande intimité est un détail dont ce n'est pas la peine de parler : combinaison à laquelle l'observateur froid et indigne pourrait trouver toutes sortes d'avantages, puisqu'on s'y élève à l'amour platotonique, sans y rien perdre.

Lady ftlilford, la maîtresse du prince, s'accommoderait bien de ce système, où l'âme plane fièrement au-dessus du matériel de la conduite sans en prendre la responsabilité ; mais elle a beau faire , sa situation ignoble résiste à l'idéal. C'est pour avoir outré toutes ces nuances que Schiller et tant d'auteurs allemands sont tombés dans le faux et dans l'affectation. Ils ont plaidé sans mesure une cause qui veut être touchée d'une manière juste et fine. C'est comme si la Madeleine, encouragée par les paroles de celui qui lit au fond des coeurs et qui disait : « H lui sera pardonné » parce qu'elle a beaucoup aimé» , se fût relevée tout à coup , et devenant intolérante , eût refusé de pardonner aux autres. On a voulu pénétrer dans l'âme humaine ; on a voulu venger ses souffrances et ses combats des jugemens hypocrites de la morale des Pharisiens , et pour cela on a attaqué dans sa source sacrée le sentiment du devoir.

Un traducteur de Schiller a tenté de transporter sur notre théâtre la tragédie bourgeoise de l'Intrigue et l'Amour. 11 en avait , comme on peut croire, fort adouci toutes les nuances. Cet essai ne fut point couronné par le succès.

Schiller sentit bientôt , comme Lessing luimême avait fini par le sentir, le besoin de quitter cette prose emphatique qui résistait à tous les efforts qu'il faisait pour l'accorder avec sa tendance poétique. Il ne tarda pas à témoigner un public repentir d'avoir, pour empruter ses expressioiis,-cnfermé son imagination dans les liens du cothurne bourgeois. Lessing, dans Nathan le Sage, avait donné l'exemple d'écrire le drame avec le vers blanc iambique, emprunté aux Anglais. Ce mètre facile consiste en dix syllabes alternativement longue» et brèves; Jonhson l'appelle une prose cadencée. Kn effet, dans des langues où beaucoup de syllabes ont une quantité douteuse et arbitraire, où les élisions et les contractions sont prc que au gré du versificateur, on

conçoitcombien il doit donner d'aisance, comnbien il doit être flexible et se prêter à tous les tons du dialogue. La langue française n'est pas assez accentuée; la différence des longues et des brèves y est trop peu sensible; il y a trop de terminaisons sourdes pour qu'elle puisse donner une juste idée de ce genre de vers.

Ce fut donc avec une nouvelle manière d'envisager le style du drame que Schiller commença Don Carlos. Du reste , il considéra bien plus cette tragédie comme un poème destiné à recueillir les sentimens qui le possédaient, et à répandre ses idées, que comme un ouvrage écrit pour le théâtre. Sa réputation commençait à être si grande en Allemagne, que le choix qu'il avait fait d'un sujet dramatique était un événement littéraire. Pour répondre à l'impatience du public, il fit paraître les trois premiers actes de Don Carlos : c'était en 1783.

Schiller était alors dans une extrême agitation d'esprit. Il se trouvait à cette époque orageuse où, pour se servir d'une expression de M^e de Sévigné, la jeunesse ne fait plus assez de bruit pour qu'on ne puisse pas s'arrêter sur ses pensées et sur ses sentimens. C'est alors qu'on commence à s'envisager soi-même sérieusement; l'avenir ne paraît plus un champ Indéfini pour l'espérance; il ne semble plus qu'on ait du temps pour tout. Les passions succèdent aux goûts vifs et passagers; les excursions hardies et vagabondes de l'esprit se tournent en méditations sérieuses. On voit qu'il s'agit tout de bon de commencer le voyage, et l'on fait ses préparatifs; alors se fixe le caractère; alors se déterminent les croyances ou les penchans; alors ceux qui sont destinés à être quelque chose se font une idée de ce qu'ils seront. Une passion violente et combattue s'était emparée de toute l'âme de Schiller, et, se joignant aux doutes qu'il avait conçus sur les règles du devoir et leur divine sanction, le plongeait dans d'inexprimables angoisses. 11 flottait entre des résolutions vertueuses et une farouche impatience contre toute autorité morale. Ses écrits en prose et en vers retracent fidèlement ces troubles intérieurs. Us sont empreints en général de cette triste pensée : que l'homme éprouve une noble impulsion vers tout ce qui est beau , mais que n'ayant puisé ce sentiment qu'en lui-même, l'ayant pour ainsi dire créé, il n'en peut trouver nulle part la démonstration. Jamais cependant Schiller ne tombe dans un doute frivole et desséché; quand l'idée de la vertu, de la religion, de tout ce qui est noble et élevé, cesse d'être consacrée divinement à ses yeux , il ne veut point la détruire ni l'étouffer, mais il lui cherche un asile dans la sphère plus étroite de l'homme et de la nature ; il en faille chef-d'œuvre de l'e-prit humain, lorsqu'il ne peut en faire sa règle immuable et certaine. Les Lettres philo.iopliiques de Jules et de Raphaël, qu'il publia pour lors, sont un témoignage curieux de cette disposition. Elle est exprimée sous toutes les formes dans une foule

de poésies. Il en est une surtout qui est demeurée fort célèbre en Allemagne. Schiller, après avoir suivi à Dresde la femme qu'il aimait , se décida enfin à vaincre une passion qu'il se reprochait : elle était la femme de son ami. Après de cruels combats , il se retira seul dans une petite maison de campagne ; ce fut là qu'il composa les vers dont voici la traduction , qui n'en peut donner qu'une idée fort incomplet

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