LA RÉSIGNATION
El moi je naquis aussi dans l'Arcaclie; et la nature, à nfion berceau, me promit aussi le Iionheur; et moi je naquis aussi dans l'Arcadie, cependant un rapide printemps ne m'a donné que des larmes.
Le mois de mai de la vie ne fleurit qu'une fois, el ne revient plus. 11 est flétri pour moi. Le dieu du silence... bêlas ! pleurez, amis... le dieu du silence a retourné mon lambeau vers la terre, et ta clarté a disparu.
Formidable éternité: me voici déjà sur ton seuil obscur • reçois ma lettre de créance sur le bonheur, je te la rap" porte sans avoir brisé le cachet. Je ne sais rien de la félicité.
Je porte mes plaintes devant ton trône, ô reine voilée! Sur notre planète courait un bruit consolant ; on disait que tu régnais ici avec les balances de la justice, et que tu te nommais Rémunératrice.
Ici, disait-on, l'effroi atiend les méchans, cl le bonheur est réservé aux bon». Tu dois dévoiler les replis du cœur; lu m'expliqueras les énigmes de la Providence, et lu lien" dras compte des souffrances.
Ici s'ouvre une patrie pour les bannis; ici se termine le sentier épineux de la patience. Une fille des dieux, qu'on -m'a nommée la Vérité, que peu connaissent, que beaucoup évitent, soumit ma vie à un rude frein.
Je l'en tiendrai compte dans une autre vie, donne-moi la jeunesse. Je ue puis rien l'offrir que celle créance. Je pris cette créance sur une autre vie, et je lui donnai ma jeunesse.
Donne-moi la femme si chère à ton cœur, donne- moi la Laura ; par delà le tombeau, je le payerai de la douleur avec usure. Je l'arrachai sanglante de mon cceur déchiré, je sanglotai, et je la lui donnai.
Va réclamer ta créance sur la mort, disait le monde avec un rire dédaigneux; la trompeuse aux gages des despotes t'a présenté l'ombre au lieu de la Vérité; lu n'auras rien quand celle apparence s'évanouira.
La troupe envenimée des railleurs déployait librement son esprit. Trembles-tu donc devant une opinion qui n'est devenue sacrée qu'en vieillissant? Que sonl les dieux, sinon la solution adroite el supposée d'un système du monde mal conçu ; solution que l'esprit de l'homme a empruntée de la nécessité de l'homme.
Que signifie l'avenir que nous couvrent les sépulcres? et l'éternité, que lu étales si pompeusement? Elle est respectable seulement parce qu'un voile la couvre. C'est l'ombre gigantesque de notre propre terreur, réllècliie par le miroir grossissant de notre conscience troul)lée.
Ce que dans le délire de ta fièvre lu nommes immortalité est une copie mensongère des formes de la vie : c'est la momie du lemps. conservée par le baume de l'espérance dans la froide demeure du lo-iibcau.
Quant à 1 Espérance... elle est convaincue de mensonge par la destruction. El lu lui sacrifies des biens assurés ! — Depuis six mille ans la mort se Uit; quelque cadavre s'estil donc levé du tombeau pour donner nouvelle de la Rémunératrice?
Je voyais le Temps s'enfuir vers les rivages. Abandonnée de lui, la nature n'était plus qu'un cadavre flétri ; et lucun mort ne se levait de son tumbeau,el je me confia's au serment de la déesse.
Je t'ai sacrifié toutes mes joies, mainlenanl Je mejette devant le trône de la justice. J'ai bravement méprisé les railleries des hommes ; je n'ai estimé grands que les seuls trésors. Rémunératrice, je demande ma récompense.
J'aime mes enfans d'un égal amour, cria un invincible génie; deux fleurs, cria-l il... écoutez bien, enfans des hommes... deux fleurs croissent pour celui qui sait les trouver. Elles se nomment l'Espérance el la Jouissance. ^ Celui qui cueille une dé ces fleurs ne doit pas exiger l'autre. Qu'il jouisse, celui qui ne peut pas croire! Celte loi est éternelle comme le monde. Qu'il sacrifie, celui qui peut croire ! L'histoire du monde, voilà lejugement du monde.
Tu as espéré ! tu as eu la récompense. Ta foi a été la compensation de ton bonheur. Tu pouvais le demander à les sages! Ce que l'homme n'a pas accepté de la minute, l'élernilé ne peut plus le lui restituer.
Il y a quelque chose de douloureusement bizarre dans ce sentiment qui se révolte contre l'accomplissement du devoir, qui craint que ce ne soit qu'une sublime mystification, qui voudrait avoir la certitude de faire un calcul profitable, et qui cependant reconnaît que l'homme porte en lui-même cette loi et cette nécessité, qui avoue que la plus noble jouissance est de la connaître et de la suivre, qui se rattache a la vertu même en la regardant comme une duperie. Dire : «L'histoire du monde, voilà le jugement du » monde; » où en d'autres termes : «Ce qui a été » a été, et tout est fini par là, » c'est assurément nier la Providence et la morale. Mais professer en même temps le culte désintéressé de la vertu, c'est rapprocher, s'il est possible, le scepticisme de la foi ; c'est la révolte d'un cœur religieux contre une funeste erreur de l'esprit. Une autre des poésies de Schiller, intitulée le Combat, était l'expression plus amèrc et plus blasphématoire de cette erreur. Mais il ne s'en trouve que quelques strophes dans les éd liions des œuvres de Schiller. II a senti le besoin de ne pas laisser subsister cette trace d'une maladie qu'il était parvenu à guérir.
Ce fut dans cette retraite profonde qu'il acheva Don Carlos , commencé depuis quatre ans. Les lettres qu'il a publiées pour expliquer l'intention de sa tragédie, montrent quelle était pour lors la direction de ses idées; lui-même indique la révolution morale quicommencaîtàs'opérer en lui, et nulle analyse ne la ferait aussi bien connaître. On retrouve encore dans Don Carlos le penchant à l'exaltation et à la subtilité scolastique, le mépris pour les lois positives, l'amertume satirique et exagérée dans la peinture des personnages qui en sont les représentans, l'apothéose de la morale des passions ; mais en même temps cette morale des passions a pris un caractère plus élevé et plus pur; le coloris est devenu plus doux; le goût pour les situations déchirantes et atroces a disparu; le langage poétique a banni l'emploi inutile et affecté des détails vulgaires. Les Lettres sur Don Carlos se font surtout remarquer par un ton de boime foi , par un dé.sir sincère de sa propre amélioration, par une franche tendance vers le bien. Comme défense d'une œuvre dramatique, elles sont certes bien éloignées de nos habi-
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tudes d'espril, et nous sommes tentés de sourire plus d'une fois de tout cet appareil de tliéories morales destinées à interpréter des intentions dramatiques. Il est pourtant curieux de voir ce qu'est celle espèce d'hommes , et quel est chez eux le cours des idées; on parvient ainsi à se mettre sur leur terrain , à les mieux juger, à se faire une idée plus juste de l'atmosphère où ils vivaient, et de tout l'ensemble delà littérature allemande. Une des lettres qui portele plusle caractère de candeur et d'illusion d'un homme qui vit en société avec ses pensées seulement, c'est celle où Schiller démontre que le marquis de Posa, loin d'être abstrait et rêveur, comme on serait tenté de le croire au premier coup d'oeil, est un homme très-positif, rempli de pensées pratiques, dont les torts même viennent de là. Or, le point par lequel le marquis de Posa est si terrestre, ce que Schiller nous représente comme le résultat de son caractère dominateur et intrigant, c'est d'avoir proposé à Philippe II la constitution des cortès, ou quelque chose d'approchant.
Don Carlos eut le plus grand succès. C'est peut-être encore la pièce de théâtre dont les Allemands s'honorent le plus. Leur enthousiasme a gagné en Europe; Don Carlos a été traduit en anglais plusieurs fois, et présenté comme un chef-d'œuvre. En France, M. de Marnésia en donna une traduction il y a vingt ans , et l'accompagna d'une préface et de notes qui sont de véritables hymnes en l'honneur de Schiller et de sa tragédie. En vain les critiques les plus éclairés et les plus spirituels de l'Allemagne ont-ils fait remarquer que l'intérêt dramatique disparaissait sous la dissertation des personnages , et que ce drame se trouvait par là chafigé en une suite de dialogues moraux et politiques; que les motifs ont une subtilité qui échappe même à un examen attentif; que le ton est habituellement emphatique et exagéré. Ni Wieland , ni Schlegel, dont le jugement est presque textuellement répété ici , n'ont ébranlé l'opinion commune de l'Allemagne ; ce qui prouve du moins que Don Carlos se rapporte au caractère actuel de la nation pour laquelle il a été fait.
Scliiller fut plus sévère : de toutes ses pièces , Don Carlos est celle qui a le plus changé , non pas dans son ensemble ni dans sa couleur générale, car il eût fallu la refaire et la concevoir d'une autre manière; mais les détails qu'il a retranchés ou modifiés font voir qu'il s'était dégoûté déplus en plus du ton déclamatoire; et il est plaisant de remarquer comment tel passage paraissait admirable au traducteur français, tandis que l'auteur le désavouait en le retranchant. Cependant il n'a pas été hors de propos de parler de ces corrections à nos lecteurs , qui probablement ne se seraient pas doutés, en lisant la pièce telle qu'elle est encore restée, qu'elle avait pu être posée sur de plus vastes échasses.
Mais le grand artiste dramatique se découvre à travers tous ces défauts. Le talent de créer des
personnages, de leur donner la vie par son imagination, d'inventer des situations frappantes, et de les présenter dans tout leur effet, est encore plus sensible dans Don Carlos que dans les premières pièces de Schiller.
Le rôle de Philippe II annonçait déjà le talent qui plus tard distingua Schiller. Déjà l'on peut admirer cette connaissance du cœur humain , cette impartialité qui sait retrouver dans tous les caractères leurs contradictions intérieures ; qui fait qu'une peinture n'est plus un jugement porté du dehors, mais la résurrection d'un être vivant. Quelques années plus tôt, Schiller eût fait de Philippe II un tyran sur lequel il eût accumulé toute sa haine pour la tyrannie. Ici elle n'est pas moins odieuse, mais elle est mieux connue. II y a presque de l'intérêt sur ce vieux despote, car l'auteur a su nous faire pénétrer dans son âme, et nous montrer que les sources du bien et du mal s'y trouvaient comme dans toutes les âmes humaines. L'orgueil de se croire d'une autre nature que les autres hommes y est , avec une grande profondeur, présenté comme le principe de sa dépravation et de son triste isolément. C'est la pensée principale du rôle, et le poète a dû en tirer aussi le châtiment de Philippe. « 11 y a dans la tombe » un homme qui m'a refusé son estime , » est assurément un mot admirable dans cette situation. La vient échouer toute la puissance et tout l'orgueil du despote.
On a admiré avec raison la scène du grand inquisiteur et de Philippe. Quand on voit entrer ce vieillard décrépit, aveugle, étranger jusque-là à l'action, et ce roi des deux hémisphères, si absolu, si nourri de sa propre grandeur, trembler devant lui comme un enfant devant son maître, l'imagination est saisie tout à coup d'effroi et de grandeur par cette espèce d'apparition. Elle est le symbole d'une puissance, mystérieuse souveraine qui règne par l'opinion, qui d'un signe soumet toutes les autres forces et impose silence à toute l'humanité.
Après avoir dit combien le marquis de Posa était loin de la vérité historique , combien son exaltation était abstraite et pompeuse , on ne peut disconvenir que souvent on est entraîné par la noble chaleur, si ce n'est du personnage, au moins du poète. Tout l'essor d'une belle âme se découvre dans les rêveries et les illusions de son enthousiasme.
Après que Don Carlos fut achevé et publié, Schiller se rendit à Weimar. Le duc de Saxe- Weimar, à qui deux ans auparavant il avait lu les premiers actes de Don Carlos, lui avait donné un titre de conseiller intime. M. de Wollzogen , ancien compagnon de ses études, se trouvait établi près de ce prince. Herder et Wieland étaient déjà fixés à cette cour, qui pendant beaucoup d'années a été le centre de tout ce que la littérature allemande a eu de plus distingué. Gœthe,qui y tenait le premier rang, et par sa renommée et par la faveur particulière dont l'honorait le duc
NOTICE SUR SCHILLER
de Weimar. était à ce moment absent, et voyageait en Italie. Schiller aurait pu sans doute se fixer dés lors dans cet heureux séjour, oii des hommes si remarquables étaient réunis bien plus par un accueil bienveillant et par le soût véritable du souverain pour leur esprit que par la protection pesante du pouvoir. Mais Schiller avait encore dans le caractère une agitation et une inquiétude superstitieuse pour son indépendance, qui ne lui permettaient point de prendre son assiette et d'engager sa vie. Il passa quelques mois seulement à Weimar ; c'est là qu'il publia ses premiers ouvrages historiques. 11 fit ensuite diverses courses en Saxe et en Franconie. Ce fut dans un séjour ^ Rudolstadt qu'il s'attacha à la famille de Langenfels, où il fut reçu avec beaucoup de bonté, et à laquelle , deux après, il appartint de plus près.
Pendant toute cette époque , Schiller mena sans doute une vie fort laborieuse, car il fit paraître non-seulement YHisioire de la révolte des Pays-Bas , et le premier volume du Recueil des rébellions et conjurations célèbres, mais une foule d'essais historiques et critiques qui furent insérés dans des journaux ou des recueils. Il continua à faire paraître la Thalie; il prit part à la rédaction du Mercure Germanique, où furent insérées les Lettres sur Don Carlos. 11 fut éditeur de quelques ouvrages dont il fit les préfaces. Le Visionnaire fut aussi composé à peu près vers le même temps; et sans doute il avait travaillé à l'Histoire de la Guerre de trente ans, car elle parut peu après.
Le goût de Schiller pour le théâtre avait fait place à une grande ardeur pour les études historiques. Ce qu'il y a de remarquable , c'est qu'il n'y apporta point le génie dramatique, qu'il ne chercha point à s'introduire dans l'esprit de chaque siècle, à faire concevoir comment les choses s'y passaient, à expliquer ou plutôt à peindre l'effet qu'y produisaient les événemens et les hommes , à se faire citoyen des pays et des époques qu'il voulait retracer. 11 n'eut point cette impartialité que donne l'imagination, qui consiste à se transporter dans chaque personnage, dans chaque intérêt, dans chaque opinion , et à se fier au sentiment intime qui saura toujours tirer des conclusions nobles et morales du spectacle de l'univers sincèrement reproduit. Schiller appartient toutà-fait a l'école historique du dix-huitième siècle. 11 a écrit pour examiner les événemens du passé plutôt que pour les raconter. Il s'est fait spectateur en restant dans son propre point de vue. Les faits lui sont un arj^ument, comme ils l'ont été et le seront à tant d'autres, qui ne s'aperçoivent pas que ces auxiliaires infidèles peuvent successivement être revêtus de toutes les couleurs et servir toutes les causes.
Le succès de l'Histoire de la Guerre de trente fiMs fut grand et s'est soutenu. Cette époque est :hère aux Allemands. Elle est pour eux un âge (léroïque. C'est le berceau sanglant de la réfor-
niation, et le point de départ d'une nouvelle ère de la civilisation. Schiller l'a peinte avec chaleur et rapidité. 11 mérite le rang distingué qu'il a obtenu parmi les historiens philosophiques. Mais on retrouve encore dans sa manière quelque chose de pénible et de tendu. On lui a reproché aussi de ne pas avoir fait assez de recherches ni consulté assez de documens originaux et authentiqus. Il travaillait vite ; d'ailleurs, lorsqu'on cherche dans l'histoire la démonstration de son opinion, le but est pour ainsi dire déjà atteint avant que l'ouvrage soit commencé.
La Guerre de trente ans a été traduite plusieurs fois en français avec exactitude et élégance. On annonce qu'une traduction de la Révolte des Pays-Bas doit bientôt paraître.
Le Visionnaire est une nouvelle qui n'a jamais été achevée. A cette époque , le doute et l'incrédulité avaient ramené dans quelques esprits faibles et avides d'émotions , des superstitions dignes des siècles d'ignorance. Ne pouvant se passer de croyanceet de mysticité, l'esprithumai;) s'en allait en quête des plus grossières absurdités. Après avoir dédaigné et repoussé la foi qui console , il recherchait la foi qui épouvante. Cette tendance a été peinte par M. Constant avec la finesse et le talent qui le caractérisent, dans l'article Brunsioic/c de la Biographie universelle. C'était surtout parmi la race oisive des princes et des courtisans que se manifestait ce besoin de duperie qui donna alors tant de vogue à des imposteurs et à des thaumaturges. Le contre-coup se fit sentir jusqu'en France, où le train du monde et les distractions de société rendent cependant le vide de l'âme et de l'esprit moins difficile à supporter. Les prestiges de Cagliostro vinrent réveiller des imaginations blasées et désennuyer des gens dégoûtés de tout. Schiller, dans le Visionnaire , a peint avec une extrême finesse cette disposition d'esprit. On y voit une succession d'aventures bizarres, entièrement conformes à tout ce qu'on racontait alors de cette nouvelle reprise de magie. Elles sont rapportées de manière à agir sur l'imagination et à exciter la curiosité. On est sans cesse dans le doute de savoir si elles peuvent s'expliquer par des moyens naturels, ou si l'auteur a voulu se placer dans la sphère fantastique du merveilleux. Au moment où l'on croit que toutes les illusions ne sont qu'un escamotage, tout-à-coup un nouvel incident rejette le récit dans le surnaturel ; et comme le roman n'a jamais été fini , il a généralement passé pour une énigme sans mot; il en a toute l'apparence. C'était en effet la manière la plus piquan'e de se jouer d'un tel sujet. C'était traiter le lecteur comme les faiseurs de tour traitent leurs spectateurs, qui veulent la surprise, et qui s'ennuieraient de savoir les moyens qu'on emploie. Cependant Schillerprétendait toujours qu'il avait eu l'intention de finir le Visionnaire ; et il lui est arrivé plus d'une fois , dit-on , d'en raconte.' la fin d'une manière plausible et intéressante.
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Quelques poésies de Schiller datent aussi de celle époque. Les Artistes sont une sorte do poème didactique, où les arts et le sentiment du beau ont inspiré à l'auteur une verve noble et heureuse. Les dieux de la Grèce sont une comparaison plus morale encore que poétique du paganisme et de la vraie religion; les dernières stances n'ont été imprimées que récemment: elles sont encore l'expression des sentimcns qui troublaient si tristement Schiller; c'est toujours ce même reproche à la Providence de ne point lui avoir donné de certitude. Schiller ne dit point à Dieu, comme l'esprit fort, dans Voltaire:
Je soupçonne, entre nous, que vous n'existez point;
mais a\'ec une profonde arnertune il s'adresse ainsi à lui, en comparant les deux religions :
OEuvre et Créateur de i'inleliigence humaine, donnemoi des ailes pour arriver jusqu'à loi; — ou bien, retire de moi celle déesse sérieuse el sévère qui me présente sans cesse son miroir éblouissant; rends-moi son indul. génie sœur, el que celle-ci soii réservée pour une autre vie.
Schiller avait fait connaissance avec Gœthe, à son retour d'Italie. C'était avec toute l'ardeur de son âme, avec tout l'enthousiasme de la jeunesse, qu'il avait approché l'homme dont l'esprit et le talent régnaient déjà sans partage sur toute la littérature allemande. Mais le calme de cette entière impartialité ; ce dégagement complet de toute espèce de liens ; cette mobilité d'imaginaion dont le plaisir est de tout concevoir, de s'animer de tout sans jamais en tirer une conséquence; cette universalité d'impressions, semblable à une glace à qui serait accordé le don de trouver une jouissance en répétant les objets; tout ce caractère ne répondait point à l'attente passionnée de Schiller. Au contraire, Schiller plut beaucoup à Gœthe, qui bientôt après réussit à faire créer pour lui une nouvelle chaire de philosophie à l'université d'Iéna. M. de Dalbcrg, coadjutcur de Mayence et depuis prince primat , joignit ses bienfaits à ceux du duc de Saxe- Weimar. L'existence de Schiller se trouva ainsi fixée et assurée. Peu après il se maria et épousa M"« de Langenfels , dont la sœur aînée épousa peu après M, de Woll/ogen, ami de Schiller.
Alors commença pour lui une vie toute nouvelle. Il se livra au travail avec une incroyable ardeur. Ilavait faitde bonnes études classiques ; mais cette seconde éducation, où l'examen et l'intelligence s'emparent de tous les matériaux que la mémoire a rassemblés, avait manqué à Schiller. 11 se trouvait à léna au milieu des lioinmes les plus savans de l'Allemagne, dans une université qui jetait alors le plus grand éclat. Tout allumait son émulation ; tout l'excitait et l'aidait a travailler. 11 reprit l'élude des Grecs ; il fit plusieurs traductions d'Kschyle et d'Kuripide. Il entreprit une traduction de VÉnéide.
Mais une autre passion s'empara bientôt de lui tout entier. C'était le moment où la philosophie de Kant commençait à faire une révolution dans les esprits. Pendant que la France était en proie aux discordes civiles , que toutes les pensées y étaient dirigées vers les intérêts politiques , il s'opérait un grand et salutaire changement dans l'étude des sciences morales. Le doute s'était, comme Samson , écrasé lui-même en renversant les colonnes du temple. Locke avait rapporté toutes les idées aux sensations. La philosophie française avait construit un édifice complet sur cette base. Après avoir dit que la pensée était une sensation transformée , on n'avait pas examiné comment s'opérait cette transformation , et l'on avait raisonné comme si c'eût été une simple transmission. Hume et l'école d'Edimbourg commencèrent ])ar ne pas trouver dans la sensation un élément quelconque du jugement ni de la certitude que l'intelligence humaine y attache. Ne pas aller plus loin , c'était tout nier, c'était faire disparaître à la fois et la conscience de sa propre existence , et la connaissance des objets extérieurs.
Les successeurs d'Hume se virent amenés par là à chercher le mode de transformation des sensations. Ne considérant plus l'âme comme une faculté passive, ils en recherchèrent les propriétés actives, et distinguèrent en elles plusieurs modes d'action.
Kant suivit de son côté une marche analogue. Au lieu d'examiner les 'ilifférentes manières dont l'âme transforme les sensations , il rechercha les règles que suit constamment l'intelligence humaine dans ses procédés. De sorte que l'âme de l'homme lui sembla être coexistante avec uno certaine quantité d'axiomes ou de lois dont elle ne peut jamais s'écarter. Ce ne sont point des idées innées , mais une nécessité innée de cor biner les sensations de telle et telle sorte.
La philosophie de Kant fut reçue avidement Allemagne. Elle venait au secours de tout qu'avaient ébranlé et renversé les disciples Locke et l'école française. Nous avons vu par Schiller ce qu'avait de douloureux pour l'esprit et pour l'âme ce scepticisme cruel qui détruit la base de toute vérité.
Il devint donc un disciple passionné de cette philosophie, et s'en enivra, si l'on peut ainsi parler, pendant plusieurs années. Toutes ses méditations furent tournées de ce côté; son esprit, disposé à se précipiter impétueusement dans une direction unique, se lança dans le développement des idées de Kanl sur le beau et les principes des arts. Schiller a laissé une foule d'écrits sur c( sujet , et spécialement sur la métaphysique l'art dramatique; mais il arrive dans quelque unes à un point de subtilité et d'abstraction le fil des idées devient d'une telle ténuité qu*l échappe à l'œil du lecteur. L'auteur pourrai même dire comme ce bon moine qui montrai depuis long-temps à l'adoration des fidèles M
NOTTCE SUR
cheveu de la Vierge, en faisant admirer sa finesse. Un curieux s'avisa d'approcher plus que de coutume , et crut s'apercevoir qu'il n'y avait rien entre les mains du montreur de reliques. « 11 est » si fin, dit-il, que je ne puis l'apercevoir. — Ni » moi non plus, dit le moine, depuis dix ans que » je le fais voir. »
il y a, par exemple, des Lettres sur l'Esthétique, ou science du beau , où les hommes les plus habitués à cet exercice de l'esprit avouent qu'ils n'entrevoient que quelques lueurs des pensées de l'auteur. Mais tous les écrits métaphysiques de Schiller ne donnent pas un si pénible vertige : iis sont remplis d'idées ingénieuses et surtout d'observations justes et fines. Ce qu'il y faut remarquer surtout, c'est le changement prodigieux qui s'opéra dans sa manière d'envisager la morale. L'art dramatique n'est plus considéré par Schiller que sous les rapports les plus nobles, les plus purs. II y place la source de tout intérêt dans le triomphe de la partie morale de l'homme sur sa partie matérielle. 11 exige que tout soit disposé pour faire ressortir le libre arbitre de la volonté , et conséquemment pour établir l'idée du bien et du mal. Toutes ses opinions sur l'imitation avaient dû nécessairement changer aussi ; il ne devait plus la regarder comme le but de l'art, mais comme le moyen de rendre sensibles les conceptions de l'esprit.
Les écrits métaphysiques de Schiller se rapportent doncpeu à la partie positive de l'art, et n'ont pas d'utilité pratique. On peut se faire quelque idée de sa manière en lisant la préface de la Fiancée de Messine , oîi cependant il est des-
idu jusqu'à une question particulière. De telles
ides développent l'esprit à un haut degré; elles habituent à la réflexion; elles enseignent à pénétrer dans les idées des autres et à se les approprier; elles rendent impossible d'avoir jamais des opinions d'emprunt, et qui consistent en des mots retenus par la mémoire et répétés par les lèvres. Ce qu'on appelle dédaigneusement des théories n'est pas autre chose , comme le disait avec tant d'esprit un orateur formé à la tribune par la philosophie, que le désir de savoir ce qu'on dit et de penser à ce qu'on fa; t. Nous verrons que Schiller ne fit pas de plus mauvaises tragédies pour avoir réfléchi sur la tragédie, et ne fut pas un homme moins honorable et moins sage pour avoir médité sur la morale.
Tant d'études et de tels elîorls d'esprit ruinèrent rapidement la santé de Schiller. En 1791 il tomba gravement malade de la poitrine, et l'on crut qu'il ne poumut échapper à la violence du mal. Le bruit de sa mort se répandit en Allemagne, et y excita les plus glorieux regrets. Des témoignages d'intérêt lui arrivèrent de tous les lieux où se parle la langue allemande. Le roi de Danemarck lui fit offrir une pension, et voulut que sa position de fortune ne le condamnât plus à l'excès du travail. Schiller se rétablit de sa ma-
SCHILLEH XIX
ladie, mais ne retrouva jamais complètement la santé. Les leçons publiques lui furent interdites, et il lui fallut vivre désormais de régime et de ménagemens. Un voyage dans les lieux de sa naissance et le plaisir de revoir son vieux père lui furent quelque temps après une distraction salutaire. 11 passa près d'un an dans le pays où l'attachaient tous ses souvenirs d'enfance. Se trouvant auprès de Stuttgart , il écrivit au duc de Wurtemberg, qu'il avait autrefois offensé par la manière dont il l'avait quitté. Le duc ne lui * répondit point , mais dit publiquement que si ijj
Schiller voulait venir à Stuttgart, on fermerait les yeux sur sa présence. Schiller fut satisfait de cette permission, et en profita. Peu do temps après le duc mourut ; Schiller eii montra un chagrin sincère. 11 n'avait jamais parlé de son premier bienfaiteur qu'avec respect et recon naissance.
II retourna à léna , reprit tous ses travaux de critique et de philosophie, et publia successivement les écrits dont nous avons indiqué l'esprit et la direction ; le p-lus remarquable fut le Traité sur le naïf et le sentimental ; c'est celui où il a montré le plus de sagacité. Ce mérite est surtout remarquable dans une comparaison de la poésie des anciens avec la poésie moderne.
Le goût exclusif de Schiller pour la philosophie l'avait pour un temps détourné de la poésie, il revint bientôt à cette amie de sa jeunesse, à cette compagne de sa vie, mais il lui revint dans une disposition moins douloureuse et moins amère. Il n'avait plus à exprimer les orgueilleuses souffrances d'une âme jeune et ardente. Abattu parla maladie, calmé par la philosophie, c'est une mélancolie douce qui était devenue son inspiration. Mais l'objet de ses pensées n'avait pas changé , c'était encore la nature et la destinée de l'homme qui préoccupaient toute son âme; Kant ne lui avait pas apporté la certitude matérielle que son imagination avait exigée si iiupérieusement du Créateur; seulement il lui avait appris que l'idée de . l'Être infini était, non pas une œuvre de l'esprit humain, maisunepartie de l'esprit humain, une condition de son existence; il lui avait enseigné aussi que le sentiment du devoir était, non pas une conséquencedu raisonnementdel'homme, mais une des sources de ce raisonnement. Ce n'était pas là encore cette révélation qu'avait voulue et rêvée le poète, mais c'est bien une révélation aussi, et une révélation universelle que d'avoir créé l'àme humaine inséparable de l'idée de Dieu et de l'idée du devoir. Il avait dû se dire qu'une interruption positive des lois de la nature, qui apporterait à l'homme la certitude matérielle, en ferait une autre créa ture, puisqu'elle lui ôterait la liberté, et conséquemment le mérite du choix entre le bien et le mal. Ainsi Schiller n'avait pas obtenu ce que demandait la prétention plus qu'humaine de sa jeunesse, mais il avait appris à se contenter de ce qu'il avait. Il faut se placer dans toute cette région d'idées, lorsqu'on veut goûter les poésies de
Schiller et en sentir tout le charme. A peu près vers cetemps-ià, il écrivait avec sa candeur habituelle : « Tous les jours je me persuade davantage » que je ne suis pas né poète; si de temps en » temps j'ai quelques saillies poétiques, ce n'est » qu'en méditant sur des sujets de métaphy- « sique. »
Une de ses poésies exprime sous un voile allégorique les bornes qu'il avait imposées à son ambition de connaître, et sa résignation à la condition terrestre de l'homme.