‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 11 sur 637 · ROI.LER · texte numérisé non relu

ROI.LER

Et toi aussi, Schweizer. ( // tend la main à Spiegelberg. ) Alors , j'engage aussi mon âme au diable.

SI>lFX.ELBERr,.

Et ton nom à la gloire ! qu'importe où s'en ira l'âme ! Nous enverrons au devant de nous une telle quantité de courriers annoncer notre arrivée aux enfers, que Satan fera sa toilette des dimanfhes, qu'il secouera la suie qui couvre son front depuis mille ans, et que nous verrons des myriades de tètes encornées s'avancer hors de la vapeur du soufre des cheminées pour regarder notre entrée... Camarades! {il saule de joie) allons, camarades! rien dans le monde vaut-il cette ivrewe et ces transports ? Venez, camarades.

ROLI.ER.

Doucement donc ! doucement ! Il faut que l'animal ait une tète, enfnns!

spiEGEi.BEur., avec amertume.

Que dit ce traînard? La tète n'y était-elle pas avant que les membres fussent réunis? Suivezmoi, camarades.

nOLLER.

noucemenl, vousdis-jc; la liberté même doit avoir des chefs : sans chefs, Rome et Sparte auraient succombé.

SPIEGELBERG , avec soupUsse.

Oui, arrêtez : RoUer a raison ; et il faut que ce soit une forte tête, entendez-vous? une tète politique et habile. Oui, quand je pense ce que vous étiez il y a une heure, et ce que vous êtes maintenant... ce que vous êtes devenus par une seule pensée heureuse... Oui, sans doute, sans doute, vous devez avoir un chef; et celui qui a pu concevoir une telle pensée, dites, ne doit-il pas avoir une forte tête, une tète politique?

ROLLER

Si l'on pouvait espérer... si l'on pouvait son ger... mais je crains qu'il ne le veuille pas.

SPIEGEIBERG.

Pourquoi pas? vous prononcez cela bien vite, ami. 11 est pénible àh diriger un vaisseau luttant contre les vents; il est pénible de porter le poids d'une couronne. Cependant il ne faut pas désespérer, Rnller; peut-être qu'il le voudra bien.

ROLLER

Et tout ceci s'en ira à vau-l'eau s'il ne veut pas : sans Moor , nous serons un corps sans âme. SPIEGELBERG se détoume avec humeur.

L'imbécile !

MOOR. // entre dans une agitation farouche, se

promène à grands pas dans la chambre, .v

parlant à lui-même.

Hommes, hommes! race fausse et hypocrite! couvée de crocodiles! vos yeux fondent en pleurs, vos cœurs sont de fer; le baiser sur les lèvres, des glaives dans le cœur ! Les lions et les léopards nourrissent leurs petits, le corbeau apporte des cadavres à ses petits, et lui... lui... J'avais appris à souffrir la méchanceté, je pouvais sourire quand mon plus mortel ennemi s'abreuvait de mon sang; mais quand le lien du sang n'est plus qu'un piège, quand l'amitié paternelle n'est plus qu'une mégère, oh ! alors je me sens en feu. C'en est fait de ma courageuse patience ! il devient un farouche tigre, cet agneau soumis! et chaque fibre est tendue pour le désespoir et la destruction.

ROLLER. '

Ecoute, Moor! qu'en penses tu? la vie de brigand n'est-elle pas meilleure que le pain et l'eau dans le cachot souterrain de la tour?

MOOR

Pourquoi mon âme n'animc-t-elle pxsun tigre qui de sa morsure furieuse déchire la chair hul maine? Est-ce donc là la foi paternelle? Est-ce 1| amour pour amour? Je voudrais être un ours, animer tous les ours du Nord contre cette rai cruelle... Le repentir, et point le pardon! Oh ! je pouvais empoisonner l'Océan pour leur fair boire la mort dans toutes les sources !... la coi liance, la plus entière confiance, et point pardon !

ROLLER

Ecoute donc, Moor, ce que je veux te dire.

MOOR

C'est incroyable; c'est un rêve, une illusion... Une prière si touchante, une peinture si vive de

LES BRIGANDS

ma misère, un tel épancheraent de repentir... Les hétes ffroces auraient été émues de pitié ! lis pierres en auraient versé des larmes, et cejuMidant... on croirait que c'est une odieuse pas- • liiinade contre le genre humain si je voulais ra- (onter... et cependant, cependant... Oh! si je pouvais faire retentir la trompette de la révolte dans la nature entière , et ameuter l'air, la terre « t la mer, contre cette race d'hyènes !

ROLLEK.

Écoute donc, écoute. Ta fureur t'empêche d'entendre

Loin, loin de moi! ton nom n'est-il pas homme? iiest-ce pas la femme qui t'a enfanté?... Loin de mes yeux, visage humain!... je l'ai si indiciblenient aimé ! aucun fils n'aima jamaic ainsi ! j'aurais donné mille vies pour lui. {Frappant du ■pied et écumant de rage. ) Ah ! qui mettrait maintenant un glaive en ma main, pour faire une plaie dévorante à cette race de vipères! Ah ! qui pourrait me dire où il faut la frapper au cœur pour la détruire, pour l'anéantir... Ah! celui-là serait mon ami, mon ange, mon Dieu. — Je voudrais l'adorer.

ROLLER

Eh bien , nous serons cet ami, laisse-nous seulement te parler.

SCHWARZ

Mens avec nous dans les forêts de la Bohême ! nous voulons y rassembler une bande de brigands, et tu seras... {Moor le regarde fixement) tu seras notre capitaine! tu dois être notre capitaine !

spiEGELBERG, Se jetant sur une chaise.

Servilcs poltrons!

vous qui se montrera le plus habile, qui sera lo plus farouche incendiaire, le plus cruel assassin ; car, je vous le dis, il sera royalement récompensé... Rangez-vous tous autour de moi! et jurez-moi fidélité et obéissance jusqu'à la mort!... Jurez-le moi sur cette main virile.

TOUS, lui donnant la main.

Nous te jurons fidélité et obéissance jusqu'à la mort!

Bien, et sur ces viriles mains, je vous jure ici d'être jusqu'à la mort votre fidèle et ferme capitaine! Ce bras fera sur-le-champ un cadavre du premier qui hésitera, qui doutera, qui reculera ! et qu'autant m'en soit fait par le premier d'entre vous si je romps mon serment! Êtes-vous contens?

Spiegelberg se promène à grands pas avec colère.

TOUS, jetant leur chapeau en l'air.

Nous sommes contens !

MOOR

Eh bien donc, marchons! Ne craignez ni la mort, ni le danger, car une invincible fatalité nous conduit! Chacun doit attendre enfin son jour, que ce soit sur les coussins d'un mol édredon, dans la rude mêlée des batailles, ou en plein air, sur la potence ou la roue. Nous aurons l'une de ces destinées !

Ils sortent.

SPIEGELBERG,

Qui t'a souffié cette parole? Écoute, camarade ! (Il saisit Roller avec force.) Tu n'as pu la tirer de ton âme d'homme? Qui t'a soufflé cette parole? Oui, par la mort aux mille bras! nous le voulons, nous le ferons! Cette pensée mérite l'apothéose. Brigands et meurtriers! Aussi vrai que j'ai une âme, je suis votre capitaine.

TOUS, à grands cris.

\ive le capitaine !

SPIEGELBERG, à part.

Jusqu'à ce que je m'en mêle.

Eh bien, le bandeau tombe de mes yeux! Que j'étais fou de vouloir me remettre en cage!... Mon génie a soif de l'action ; ma poitrine veuf respirer en liberté... Meurtriers et brigands!... Avec cette parole, je foule les lois à mes pieds... Les hommes m'ont dérobé l'humanité, quand j'en appelais à l'humanité. Eh bien ! loin de moi toute sympathie, tout ménagement humain!... Je n'ai plus de père, je n'ai plus d'amour, et le sang et la mort m'apprendront à oublier que quelque chose m'ait jamais été cher! Venez! venez!... Ah! je veux me donner une terrible distraction... C'est fait, je SUIS votre capitaine ! et bonheur à celui d'entre

le suivant des yeux, et après un moment de silence.

Il y a omission dans ta liste. Tu as oublié le poison.

Il sort.

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