SCÈNE II
Une auberge sur les frontières de la Saxo.
CHARLES DE MOOR, pensif et un livre à la
main; SPIEGELBERG, huvanl à une table.
MOOR, posant son livre.
Quand je lis, dans mon Plutarque, la vie des grands hommes, je prends en dégoût notre siècle écrivassier.
spiEGEi-BERG lui présente un verre et boit. Tu devrais lire l'historien Josèphe.
MOOR
L'étincelle du feu de Prométhée est éteinte ; maintenant on allume les âmes à la flamme des feux d'artifice, à des flammes d'opéra qui ne sont pas en état d'embraser une pipe de tabac. Ils sont tous là à trotter menu comme des souris sur la massue d'Hercule. Un abbé français nous apprend qu'Alexandre était un poltron ; un professeur vaporeux, en tenant sous son nez un flacon de vinaigre, professe sur la force; des drôles, qui tombent en pâmoison après avoir fait un enfant, griffonnent sur la tactique d'Annibal; des morveux enfilent des phrases sur la bataille de Cannes, et pâlissent sur les victoires de Scipion qu'on leur fait expliquer.
SPIEGELBERG.
Voilà une superbe élégie.
MOOR
Belle récompense de vos sueurs et de vos batailles, que de jouir de l'immortalité dans un lycée, et que d'avoir votre gloire enfermée sous la courroie qui attache les livres d'un écolier ! Le prix de tant de sang versé, c'est d'envelopper du pain d'épice chez un marchand de Nuremberg, ou, pour plus grand honneur, d'être juché sur des échasses par un tragique français, et mis en mouvement par des ressorts comme une marionnette. Ah! ah!
SPIEGELBERG, buVUnt.
Lis donc Josèphe, je t'en prie.
MOOR
Fi ! fi ! de cet ignoble siècle de castrats, où l'on ne sait rien faire que de remâcher les actions de l'antiquité, que d'écorcher par des commentaires les héros du temps passé, ou de les mutiler dans des tragédies ! Il n'y a plus de moelle dans les os,
et c'est de la mousse de bière qui coule dans les veines.
SPlEr.ELBERG.
Du thé, camarade, du thé.
MOOU.
Ils 86 sont retranchés contre la sincère nature, derrière les plus fades conventions ; et ils n'auraient seulement pas le cœur de vider un verre de via en son honneur... Us caressent le décrotteur qui peut les protéger auprès de son excelcencc, et se moquent du pauvre diable dont ils n'ont rien à craindre; ils s'adorent l'un l'autre pour un dîner, et s'empoisonneraient mutuellement pour une guenille que l'on aurait eue à l'enchère de l'autre... ils damnent le saducéen qui n'est pas assez assidu à l'église, et eux viennent devant l'autel calculer l'intérêt de leur argent... ils laissent la poussière à leurs genoux pour mofftrer qu'ils ont prié; ils ne détournent pas les yeux de dessus le prêtre pour voir si sa perruque est bien frisée; ils tombent en syncope quand ils voient saigner un poulet, et claquent des mains lorsque leur concurrent fait banqueroute... Je leur pressais la main si amicalement... Encore un jour seulement, disais-je... C'est en vain! Chien, à la porte, ont-ils dit. Les prières, les supplications, les larmes... (// frappe du pied.) Enfer et démons !
SPIEGELBERG.
Et pour deux mille misérables ducats...
MOOU.
Non, je n'y puis penser. Laisserai-je garrotter ma ]toitrine dans un corset, et ma volonté dans les lois? Les lois réduisent à l'allure de la tortue celui qui aurait pris l'essor de l'aigle; les lois n'ont jamais formé un grand homme. Mais la-liberté fait éclorc les êtres gigantesques et extraordinaires. Ah! puisse l'âme d'Arminius se rallumer sur sa cendre! Donnez-moi une armée de gaillards tels que moi, et vous verrez sortir de l'Allemagne une république auprès de laquelle Sparte et llome ne sembleront que des couvens de religieuses.
Il jette son épée sur la table, et se lève.
spiEGELBERO, Sautant de joie.
Bravo! bravissimo! tu me mets bien à propos sur ce chapitre; je te dirai à l'oreille, Moor, ce qui depuis long-temps me trotte dans la tête; et tu es l'homme qui... Buvons un coup, camarade. Que dirais-tu, si nous nous faisions .luifs, et si nous remettions sur le tapis le royaume des Juifs? Mais, dis donc, n'est-ce pas un projet habile et courageux? Nous répandrions un manifeste aux quatre coins du monde, et nous convoquerions en Palestine tout ce qui a horreur de la chair de pourceau ; je prouverais par les documens les plus authentiques, qu'Ilérode le tétrarquc était mon aïeul, etc. . etc. La victoire sera assurée, camarade, quand nous les aurons remis à flot, et qu'ils pourront reb/ilir Jérusalem. Pour battre le fer pendant qu'il est chaud, nous renverrons au plui loties Turcs d'Asie, nous abattrons les cèdres
THEATRE DE SCHILLER
du Liban, nous construirons des vaisseaux, et
puis nous ferons le commerce de vieux habits, vieux galons, partout l'univers. Pendant ce tempslà...
MOOR lui prend la main en riant.
Camarade, le temps des folies est passé. SPIEGELBERG, avec moins d'assurance.
Fi! est-ce que tu voudrais jouer le rôle de l'enfant prodigue? un gaillard comme toi, qui avec ton épée as balafré plus de visages que trois substituts n'ont griffonné de pages dans une année bissextile! Faut-il donc que je te rappelle les magnifiques funérailles de ton chien? Ah! il ne faut que te remettre devant les yeux ce que tu as été pour te souffler du feu dans les veines, quand même rien ne pourrait plus t'animer. Te souvienstu que ces messieurs du collège avaient fait casser la patte à ton chien, et comment, pour te venger, tu fis publier un grand jeûne dans toute la ville? On se moqua d'abord de ton injonction; mais toi, sans perdre un moment, tu fis acheter ce qu'il y avait de viande dans tout Leipsick ; de sorte que huit heures après il n'y avait pas un os à ronger dans toute la banlieue, et que le poisson commençait à monter de prix. Les magistrats et la bourgeoisie jetèrent feu et flammes. Nous autres étudians, au nombre d'environ sept cents, et toi à notre tête, et derrière nous les tailleurs, les bouchers, les merciers, les aubergistes, les barbiers, et tous les corps de métiers, nous jurâmes de donner l'assaut à la ville si on voulait toucher un cheveu à un seul étudiant. Cela réussit parfaitement, et nos gens se retirèrent avec un pied de nez. Tu convoquas une grande assemblée de docteurs, et tu promis trois ducats à celui qui ferait une consultation pour ton chien. Nous avions peur que ces messieurs, pour l'honneur du corps, n'eussent fantaisie de dire non, et nous avions déjà concerté les moyens de les forcer; mais cela ne fut pas nécessaire. Ces messieurs se récrièrent sur les trois ducats, et cela descendit au rabais jusqu'à dix sous ; nous eûmes douze consultations en une heure, si bien que la bête creva tout aussitôt.
MOOR
Ignobles coquins !
SPIEGELBERG.
Le convoi fut fait avec la plus grande pompe :' toute une foule désolée chantait des complaintes sur le chien; nous marchions plus de mille, pendant la nuit, chacun une lanterne dans une main et notre épée dans l'autre; nous traversâmes toute la ville au bruit des cloches et des carillons, jusqu'à ce que le chien fut enterré; et puis un grand repas qui dura jusqu'au jour ! Alors tu pris en compassion ces pauvres messieurs, et tu fis revendre la viande à moitié prix. Mort de ma vie, nous avions pour toi ce jour-là autant de respect qu'une garnison, dans une ville emportée, en a pour...
MOOR
Et tu n'as pas honte de vanter cela comme quel-
LES BRIGANDS
([lie chose de beau? Et tu n'as pas eu assez de \ cigogne pour rougir d'une pareille équipée?
SPIEGELBERG.
Allons! allons! ce n'est plus Moor. Te souvienstu encore comment plus de mille fois, le verre à la main, tu t'es moqué du vieux ladre, en disant : Ou'il amasse sou sur sou, tout cela me passera par le gosier?... T'en souviens tu? disdonc? t'en uviens-tu? Ah! tu es un damné et misérable ifaron ! C'était là parler en homme, et en gentilhomme; mais...
MOOR
Malédiction sur toi, pour m'avoir rappelé cela !
ilédiction sur moi pour l'avoir dit! Mais c'était dans les fumées du vin, et mon cœur n'entendait jioint les bavardages de ma langue.
SPIEGELBERG, secouaïit la tête.
Non! non ! cela ne peut pas être! impossible, (aniarade, ce ne peut pas être sérieusement! Dis donc, frère, n'est-ce pas la nécessité qui te fait ]iarler ainsi? Écoute, laisse-moi te conter une petite histoire de mon enfance. 11 y avait près de notre maison un fossé qui avait bien au moins huit pieds de large; nous autres petits garçons, nous nous mettions en peine à qui mieux mieux pour pouvoir le sauter. Mais c'était inutile. Pouf... on tombait dedans, et c'était un rire et une joie l;( iiérale , et les boules de neige pleuvaient de tous les côtés. A côté de la maison était aussi un chien de chasse attaché à une chaîne; un si méchant animal, que quand par mégarde les petites illlcs passaient trop près de lui , il s'élançait sur elles comme l'éclair. Toute la joie de mon âme était d'agacer ce chien tant que je pouvais, l't je riais à crever quand je voyais l'animal s'élancer avec sa rage et tout prêt à me dévorer, s'il avait pu... Qu'arriva-t-il? C'est qu'une fois, où j a vais recommencé ce manégc-là, je lui jetai une nierre si fort sur les côtes, que de fureur il romliit sa chaîne et courut sur moi; et moi, je me mets à courir, comme le tonnerre de Dieu; mais, (le par tous les diables, le maudit fossé se trouve justement devant moi. Que faire? Le chien était là écumant de rage, sur mes talons. Je prends mon parti... je saute... et me voilà à l'autre bord. J'ai dû à ce saut-là assurément ma peau et ma vie; l'animal m'aurait outrageusement déchiré.
MOOR
Et pourquoi toute cette histoire?
SPIEGELBERG.
Pourquoi?... pour que tu voies que les forces s'accroissent par la nécessité. Aussi je ne me sens point mal à mon aise quand on en vient aux extrémités. Le courage s'accroît avec le danger, la force s'augmente par la contrainte. Il faut que le destin veuille faire de moi un grand homme, puisqu'il me barre ainsi le chemin.
MOOR, avec humeur.
Je ne sais pas où nous pourrions encore montrer du courage, et où nous avons pu en manquer.
SPIEGELBERG.
Eh bien, tu veux donc laisser se perdre les dons que tu as reçus de la nature? tu veux donc enfouir testalens? Crois-tu que tes espiègleries de Leipsick soient les bornes de l'esprit humain? Entrons d'abord dans le grand monde. Paris et Londres! là, en saluant quelqu'un du nom d'honnête homme, on s'expose à recevoir un soufflet ; là, c'est une vraie jubilation de pratiquer le métier en grand... Tu me regardes bouche béante! tu ouvres de grands yeux ! attends un peu : contrefaire les écritures, piper des dés, briser des serrures, et vider les entrailles d'un coffre-fort : Spiegelberg peut te montrer tout cela. 11 faut pendre à la première potence la canaille qui se laisse mourir de faim, quand elle peut se servir de ses dix doigts.
MOOR, distrait.
Comment, tu as déjà poussé cela si loin?
SPIEGELBERG.
Je crois que tu te méfies de moi. Attends, laisse ma tête s'échauffer, et tu verras des merveilles. 11 y aura de quoi faire tourner ta cervelle dans ton crâne étroit, quand mon esprit inventif sera dans l'enfantement... (// se lève et avec plus de chaleur.) Comme tout s'éclaircit en moi ! De grandes pensées s'élèvent en mon âme ! des plans gigantesques fermentent dans mon cerveau créateur. [Il se frappe le front.) Qui donc jusqu'ici avait enchaîné mes forces, avait restreint et contenu mes espérances? Je m'éveille, je sens ce qu je suis... ce que je dois devenir.
MOOR
Tu es un fou. C'est le vin qui fume dans ta cervelle.
SPIEGELBERG, avec chaUur.
Spiegelberg ! dira-t-on, tu es sorcier. Spiegelberg! quel dommage que tu ne sois pas général ! dira le roi; tu aurais fait passer les Autrichiens par un trou de souris. Et j'entends les docteurs se lamenter et dire : Cet homme est inexcusable de ne pas avoir étudié la médecine ; il aurait trouvé un nouveau remède à la goutte. Hélas ! pourquoi ne s'est-il pas adonné à l'administration? diront les Sully en soupirant dans leur cabinet; il aurait tiré des louis d'or d'une pierre. Et le nom de Spiegelberg se répétera de l'orient à l'occident... et vous resterez dans la crotte, vous autres lâches, vous autres crapauds, pendant que Spiegelberg volera, les ailes déployées, vers le temple de l'immortalité.
MOOR
Grand plaisir sur la route. Monte au sommet de la gloire en partant du pilori. A l'ombre des bois paternels, dans les bras de mon Amélie, de plus nobles plaisirs m'attendent. Déjà j'ai, la semaine dernière, écrit à mon père pour obtenir mon pardon ; je ne lui cache pas la moindre circonstance, et la sincérité doit obtenir miséricorde et assistance. Prenons congé l'un de l'autre, Maurice. Nous nous verrons encore aujourd'hui, et puis jamais. La poste est arrivée; le
10 THEATRE DE
pardon do mon père est déjà dans les murs do celte ville.
Schweizer, Grimm, Roller, Schufterle, Razmann, entrent. ROI.LER.
Savez-vous qu'on nous cherche ?
GRIMM
Qu'à chaque moment nous pouvons être arrêtés?
Cela ne me surprend pas. N'importe. N'avezvous pas vu Schwarz? N'a-t-il pas une lettre pour moi?
ROLLER
Je le crois, car il y a long-temps qu'il te cherche.
MOOR
Où csl-il ? où est-il ?
n veut sortir.
ROLLER
Demeure! nous lui avons dit de venir ici. Tu trembles?...
MOOR
Je ne tremble pas. Pourquoi tremblerais-je? Camarades, cette lettre... réjouissez-vous avec moil Personne sous le soleil n'est plus heureux que moi! pourquoi tremblerais-je?
SCHWARZ entre et lui donne la lettre, qu'il ouvre précipitamment.
Qu'est-ce? tu deviens pâle comme un linge.
Moon.
L'écriture de mon frère!
SCHWARZ
Quelle comédie joue donc Spiegelberg?
GRIMM
Ce drôle-là est fou. Il fait des gestes comme s'il était piqué de la tarentule.
SCirUFTERLE.
Son esprit bat la campagne. Je crois qu'il fatl' des vers.
RAZMANN.
Spiegelberg ! Hé I Spiegelberg ! Cet animal n'entend rien.
GRIMM, le secouant.
Drôle! rôves-lu? ou bien...
SPiEGEi.BF.nr,, qui pendant tout ce temps-là s'est
tenu dans un coin de la chambre, en faisant
toutes les simagrées d'un homme qui médite
un projet, s'élance impétueusement , prend
Schweizer à la gorge, le colle contre le mur,
et lui crie en français ■
La bourse ou la vie!
Moor laisse tomber sa lettre, et sort précipitamment.
Tous se lèvent.
ROM, EU, courant après lui.
Moor! où vas-tu, Moor?... qu'est-ce qui te prend ?
GRIMM
Qu'a-t il? que faut-il faire? il est pAle comme un mort.
SCHWEIZEH.
II faut que ce soient de belles nouvelles! Voyoni.
ROLLER ramasse la lettre et lit.
« Malheureux frère... » Ça commence gaiement... « Je dois t'annoncer en deux mots que » toute espérance est vaine. — Tu peux aller, » mon père ordonne de te le dire, où te mène- » ront tes infamies. Tu ne peux, dit- il encore, » conserver aucune espérance d'obtenir grâce » en venant pleurer à ses pieds. Si tu ne te tiens » pas pour averti, il te fera mettre dans le caveau » souterrain de la tour, et tu y seras régalé de » pain et d'eau jusqu'à ce que tes cheveux aient » poussé comme les plumes de l'aigle, et tes » ongles comme les serres de l'oiseau. Ce sont )) ses propres mots : il m'ordonne de ne pas t'é- » crire davantage. Adieu, pour toujours! je te » plains...
François de Moor. »
schweizer.
Eh bien, voilà un petit frère doux comme du sucre!... Au fait... c'est François que se nomme cette canaille !
SPIEGELBERG, s'opprochunt tout doucement.
De pain et d'eau, c'est de cela qu'il s'agit? Une belle vie! J'ai arrangé quelque chose de mieux pour vous ! Ne disais-je pas qu'il me faudrait à la fin penser pour vous tous!
SCHWEIZER
Que dit cet animal? Cet âne veut penser pour nous tous?
SPIEGELBERG.
Vous êtes des estropiés, des chiens boiteux, des têtes de lièvre, si vous n'avez pas le cœur de risquer quelque chose de grand.
ROLLER
Eh bien, oui, tu as raison, c'est cela que nous serions... Mais ce que tu veux risquer nous tircrat il de cette maudite position? dis donc? SPIEGELBERG, avec un rire dédaigneux.
Pauvre hère! vous tirer de cette position? ah! ah !... vous tirer de cette position ! Ta petite cervelle ne s'élève pas au-dessus de cela? et sur cela tu ramènes ta bête à l'écurie? Spiegelberg serait un misérable drôle s'il se mettait en train pour si peu. Je ferai de vous, te dis-je, des héros, des barons, des princes, des dieux !
RAZMANN.
C'est bien des choses d'un coup! Mais ce sera peut-être quelque entreprise de casse-cou, et il en coûtera au moins la tête.
SPIEGELBERG.
Elle ne demande que du courage ; car pour qui exige de l'esprit, je m'en charge entièremen Du courage, dis je, Schweizer! du courage. Roi 1er ! Grimm, Uazmann, Schufterle, du courage!
SCHWEIZER
Du courage? S'il ne faut que cela, j'en ai assi pour traverser l'enfer les pieds nus.
SCHUFTERLE.
Du courage? J'en ai assez pour me battre av le diable en personne, et lui disputer un pendj sur une potence.
en
SIMKOEI.BEIIG.
Voilà qui me plaît! Si vous avez du courage, que l'un de vous s'avance et dise : J'ai encore quelque chose à perdre, et je n'ai pas tout à gagner 1...
SCHWAir/..
Ah! vraiment, j'aurais bien des choses à perdre, si je perdais tout ce qui me reste à gagner.
HAZMANX.
Oui, de par le diable; et je gagnerais bien des choses, si je gagnais tout ce que je n'ai pas à perdre.
SCnUFTERIE.
Si je perdais ce que j'ai sur le corps, et que j'ai eu à créidit, demain matin il ne me resterait rien à perdre.
SPIEOEI.PERG.
\insi donc [il se place au milieu d'eux et leur dit en les conjurant) si une goutte de sang allemand coule encore dans vos veines... venez! nous irons nous établir dans les forêts de la Bohême; là, nous rassemblerons une bande de brigands, et... Vous me regardez tout ébahis... Votre petit courage est-il déjà confondu?
ROLLER
Tu ne serais pas le premier fripon qui aurait regardé par-delà la potence; et pourtant... ne nous resterait il pas encore quelque parti à prendre?
SriEGEI.BERG.
Un parti à prendre? Comment? vous n'avez rien à choisir : voulez-vous être mis dans la pri- .son pour dettes, et y gémir jusqu'au jour de la trompette du jugement? Voulez-vouspénibleraent gagner un morceau de pain sec avec la pelle et la pioche? Voulez-vous, chanteurs ambulans, obtenir quelque maigre aumône jetée par la fenêtre? — Voulez-vous vous engager à porter le havresac? — Et c'est encore une question si l'on aura confiance en votre bonne mine... — et faire d'avance votre purgatoire sous les ordres d'un caporal de mauvaise humeur, et vous promener tambour battant, tandis qu'on frappera la mesure sur vos épaules ; ou bien traîner après vous, dans le paradis des galères, toute la forge de Vulcain ? Voilà ce que vous avez à choisir; vous avez sous les yeux tout ce que vous pouvez choisir.
KOLLER
Spiegelberg n'a pas tort. J'ai aussi déjà combiné mes projets; mais ils ont fini par aboutir à un seul. Ce serait, selon moi, de nous asseoir devant une table pour y griffonner un almanach, un journal ou quelque chose de semblable, et de faire de la critique , moyennant quelques sous, comme c'est à présent la mode.
PCHUFTERLE.
Au diable ! votre projet se rapproche du mien : je pensais, à part moi, que nous devrions nous faire piétistes, et donner des leçons d'édification à tant par semaine.
GRIMM
C'est cela même; et si cela we réussit pas, athées! Nous ferons la barbe aux quatre évangé-
listes; notre livre serait brûlé par la main du bourreau, et cela irait à ravir.
RAZMAW.
Et si nous entrions en campagne contre quelque maladie un peu répandue? — J'ai connu un docteur qui s'était bâti une belle maison rien qu'avec du mercure, comme on l'écrivit en épi gramme sur sa porte.
SCHWEIZER se lève , et tend la main à Spiegelherrj.
IMaurice, tu es un grand homme... ou plutôt c'est un porc aveugle qui a trouvé du gland.
SCUWARZ.
Ah! les beaux plans! les honnêtes métiers! comme les beaux esprits se rencontrent! Il manque encore de se faire femme et entrelcneuse.
SPIEGELBERG.
Folies! folies! Et qui empêche que vous ne puissiez être tout cela en une seule personne? Mon plan vous poussera toujours à ce qu'il y a de plus haut, et vous aurez de plus la gloire et l'immortalité ! Voyez, pauvres gens ! on doit porter sa vue plus loin ! il faut songer à la renommée, à ce doux sentiment de l'immortalité.
ROLLER
Et, là haut, se trouver sur la liste des honnêtes gens! Tues un maître orateur, Spiegelberg, •quand il s'agit de faire d'un honnête homme un coquin... Mais dites moi donc, vous autres, qu'est devenu Moor?
SPIEGELBERG.
Honnête, dis-tu? penses-tu que tu serais alors moins honnête que tu ne l'es à présent? Débarrasser de riches avares d'un tiers des soucis qui troublent ?eur doux sommeil; remettre en circulation l'oi \nfoui; rétablir l'équilibre des fortunes; en un mot, faire renaître l'âge d'or; épargner à la bonté de Dieu de tristes fléaux, comme la guerre, la peste, la disette et les médecins. — Vois-tu, tout cela c'est être honnête, c'est être un digne instrument dans les mains de la Providence... A chaque repas que l'on fait, on peut avoir cette pensée flatteuse : je l'ai gagné par mes ruses, par mon courage de lion, par mesveilles... On est respecté des grands et des petits.
ROLLER
Et à la fin , être élevé vers le ciel en personne naturelle; y braver les vents et les tempêtes; y braver la dent vorace du vieux Saturne ; planer au-dessous du soleil, de la lune et des étoiles; recevoir les hommages même des oiseaux du ciel, qui, attirés par un noble appétit, viendront vous donner un divin concert; assister au sanhédrin des anges au pied fourchu !... et, pendant que les monarques et les potentats sont dévorés de la pourriture et des vers, avoir l'honneur de recevoir les visites du royal oiseau de Jupiter!... Maurice ! Maurice! Maurice! prends garde ! prends garde à la maison aux trois piliers !
SPIEGELBERG.
Et cela t'épouvante, cœur de lièvre? Combien de génies universels qui auraient pu réformer le monde ont pourri à la voirie ! Et ne parle-l-Of}
THÉAïllE DE SCHILLER
pas d'eux pendant cent ans, pendant mille ans, tandis que tant de rois et d'électeurs seraient omis dans l'histoire, si leur historien n'avait pas frémi a l'idée de laisser un blanc dans la ligne de la succession, et s'il ne grossissait pas ainsi son livre de quelques pages in-octavo que le libraire lui paye à beaux deniers comptans?... Et quand le voyageur te verra ainsi flotter au gré du vent : ('clui là n'avait pas de l'eau dans la cervelle, dirat il en sa barbe; et il soupiiera sur la misère des temps.
SCHWKIZER , lui frappant sur l'épaule.
En maître , Spicgelberg , en maître ! Par tous les diables ! ce qu'il dit vous saisit et vous ensorcelé !
SCHWARZ
Et que cela s'appelle du déshonneur!... Au pis aller, ne peut-on pas porter toujours sur soi, en cas d'accident, une petite poudre qui conduit un homme tout doucement à l'Achéron, où l'on n'entend plus chanter aucun coq ? Oui , frère Maurice, ton projet est bon : je suis de ta religion.
SCnUFTEULE.
Tonnerre! c'est la mienne aussi. Spiegelberg, tu m'as gagné.
RAZMAXX.
Tu as, comme un autre Orphée, endormi les nboiemens de ma conscience. Prends-moi tout entier, tel que je suis.
GRIMM
Si omnes consenliunt , eç/o non dissentio. Remarquez bien, pas de virgule après non!... J'ai rais ma tête en adjudication : les piétistes , le mercure, la critique , les fripons ; celui qui m'a offert le plus m'a eu. Prends cette ma::», Maurice!