‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 115 sur 637 · SCÈNE Vin · texte numérisé non relu

SCÈNE Vin

Un caveau souterrain éclaire par une seule lampe. Le fond du théâtre est plonf^é dans l'obscurité. — Bcrthe seule, la tête couverte d'un voile noir, est assise sur une pierre , au-devant de la scène. Après un silence assez long, elle se lève et fait quelques pas.

BEHTIIE. ensuite BOURGOGNINO, puis VER- RINA.

BEllTIIE.

Aucun bruit encore! aucun pas d'homme ne se fait entendre? mon libérateur ne s'avance point rcrs ce lieu?... Terrible attente!... terrible et vaine comme l'anxiété de l'homme cn.scveli vi-

vant dans son tombeau!... ~ lit q',ral(ends-tu donc dans ton illusion? un serment irrévocable le tient prisonnière en ce caveau. Gianetlino Doria doit tomber. Gènes doit ttre libre, ou Berthc doit se consumer sous cette voûte... ainsi l'a proclamé le sermciit de mon père. Prison horrible, qui n'a d'autre ciel que le dernier soupir d'un tyran si bien défendu! [Elle promène ses yeux autour d'elle.) Que ce silence est lugubre! affreux comme le silence du tombeau. Une nuit efTrayantc règne dans les coins de mon cachot, et ma lampe menace de s'éteindre. (t7/e se promène d'un pas rapide.) Oh! viens, viens, mon bienaimé! il est terrible de mourir ici. {Silence; puis elle se lève, et parcourt son cachot en joignant les mains et montrant tous les signes de la douleur.) — 11 m'a oubliée! il a manqué à son serment! il a oublié sa chère Berthc! Les vivans ne s'informent plus des morts, et celle voûte est un tombeau. N'espère plus rien, malheureuse! l'espérance ne fleurit qu'aux lieux où Dieu apparaîl:danscctteprison,Dieun'apparaîtpoinl.(A^ouveau silence. Elle reprend avec plus d'anxiété.) — Ou bien mes libérateurs auraient-ils succombé? l'audacieuse conjuration aurail-cllc échoué, et ]£s dangers auraient-ils surmonté le counigenx jeune homme?... 0 malheureuse Berthc! peut-être en ce moment leurs ombres planent dans ton cachot cl pleurent sur les espérances. (lîlle pousse uncri.) Dieu! Dieu! ainsi je suis perdue, il n'y a plus de salut; s'ils ne sont plus, je suis livrée à l'horrible mort sans nul salut. [Elle s'appuie contre la muraille, et après un moment de silence elle continue avec tristesse.) l'A s'il vivait encore, mon bicn-aimé... s'il arrivait pour accomplir sa parole, pour emmener en triomphe sa fiancée, et qu'il trouvât tout ici muet et désert, et qu'un cadavre inanimé fût là ne pouvant répondre à sa joie... si ses baisers enflammés s'efforçaient vainement de rappeler sur mes lèvres la vie fugitive ; si ses larmes coulaient stérilement sur moi... si mon père gémissant se précipitait sur sa fille, et que le cri de sa douleur retentit dans les murs glacés de cette prison... oh! alors, alors, voûtes sombres, ayez soin de li?ur taire mes sanglots; dites-leur que j'ai su souffrir comme une héroïne, et que mon dernier soupir a été un pardon. {Elle tombe épuisée sur la pierre. — Silence. — On entend un bruit confus de tocsin et de tambours retentir de ttus les côtés. — Bc thèse relève.) Écoutons! Qu'est-ce donc? ai-j bien entendu, ou bien est-ce un songe? les cloches retentissent d'une manière terrible. Ce n'csi pas le son qu'elles font entendre pour appeler au service de Dieu. {Le bruit se rapproche et devient plus fort. Elle court çà et là tout effrayée.) Plufort, toujours, plus fort! Dieu! c'est le tocsin! c'est le tocsin! l'ennemi a-t-il pénétré dans la| ville? Gênes est-elle livrée aux flammes? c'est uni bruit plus violent et plus terrible que les cris d'unj millier d'hommes. Qu'est-ce donc? {On frap^ violemment à la porte.) On vient ici... les v«

LA CONJURATION DE FIESQUE

rour. s'ouvrent. [Elle court précipitamment au fond du théâtre.) Quelqu'un ! (juclqu'un ! la liberté! le salut! la (iélivrancel b6urgogm.no, se précipitant l'épée à la main; quelques hommes le suivent portant des torches ; il s'écrie :

Tu es libre, Bcrthc. le tyran est mort: ce glaive l'a frappé.

BERTiiE, se jetant dans ses bras.

Mon sauveur! mon ange libérateur!

BOURGOGMNO.

Entends-tu le tocsin? Entends-tu le bruit des tambours ? Ficsque est vainqueur. Gênes est libre, f.a malédiction de ton père est rachetée.

BEIITUE.

Dieu! Dieu! il m'importe aussi ce bruit terrible, ce retentissement des cloches!

BOURGOGMNO.

Oui, Bcrlhe : elles célèbrent notre mariage; quitte cette horrible prison, et suis moi à l'autel.

BEKTHE.

A l'autel, Bourgognino? maintcnaîit, au?nilieu de la nuit? parmi ce tumulte, celte fureur, cette épouvante, lorsque le monde tremble sur son axe?

Vcrrina ciilro sans être aperçu, et s'arrête en silence

auprès de la porte.

bouiigogm.no.

Oui, pendant cette belle, cette magnifique nuit, où Gènes entière solennisc la liberté, comme le gage de l'amour. Ce glaive teint du sang du tyran sera ma parure nuptiale. Le prêtre mettra dans ta main cette main encore échauffée de son œuvre héroïque. -Ne crains rien, mon amour, et accompagne-moi à l'église.

Verrina s'approche, se place entre eux et les embrasse.

YEIIRIN.\.

Dieu vous bénisse, mes cnfans !

BERTMU et BOURGOGMNO, tombant à ses pieds.

0 mon père !

VERRi.\.\ place ses mains sur eux. — Silence. —

Puis il se tourne vers Bourgognino d'un air

solennel.

N'oublie jamais combien tu l'as chèrement acquise. N'oublie jamais que ton hymen date de la liberté de" Gênes. (// se tourne avec gravité et noblesse vers Berthe.) — Tu es la fille de Verrina ! et ton mari a frappé le tyran. {Après un instant de silence, il leur fait signe de se lever, et leur dit le cœur serré.) — Le prêtre vous attend. BERTiiE et BOURCOGNixo à la fois.

Eh quoi! mon père, ne voulez-vous point être avec nous?

YERRi.vA, avec une extrême gravité.

Un devoir terrible m'appelle près d'ici; ma bénédiction vous accompagne. {On entend les trompettes, les timbales et les cris de joie.) — Sais-tu quels sont ces cris de joie?

BOUUGOG.NI.NO.

On proclame Ficsque doge. Le peuple l'adore comme un dieu, et demande la pourpre. La noblesse voit cela avec désespoir, et n'ose dire : Non.

VF.RiUN.v, souriant avec amertume.

Tu vois bien, mon fils, que je dois me hâter pour être le premier à prêter au nouveau monarque mon serment de soumission.

BOURGOGNINO, effrayé, l'arrête.

Que voulez-vous faire? je ne vous quitte pas.

BERTUE, s attachant à Bourgognino. Dieu ! qu'est-ce donc, Bourgognino? Quel dessein couve mon père ?

VE1UUN.\,

Mon fils, j'ai converti en or tout notre avoir, et je l'ai porté sur ton vaisseau. Prends ta fiancée et embarque- toi sans délai. Peut-être vous suivrai-je... peut-être... pour jamais... Faites voile pour Marseille, et {il hs embrasse avec émotion) que Dieu vous accompagne!

BOURGOGNINO, d'un ton de résolution.

Verrina, je demeure; il y a encore des dangcrs-

VERRiNA le ramène vers Berthe.

Orgueil insatiable! Réjouis-toi avec ta fiancée. Tu as expédié ton tyran, laisse-moi le mien.

Ils sortent.

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