‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 125 sur 637 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

.M ILLER rient de se lever de son siège, et pose sa basse à côté de lui; SA FEMME , encore en robe du matin, est assise devant une table, et prend snn café.

iLLER, se promenant à grands pas dans la U chambre.

\ Une fois pour toutes, ce commerce devient sé- [ rieux. On commence à parler de ma lillc et du baron. Ma maison sera décriée; le bruit en viendra au Président, et... Bref, j'interdirai ma porte au jeune homme.

LA FEMME

Tu ne l'as pas attiré dans ta maison ; tu ne lui as pas jeté ta lille à la tête.

MILLER

Je ne l'ai pas attiré dans ma maison, je ne lui ai pas jeté ma fille à la tète... qui pourra le savoir? J'étais le maître dans ma maison, j'aurais dû'tenir ma fille plus à l'écart... j'aurais dû parler plus sévèrement au major... ou j'aurais dû aller aussitôt en avertir son excellence le Président , son père; le jeune homme en eût été quitte pour une réprimande ; et l'orage tombera, je le sais bien, sur le musicien.

LA FEMME, achevant sa tasse.

Folies, bavardage! que peut-il t'en arriver? Qui peut t'en vouloir? tu fais ton état, et tu prends les écoliers comme ils se présentent.

MILLER

Mais dis-moi pourtant ce que deviendra un tel commerce? Epouser cette jeune fille, il ne le peut pas... Il n'est pas même question de mariage... et en faire sa... Dieu me pardonne!... il faut qu'il s'en passe. Vois-tu, quand un monsieur De s'est accommodé par-ci, par-là, de tous les côtés, le diable sait de quoi, il doit être fort doux à mon gaillard de puiser une fois à une source douce et pure. Prends bien garde ! prends bien garde ! tu aurais des yeux par tout le corps, un espion à chaque pas, qu'à ton nez il l'enjôlera, lui donnera son i«aquet, puis s'en ira ; et la jeune fille, désho-

norée pour la vie, demeurera abandonnée, ou bien, ayant pris goût au métier, le continuera... (Le poing sur le front. ) Jésus, mon Dieu !

LA FEMME

Dieu nous en préserve !

MILLER

Oui, qu'il nous en garde ! Comment cet homme au pied léger pourrait-il avoir d'autres vues? La fille est jolie, élégante, elle a uh pied mignon : ce qu'elle peut avoir de mieux en elle-même, qu'importe? Quand le bon Dieu vous a mis icibas sur un joli pied, on ne vous en demande pas davantage à vous autres femmes... Et d'ailleurs si mon coureur d'aventures avait dépisté aussi ce chapitre-là, eh bien , ce serait une raison de plus... Et, comme mon diable de Rodney dès qu'il a vent d'un Français, il mettrait toutes voiles dehors et courrait dessus... Je ne le blâme pas; un homme est un homme; je dois savoir cela.

LA FEMME

Si tu lisais seulement les billets charmans et admirables que ce seigneur écrit à ta fille ! Mon Dieu! on y voit, clair comme le jour, que pour lui il n'est question que de sa belle âme.

MILLER

C'est la vraie manière : on veut le sac, et on parle de ce qui est dedans; on veut avoir la gentille personne , et c'est à son bon cœur qu'on adresse des complimens. Comment m'y prenais-je autrefois ? Si on est une fois parvenu à ce que les âmes se disent oui, les corps prennent exemple là-dessus; ce sont des serviteurs qui imitent leurs maîtres ; et enfin, le clair de lune se prête obligeamment à tout.

LA FEMME

Mais si tu voyais les livres magnifiques que monsieur le major a envoyés à la maison. Aussi, tu fille prie toujours dedans.

MILLER siffle.

Guida! prier! tu t'y connais!... Les simples mets de la nature sont trop verts pour un friand comme son excellence; il falit auparavant qu'il

(es fasse cuire à cette infernale cuisine de belles oarolcs. Au feu, toutes ces drogues-là! cette fille s'y nourrit... Dieu sait de quoi... des balivernes célestes q'i'i lui allumeront le sang comme des cantharides, et qui chasseront ce peu de religion dont son père lui a donné tout au plus le nécessaire... Au feu, dis-jc ! cette fille se met dans la tête tout un fatras* du diable; avec toutes ses promenades dans un pays de Cocagne, elle se dégoûtera enfin de la maison, elle sera honteuse de ce que son père est le musicien Miller ; et me refusera, à la fin, quelque brave et honnête gendre, qui eût succédé tout chaud à mes pratiques. — Non, Dieu me damne! ( il se lève) il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Et quant au major... je lui montrerai le chemin de la porte.

Il veut sortir.

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