SCÈNE PREMIÈRE
FRANÇOIS DE M00]{, pensif dans une chambre.
Le temps me dure trop... le docteur prétend bien que les forces diminuent... la vie d'un vieillard est une éternité... et maintenant ma roule est libre et frayée jusqu'à cet amas fâcheux et tenace de molécules vivantes, qui, semblables aux dragons enchantés des contes de fées, me ferme le chemin, et m'empêche d'arriver à mon trésor enfoui.
Mes projets doivent-ils donc se courber sous le joug de fer de cet obstacle mécanique? l'essor de mon génie doit-il être enchaîné à cette marche de la matière, qui n'^ance qu'à pas de tortue? Souffler une lampe qui consume péniblement sa dernière goutte d'huile... ce n'est pourtant que cela; et cependant, par respect humain, je ne voudrais pas avoir fait cela, je ne voudrais pas qu'il fût tué, mais qu'il cessât de vivre. Je voudrais opérer comme un habile médecin, mais au rebours; je voudrais m'opposcr à l'action salutaire de la nature, au lieu de l'aider dans sa marche; et puisque nous pouvons réellement prolonger les conditions d'où résulte la vie, pourquoi no pourrions-nous pas les abréger?
Des philosophes et des médecins m'ont enseigné comment les impulsions de l'esprit sont en harmonie avec les mouvemens de la machine. Les sensations douloureuses sont toujours accompagnées d'une dissonance dans les vibrations mécaniques ; les souffrances morales dérangent les forces vitales ; l'Ame accablée écrase sa propre enveloppe. Eh bien donc... celui qui saurait ouvrir cette route nouvelle à la mort, pour s'introduire dans la forteresse de la vie, qui détruirait le corps par l'Ame... Ah! ce serait une œuvre originale! Celui qui la mènerait à bien !... ce serait une oeuvre incomparable!... songe à cela, Moor! ce serait un art digne de l'avoir pour inventeur. On a poussé l'empoisonnement presque au rang des sciences exactes. La nature a été contrainte, à force d'expériences, de laisser connaître ses bornes; de telle sorte qu'on peut calculer une année d'avance les battemens du cœur, et dire aux pulsations de l'artcre: Vous irez jusque là, et pas plus loin'! Et pourquoi ne pas tenter ce nouvel essor? Par où vals-jc commencer l'entreprise de rom-
• Une femniR, à Pans, avait poussé cela si loin, après une série de recherches bien faites, qu'elle pouvait, avec une assez grande exactitude, annoncer d'avance le jour de la mort. Fi de nos médecins ! leur science de pronostic pâlit devant celle fr-mme.
pre cette douce et paisible union de l'âme avec la corps? quelles espèces de sensations dois-je préférer? quelles sont celles dont l'action est la plus contraire, la plus nuisible à la substance de lu vie? La colère?... ce loup dévorant est trop tôt rassasié... L'inquiétude? ce ver ronge trop lentement à mon gré. Le chagrin? ce serpent se traîne trop doucement pour moi. La crainte? l'espérance s'oppose à ses atteintes. Eh quoi I sont-cc là tous les bourreaux de l'homme? l'arsenal de la mort est-il sitôt épuisé? [Il réfléchit.) L'effroi! quelle est sa puissance? [Avec transport.) Comment? eh bien! quoi? Non!... non!... et que peuvent la raison et la religion contre les étreintes glacées de ce géant?... et cependant... s'il résistait encore à cet assaut? s'il... Oh ! alors, viens à mon secours, affliction ! et toi, repentir, infernale Euménide. reptile dévorant, qui rumines long-temps ta nourriture, qui te repais de tes propres déjections, qui produis éternellement un poison que tu bois éternellement! et toi, remords aboyant, qui dévastes ta propre demeure, et déchires ta propre mère. Venez aussi à mon aide, vous, divinités bienfaî santés, vous semblables aux grâces ! toi, déesse au doux sourire, déesse du passé ! et toi, déesse couronnée de fleurs, déesse de l'avenir, qui tiens la corne d'abondance! venez, montrez-lui, dans votre miroir, les joies du ciel, et puis que votre vol fugitif échappe à ses bras empressés... Ainsi' d'attaque en attaque, d'assaut en assaut, j'assié * gérai sa vie fragile, jusqu'à ce qu'enfin arrive 1 dernière des furies... le désespoir! Triomphe C'est un plan complet... il n'en est pas de plu arlistement, de plus puissamment conçu ; il es^ immanquable, sans danger, car [d'un ton rail leur) le scalpel de la dissection n'aura à décou vrir ni une blessure ni une trace de poison corrosif.
Eh bien donc!... {ITerrmann entre.) Ha! Deus ex machina! Herrmann !
HERRMANN
Prêt à vous servir, mon jeune seigneur.
FRANÇOIS, lui prenant la main. Tu n'obligeras pas un ingrat.
HERRMANN
J'en ai des preuves.
FRANÇOIS
Tu en auras bientôt d'autres... bientôt, Herr mann... J'ai quelque chose à te dire, Herrmann.
ilERRHANN.
Je suis tout oreille.
FRANÇOIS
Je te connaisj tu es un drôle déterminé. — Un
LES BRIGANDS
cwjur de soldat. — Du courage jusqu'aux ongles. — Mon père t'a offensé, Herrmann!
UERRMA\\.
Le diable m'emporte si je l'oublie jamais.
FRANÇOIS
C'est parler en homme ! la vengeance sied bien à une âme virile. Tu me plais, Herrmann. Prends cette bourse, Herrmann. Elle serait plus lourde si j'étais seigneur ici.
HERRMANN
C'est ce que j'ai toujours souhaité ; je vous remercie, mon jeune seigneur.
Réellement, Herrmann? tu souhaites réellement que je sois seigneur? mais mon père a la vie dure, et je suis le plus jeune de ses fils.
HERRMANN
Je voudrais que vous fussiez l'alné, et que votre père eût la santé d'une jeune fille en consomption.
FRANÇOIS
Ah ! comme ce fils aîné-là te récompenserait ! comme il te tirerait de cette ignoble poussière qui convient si mal à ton esprit et à ta noblesSfe ! Mors, tel que te voila, tu serais couvert d'or, et ;u courrais les rues à quatre chevaux. Voilà comme u serais, assurément! Mais j'oubliais ce que j'aaisà te dire... As-tu déjà oublié mademoiselie l'Edelreich, Herrmann ?
HERRMANN
ille tonnerres! que me rappelez-vous là!
FRANÇOIS
Mon frère te l'a soufflée.
HERRMANN
Il aura à s'en repentir.
FRANÇOIS
Elle te força à renoncer à sa recherche... Je Tois que lui te jeta au bas de l'escalier.
HERRMANN
Et moi, je le pousserai dans l'enfer.
11 disait que, d'après le bruit commun, ton père le pouvait jamais te regarder sans se frapper la oitrine, et dire avec un soupir : Mon Dieu, preez pitié de moi, pauvre pécheur.
HERRMANN , impétueusement.
Tonnerre et éclairs, finissez !
FRANÇOIS
Il te conseilla de mettre à l'encan tes lettres de oblessc, pour faire rapiécer tes bas.
HERRMANN
Par tous les diables, je lui arracherai les yeui vec mes ongles.
FRANÇOIS
Comment! tu fais le mauvais? comment! lu emportes contre lui? Quel mal peux-tu lui faire? ue peut le rat contre le lion? ta colère lui renrait seulement son triomphe plus doux. Tu ne eux rien faire que grincer des dents, et passer ta îlère sur un morceau de pain sec.
HERRMANN, frappant du pied.
[jo Je veux le mettre en poudre.
FRANÇOIS , lui frappant sur l'épaule.
Fi, Herrmann! tu es gentilhomme! tu ne dois pas endurer un affront. Tu ne dois pas te laisser enlever la demoiselle. Pour rien dans le monde, tu ne dois le souffrir, Herrmann ! tonnerre et tempête! j'en viendrais aux dernières extrémités, si j'étais à ta place!
HERRMANN
Je n'aurai pas de repos que je ne l'aie mis sou« mes pieds.
Pas tant de colère, Herrmann. Allons, appror che, tu auras Amélie.
HERRMANN
Il le faut, en dépit de l'enfer! il me la faut.
FRANÇOIS
Tu l'auras, te dis-je, et de ma main. Approche, te dis-je... Tu ne sais peut-être pas que Charles est comme déshérité.
HERRMANN, approchant.
C'est inconcevable. Voilà le premier mot qui m'en arrive.
FRANÇOIS
Calme-toi, et écoute ! tu en sauras une autre fois davantage... Oui, te dis-je, depuis onze mois il est comme banni ; mais le vieillard se repent déjà du pas trop précipité que, (t7 sourit) je m'en flatte, il n'a pas fait de lui-même. Aussi Édelreich le poursuit chaque jour de ses reproches et de ses plaintes. Tôt ou tard il le fera chercher aux quatre coins du monde, et si on le trouve, alors, Herrmann, bonsoir. Tu pourras, en toute humilité, escorter son carrosse quand il ira à l'église pour le mariage.
HERRMANN
Je regorgerai devant l'autel.
FRANÇOIS
Le père lui cédera bientôt la seigneurie et vivra en repos dans ses châteaux. L'orgueilleux portera la tôte haute; il tiendra les rênes du pouvoir, et se moquera de son envieux ennemi... Et moi, qui voulais faire de toi un homme riche et important, moi-même, Herrmann, je m'inclinerai profondément devant le seuil de sa porte.
HERRMANN , avec chaleur.
Non, aussi vrai que je m'appelle Herrmann, cela ne sera pas! tant qu'une étincelle de bon sens restera dans mon cerveau, cela ne sera pas!
FRANÇOIS
L'empêcheras-tu? Toi aussi, mon cher Herrmann, il te mènera à la baguette; il te crachera au visage quand il te rencontrera dans la rue, et malheur à toi si tu hausses les épaules ou si ta bouche murmure... Vois-tu, c'est là où en est ton mariage avec Amélie, où en sont tes projets, où en sont tes espérances.
HERRMANN
Dites-moi, que faut-il faire?
FRANÇOIS
Écoute-moi donc, Herrmann; tu vois que je prends ton destin à cœur, comme un sincère ami... Va... déguise-toi... rends-toi entièrement
THÉÂTRE DE SCHILLER
méconnaissable, fais-loi annoncer ciicz le vieillard, raconte que tu viens tout droit de la Rohômo, que tu étais avec mon frère à la bataille devant Prague, et que tu lui as vu rendre l'âme sur le cliamp de bataille.
HERRMANN
Me croiï|i-t-on ?
FRANÇOIS
Ho, ho ! pour cela je m'en charge. Prends ce paquet; tu y trouveras ta commission expliquée fort au long, et des renseignemens qui persuaderaient le doute en personne... Maintenant occupetoi seulement de sortir sans être vu ; passe par la porte de derrière de la cour, et de là saute pardessus le mur du jardin : la catastrophe de cette tragi-comédie me regarde.
HERRMANN
Et alors on dira : Vivat le nouveau seigneur, François de Moor !
FRANÇOIS , lui donnant un petit coup sur la joue. Comme tu es fin!... Vois-tu, de cette manière nous atteindrons notre but à la fois et bientôt. Amélie renonce à ses espérances sur lui; le vieillard se reproche la mort de son fils, et... il devient malade... Un bîitiment qui s'écroule n'a pas besoin d'un tremblement de terre pour tomber en ruine... il ne survivra pas à cette nouvelle... "*^'^ alors je suis son fils unique... Amélie a perdu • ses protecteurs, elle est h la merci de ma vo- 'onté; et tu peux facilement penser... Bref, tout va à souhait... mais il ne faut pas reprendre la parole.
HERRMANN
Que dites-vous? [Gaiement.) La balle rebrousserait plutôt chemin pour rentrer dans le canon du fusil. Comptez sur moi ; laissez-moi seulement faire... Adieu.
FRANÇOIS lui crie pendant qu'il s'en va.
Tu en recueilleras le fruit, cher Hcrrraann. [Seul.) Le bœuf conduit le blé à la grange, et il faut bien qu'il se contente de foin seulement. Que faut-il pour toi? une fille d'auberge, et jamais une Amélie.
Il sort.
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