‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 147 sur 637 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

FERDINAND, seul.

11 parcourt la lettre, tantôt immobile d'étonnement, tantôt se promenant avec fureur.

Ce n'est pas possible, pas possible! cette forme céleste ne peut cacher un cœur si infernal... et pourtant, pourtant, quand tous losanges descendraient pour être caution de son innocence... quand le ciel et la terre, quand les créatures et leur créateur s'uniraient pour être caution de son innocence... c'est son écriture! Trahison inouïe, monstrueuse, telle que la race humaine n'en a encore vu aucune!... C'était donc pour cela qu'ofi résistait si opinâtrément au projet de fuir, c'était pour cela!... 0 mon Dieu ! maintenant je m'éveille, maintenant tout s'explique. C'était pour cela qu'on renonçait avec tant d'héroume à toute prétention sur mon amour ; et ainsi, ainsi on m'aurait trompé sous ce masque luhlime ! (// se promène à grands pas avec agitation, puis s'arn'te tout pensif.) Pénétrer si avant dans mon cœur! répondre à chacune de met sensations impétueuses, à chacune de mes impressions secrètes et timides, h chacune do me* brâlantet agitations... saisir dans sa délicatesse indéfinissable chaque vibration harmonieuse de mon àme... me calculer h une larme pr^... me suivre sur le sommet le plus escarpé de la passion, et se retrouver encore avec moi sur le bord de chaque abtmc... 0 mon Dieu, mon Dieul et tout cela ne serait rien que gri-

mace?... grimace!... Oh! si le mensonge peut avoir une couleur si séduisante, comment s'est-il fait qu'aucun démon n'ait pas encore pu s'introduire dans le royaume des cieux? — Quand je lui disais les dangers qui menaçaient notre amour, avec quelle apparence persuasive pâlissait la perfide! avec quelle dignité imposante elle terrassait les insolens outrages de mon père! et dans cet instant même cette femme se sentait coupable!... Comment! n'a-t-elle pas môme subi la dernière épreuve de la vérité? L'hypocrite ne s'est-elle pas évanouie? Quel sera désormais votre langage, sentimens du cœur, puisque les coquettes tombent sans connaissance? Comment pourras-tu te justifier, sincère innocence, puisque les catins savent tomber sans connaissance? Elle sait comme elle disposait de moi; elle a vu tout mon cœur. Au feu de nos premiers baisers, mon âme se laissa lire dans mes yeux et dans la rougeur de mon front... Et elle ne sentait rien! elle ne sentait peut-être que le triomphe de son art. Dans mon heureux délire, je croyais posséder en elle le ciel môme ; mes désirs les plus impétueux se taisaient, aucune pensée n'entrait en mon esprit que l'éternité et elle... Mon Dieu! et elle ne sentait rien ! elle ne sentait rien que le succès de ses ruses, rien que le pouvoir de ses charmes... mort et vengeance!... rien, sinon que j'étais trompé!

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LE GRAND MARÉCHAL et FERDINAND.

LE GRAND MARÉCHAL, arrivant sur la pointe du pied.

Vous avez témoigné le désir de me voir, mon cher ?

FERDINAND, à part, entre ses dents.

... De rompre le cou à uii misérable. [Tlaut.) Maréchal, cette lettre est tombée de votre poche à la parade, et c'est moi [avec un sourire amer) qui par bonheur l'ai ramassée.

I LE GRAND MARÉCHAL

Vous?

FERDINAND

Par un hasard plaisant. Que dites-vous de ce tour de la Providence?

LE GRAND MARÉCHAL

Vous voyez, baron, si j'en suis troublé.

FERDINAND

Lisez, Usez. {Il s'éloigne de lui.) Je m'entends

L'INTRIGUE ET L'AMOUU

mal au métier d'amant; je ferai peut-être mieux celui d'entremetteur.

Pendant que le maréchal lit, il va prendre à la muraille, deux pistolets.

lE GRAND MARÉCHAL jctte la lettre sur la table, et veut s'en aller.

Diable I

FERDINAND /e prend par le bras et leramène. Patience, ciicr maréchal ; la nouvelle m'a paru vous être agréable. Je veux avoir ma récompense pour la trouvaille.

Il lui montre les pistolets.

LE GRAND MARÉcuAi recule effrayé.

Soyez donc raisonnable, mon cher.

FERDINAND, d'une voix forte et terrible. J'ai plus de raison qu'il n'en faut pour envoyer dans l'autre monde un misérable tel que toi. [Il lui présente un pistolet et tire ensuite son mouchoir.) Prenez! tenez le bout de ce mouchoir, il me vient de la belle.

LE GRAND MARÉCHAL

Tenir le bout de ce mouchoir I Êtes-vous fou? à quoi pensez-vous ?

FERDINAND

Prends le bout de ce mouchoir, te dis-je; autrement tu manquerais ton coup, poltron. Comment, tu trembles, poltron?... ne devrais-tu pas remercier le ciel, poltron, de ce que pour la première fois tu auras quelque chose dans la tête? {Le Maréchal veut s'enfuir.) Doucement, ce sera comme je l'ai dit.

Il le retient et va fermer la porte.

LE GRAND MARÉCHAL

Dans ce salon, baron?

FERDINAND

Comme si cela valait la peine d'aller faire une promenade avec toi sur le rempart? Cela vaut d'autant mieux, que cela fera plus de bruit ; c'est la première fois que tu en auras fait dans le monde. — Tire.

LE GRAND MARÉCHAL, s'essuyant le front.

Voulez-vous donc risquer une vie si précieuse? Un jeune homme qui donne de si belles espérances !

FERDINAND

Tire, te dis-je ; je n'ai rien à faire dans ce monde.

LE GRAND MARÉCHAL

Si fait moi, mon très-cher.

FERDINAND

Toi, mon camarade? Toi! et quelle affaire? d'être la mouche du coche sur un théâtre oii ne figure pas un homme? De te faire sept fois alternativement grand ou petit en une minute , comme le papillon cloué par une épingle; de tenir registre de la garde-robe de ton maître, et d'être le boute-en-train de son esprit? C'est bon. Je veux t'emmener avec moi comme une bête curieuse; tu seras là-bas comme un singe savant; tu danseras au champ des damnés: on te fera

porter et rapporter, et avec toutes les gentillesses de cour, lu amuseras les peines éternelles.

LE GRAND MARÉCHAL

Tout ce que vous voudrez, monsieur, et comme vous le voudrez... mais pas do pistolets !

FERDINAND

Comme le voilà, cet enfant des hommes î Ne fait-il pas honte au sixième jour de la création? Comme si quelque faussaire avait contrefait une créature du Tout-Puissant! Mais par malheur, par grand malheur, il a économisé sur l'once de cervelle qu'il a mise dans ce pauvre crâne; avec cette once de cervelle, il aurait prcsqueélevé un magot à la dignité d'homme; et au lieu de cela, il a fait une insulte à la raison... Et c'est avec lui qu'elle a partagé son cœur! Ah ! cela est monstrueux, cela est inexcusable I — Un drôle plus fait pour dégoûter du vice que pour y entraîner l

LE GRAND MARÉCHAL

Dieu soit loué! il commence à faire de l'esprit.

FERDINAND

Je veux le laisser vivre. Cette tolérance qui épargne le vermisseau doit lui profiter aussi. On le rencontrera; on haussera les épaules; on admirera peut-être la sage économie de la Providence, qui trouve encore moyen de nourrir des créatures dans le fumier et dans l'ordure; qui apprête un festin pour les corbeaux aux fourches patibulaires, et pour les courtisans dans les déjections des rois... Enfin on s'étonnera de cette merveilleuse habileté du Créateur, qui a placé dans le monde moral aussi des serpens et des scorpions pour servir d'écoulement au poison... Mais [sa rage recommence) que l'insecte rampant ne s'attache point à ma fleur chérie, ou {il saisit le Maréchal et le secoue avec violence), je l'écraserai mille fois.

LE GRAND MARÉCHAL, à part, et respirant à peine.

Ah ! mon Dieu ! si je pouvais être loin d'ici, quand ce serait à Bicêtre près Paris, mais surtout pas ici!

FERDINAND

Misérable! si tu as souillé sa pureté... misérable! si tu as régné, lorsque moi j'adorais... {avec fureur), si tu as mené la débauche au temple où je voyais la divinité!... (// se tait, puis reprend d'une voix terrible.) Il vaudrait mieux pour toi, misérable, te réfugier dans l'enfer, que de le rencontrer dans le ciel avec ma colère ! Jusqu'où en es-tu venu avec elle ? Réponds.

LE GRAND MARÉCHAL

Laissez-moi un peu; je vous dirai tout.

FERDINAND

Ah! même la galanterie doit être plus délicieuse avec elle que la plus céleste exaltation avec une autre. A-t-elle bien pu se corrompre ?a-t-clle bien pu dégrader la dignité de son âme?a-t-cllo bien pu sacrifier la vertu à de honteuses jouissances? {Au Maréchal, en appuyant le pistolet

THÉÂTRE DE SCHILLER

sur ta poitrine.) Jusqu'où en e»-tu venu avec elle? Réponds, ou tu es mort.

LB GRAND MARÉCHAL

Il n'y a rien... il n'y a rien du tout. Ayez seulement une minute de patience. On vous trompe.

FERDINAND

Et tu oses rac le rappeler, scélérat! jusqu'où en es-tu venu avec elle? Tu es mort, si tu ne réponds.

LB GRAND MARÉCHAL

Mon Dieu! mon Dieu! je vous le dis... Écou tez-moi seulement... Quand un père... un père tendre...

FERDINAND, en fureur.

... A vendu sa fille? Et jusqu'où en es-tu venu avec elle? Réponds, ou je te tue.-

LE GRAND MARÉCHAL

Vous êtes fou. Vous ne m'écoutez pas, je ne l'ai jamais vue, je ne la connais pas, je n'en ai pas la moindre connaissance.

FERDINAND recule, interdit.

Tu ne l'as jamais vue? tu ne la connais pas? Tu as perdu cette malheureuse fille, et tu la renies trois fois en une minute! Va-t'en, misérable drôle! (// le pousse avec la crosse du pistolet, et le chasse du salon.) La poudre n'a pas été inventée pour tes pareils.

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