SCÈNE m
Les forêts de la lîoiiônie.
SPIEGELBERG, IIAZMANN, une troupe de
BRIGANDS
RAZMANN.
Ah ! c'est toi? vraiment c'est toi ? il faut que je te baise comme pain, cher ami de mon cœur' Sois le bien venu dans les forêts de Bohême! Comme te voilà gros et gras! Quel charmant bataillon ! tu nous amènes toute une troupe de recrues, tu es un excellent embaucheur.
SPIEGELBERG.
N'est-ce pas, frère, n'est-ce pas? et tous bons gaillards..! Tu me croiras si tu veux, mais la bénédiction de Dieu est visiblement sur moi. Tu l'as vu, je n'étais qu'un pauvre hère affamé quand j'ai passé le Jourdain, un bâton à la main : et maintenant nous voilà soixante et dix-huit; des marchands ruinés, des professeurs et des commis renvoyés des provin<^ de Souabe; ça vous fait un corps de drôles ! des garçons délicieux, te dis-je, qui se tiennent l'un l'autre comme des boutonç de culotte; auprès de qui on est en sûreté jquand on a son fusil chargé... Et quelle renommée nous avons acquise à quarante milles à la ronde! ça ne peut pas se concevoir! Il n'y a pas une gazette où tu ne trouves un article sur ce démon de Spiogelberg ; il n'y est question que de moi... ils m'y ont dépeint de la tête aux pieds, si bien que tu croirais me voir... jusqu'à la couleur de moniiabit qu'ils n'ont pas oubliée. Mais je leur ai joué un bon tour: je m'en allai un jour dans une imprimerie; je leur dis que j'avais vu le fameux Spiegclberg, et je dictai à un scribe, qui était là assis, le signalement complet d'un certain médecin du lieu. La cho.sc alla plus loin : mon drôle fut mis dedans, appliqué à la question, et, moitié par peur, moitié par bêtise, il confessa, ou le diable m'emporte, qu'il était Spiegclberg. Mille tonnerres ! je fus sur le point d'aller me livrer aux magistrats pour empêcher cette canaille de profaner le nom de Spiegclberg. Cependant, sur ma foi, voici trois mois qu'il est pendu; quand ensuite je passai devant la potence, où le faux Spiegclberg se pavanait dans sa gloire, je fus obligé de prendre une bonne prise de tabac; et pendant que Spiegclberg était pendu, Spiegclberg tirait tout doucement son épingle du jeu, et faisait diresous main à cette habile justice aux oreilles d'âne, que c'i tait une vraie pitié !
RAZMANN, riant.
Tu es toujours le même.
SPIEGELBERG.
Le même, comme tu le vois, corps et âmcl^ faut que je te raconte une plaisanterie que j'J faite l'autre jour dans le couvent de Sainte-Cécile. J'étais arrivé pendant ma route à ce couvent, vers la nuit tombante; je n'avais encore fêté aucun saint ce jour-là, et tu sais que je bail
à la mort : diem perdidi. 3e résolus donc de signaler cette nuit-là par quelque coup, dût-il en coûter une oreille au diable. Nous nous tînmes tranquilles jusque bien tard dans la nuit. On aurait entendu une souris trotter. Nous pensâmes i}ue les nonnes devaient être alors dans leurs ilraps. Je prends le camarade Grimm avec moi ; j'ordonne aux autres d'attendre devant la porte jusqu'à ce qu'ils entendent mon coup de sifflet. — Je m'assure du portier du couvent, je lui prends les clefs, je me glisse au dortoir des sœurs converses, je leur prends tout doucement leurs habillemens, j'en fais un paquet, et je retourne à la porte. Nous allons ensuite de cellule en cellule, prenant à chaque sœur son vêtement, enfin à l'abbcsse elle même... Alors je siffle, et mes drôles commencent à escalader et à assaillir le couvent, à entrer dans les cellules des sœurs en faisant un tintamarre effroyable; comme si c'était la fin du monde... Ah! ah!... il aurait fallu voir cette chasse; ces pauvres filles cherchaient à tâtons leurs habits dans l'obscurité, et se tordaient les bras de désespoir, comme si c'eût été le diable, pendant que nous étions là à les harceler comme la grêle ; elles s'enveloppaient tout épouvantées et au plus vite dans leurs draps de lit, ou bien s'en allaient se blottir dans le four comme des chats... et les cris, les lamentations! et quant à la vieille folle d'abbesse... tu sais, camarade, qu'il n'y a pas dans le monde d'animal qui me soit plus antipathique qu'une araignée et une vieille femme... Et pense un peu ce que j'ai dû éprouver en voyant se trémousser autour de moi cette vieille figure tannée et ridée, qui me conjurait, au nom de sa pudeur virginale... Par tous les diables ! j'avais déjà établi mon coude sur sa poitrine, et j'allais lui serrer vigoureusement les côtes, ou bien il fallait au plus vite me donner toute la vaisselle d'argent, le trésor du couvent et tous les beaux écus. Mes gaillards étaient là autourde moi... Enfin, je te dis que j'ai remporté de ce couvent pour plus de deux mille écus vaillant, le divertissement par-dessus le marché; et mes gaillards ont laissé là un souvenir que les nonnes garderont au moins pendant neuf mois.
RAZMANN, frappant du pied.
Et que je ne fusse pas là !
SriEGEl.BERG.
Mais dis-moi donc si ce n'est pas là bien vivre, si on n'est pas toujours frais et dispos, et si l'on n'engraisse pas à vue d'œil comme un prélat. — Je ne sais pas si j'ai quelque vertu magnétique, mais tous les mauvais sujets qui vivent sous le ciel du bon Dieu viennent à moi, comme le fer à l'aimant. '
Belle
RAZMANN.
vertu magnétique!
mais je voudrais pourtant savoir quelle sorcellerie lu emploies.
SPIEGELBEUG.
Sorcellerie! 11 ne faut pas de sorcellerie, il faut
avoir de la tête, une certaine judiciaire pratique, qui ne s'acquiert pas en mangeant du pain... car, vois-tu, j'ai toujours dit : on peut tailler un honnête homme dans la première souche venue; mais pour faire un fripon il faut una fine pâle... il y a un génie national tout particulier, une espèce, si je puis parler ainsi, de climat propre à la friponnerie.
RAZMAXX.
Frère, on m'a beaucoup vanté les Italiens.
SPIEGELBERG.
Oui, oui! il faut rendre justice à chacun. L'Italie a ses hommes ; et si l'Allemagne continue comme elle est en bon train, si la Bible y règne tout-à-fait, comme il y a tout lieu de l'espérer, alors l'Allemagne pourra aussi venir à bien. Cependant il faut dire que si le climat fait beaucoup, le génie fait encore davantage, et plus que tout le reste... Une pomme, même dans le paradis, ne pourrait pas devenir un ananas... Mais reprenons... Où en étais-je resté?
RAZMANN.
A tes finesses.
SPIEGELBERG.
Ah! oui!... à mes finesses. Quand tu arrives dans une ville, il faut d'abord t'informer auprès des archers, du guet, des agens de police, de ceux qui les fréquentent le plus assidûment, qui les honorent de leurs visites, et alors faire connaissance avec leurs habitués... Ensuite, tu te faufileras dans les cafés, les mauvais lieux, les hôtelleries. Tu épieras, tu sonderas, pour savoir ceux qui crient le plus que tout est pour rien, que l'argent est à cinq pour cent, que l'infernale police fait tous les jours des progrès; ceux qui critiquent le gouvernement; ceux qui ont un grand zèle contre les physionomistes, ou contre toute autre secte! c'est du bon : chez eux, l'honneur branle comme une dent creuse, et il ne s'agit plus que de lui appliquer les tenailles. Ou bien veuxtu réussir plus vite et mieux, tu laisseras tomber dans la rue une pleine bourse, tu te cacheras dans quelque coin, et tu remarqueras bien qui la ramasse... Un moment après, tu arriveras par derrière, tu chercheras, tu crieras, et tu demanderas aux passans : Monsieur, n'auriez-vous pas trouvé une pleine bourse d'or? S'il dit oui, — alors tu as vu le diable. Mais s'il nie en disant : Monsieur, excusez ; — je ne sais ce que vous voulez dire... — je vous plains; — {sautant dejoie) alors, camarade, triomphe! triomphe! éteins la lanterne, tu as trouvé ton homme, rusé Diogène!
RAZMANN.
Tu es un praticien consommé!
SPIEGELBERG.
Mon Dieu ! comme s'il y avait jamais eu un doute là-dessus!... A présent que ton homme a pris à l'hameçon, il faut aviser finement au moyen de l'enlever. — Vois-tu, mon fils, voilà comme je fais... Dès qu'une fois j'ai la piste, je m'attache à mon candidat comme la teigne; je fraternise
avec lui à table; et nota hene qu'il faut le régaler gratis; ça coûte bien quelque chose, mais on ne prend pas garde à ça... Tu continues ; tu le mènes dans des sociétés de jeu, avec de bons vivans; tu l'enveloppes dan» quelque rixe, dans quelque mauvais coup; et enfin, quand il est à sec d'argent, de conscience et de santé ; quand il a fait banqueroute à toute bonne réputation, il est à «.oi: car, pour te le dire en passant, tant que tu jie lui as pas ruiné l'âme et le corps, tu ne tiens rien... Crois-moi, camarade, j'ai recueilli, déplus de cinquante bonnes observations pratiques, que, lorsque l'honnête homme est une fois chassé du nid, le diable est le maître; — et alors le dernier pas est ensuite si facile... comme d'une catin à une coquine... Mais... écoute donc. — Quel est ce bruit?
RAZMASN.
C'est le tonnerre. Allons, continue.
SPIECELBERG.
Il y a encore une méthode qui est plus courte et meilleure; c'est de dépouiller ton liommc, corps et bien, jusqu'à ce qu'il ne lui reste pas une chemise sur le dos, et alors il vient à toi de luimême... Ah! tu ne m'en remontreras pas en fait de ruse, camarade... Demande seulement à ce visage cuivré que tu vois là-bas... Ah! diable! je l'ai joliment mis dans mes filets... Je lui promis quarante ducats s'il voulait m'apporter l'empreinte en cire des clefs de son maître... Imagine que cet imbécile m'apporte les clefs, et, le diable m'emporte, il voulait avoir son argent. « Mon- » sieur, lui dis-jc, savez-vousque je vais tout droit » porter ces clefs au lieutenant de police, et re- » tenir votre place à la potence?» Mille démons! SI tu avais vu ce drôle commencer à tourner les yeux et à trembler comme un caniche qui sort de l'eau... «Au nom du ciel! si monsieur a voulu » savoir... je veux... je voudrais... — Que voulez- » vous? Voulez-vous sur-le-champ secouer vos » oreilles et vous en venir au diable avec moi? — » Ah! de tout mon cœur; avec bien du plaisir.»
— Ah ! ah ! mon bon ami, c'est avec du lard qu'on .-îttrape les souris. — Mais ris donc, Razmann. Ah! ah!
RAZMANN.
Oui, oui, je dois l'avouer; je voudrais écrire cette leçon-là en lettres d'or sur mon front. Satan connaît bien son monde, et il t'a fait son homme d'affaires.
SPIECELBERG.
A la bonne heure, camarade! je crois que lorsque je lui en aurai amené dix, en revanche il me laissera aller. - Le libraire ne donne-t-il pas le dixième exemplaire gratis au colporteur?... et pourquoi Satan serait-il plus juif dans son commerce? Razmann! je sens la poudre...
RAZMANN.
Diable! je la sens aussi depuis long-temps.
— Prenons garde, il se sera passé quelque chose dans le voisinage! — Oui, oui, comme je te le disais, Maurice, tu sera» bien venu du capitaine
THÉÂTRE DE SCHILLER
Il a aussi enrôlé de bons ca-
avec tes recrues marades.
SPIECELBERG.
Mais les miens ! les miens !... Bah !
RAZMANN.
Oh ! oui ! ils peuvent bien avoir les doigts subtils... mais, comme je te le disais, la renommée de notre capitaine a déjà attiré des gens d'honneur.
SPIEGELBERG.
J'espère que non.
RAZMANN.
Ce n'est pas une plaisanterie. Et ils ne rougissent pas de servir sous lui. Il ne tue pas pour de l'argent, comme nous... Il n'a plus l'air de se soucier de l'argent, depuis qu'il en a en abondance; et même son tiers du butin, qui lui revient de droit, il le donne à des orphelins, ou bien il paie les études de quelques jeunes gens pauvres et de belle espérance. Mais s'il s'agit de traiter sans pitié un jeune seigneur qui bat ses paysans comme du bétail ; mais s'il faut frapper à coups redoublés sur le fripon à galons dorés qui fait commerce de la loi, qui ferme les yeux à la justice avec de l'or; s'il est qcestion de gens de cette sorte... Ohl alors, il est dans son élément, il s'anime comme un démon, et il semblerait qu'il a une furie dans chaque veine.
SPIEGELBERG.
Hum ! hum !
RAZMANN.
Dernièrement nous apprîmes dans une auberge qu'un riche comte venait de gagner un procès d'un million par les friponneries de son avocat, et qu'il devait revenir de Ratisbonne. Le capitaine était à table à dîner... Combien avons-nous d'hommes? me demanda-t-il, en se levant à la hâte. Je le vis se mordre la lèvre, ce qu'il ne fait que lorsqu'il est tout-à-fait en colère... Pas plus de cinq, lui dis-je... C'est assez, répliqua-t-il : il jeta de l'or sur la table, et laissa, sans y toucher, le vin qu'il venait de faire demander. Nous nous mîmes en route. Pendant tout le temps, il ne dit pas une parole, marchant seul et à part; seulement il nous demandait de temps en temps si nous n'apercevions rien, et il nous ordonnait de mettre l'oreille contre terre. Enfin, la voiture du comte arrive; une voiture pesamment chargée. L'avocat était assis à côté de lui; et avant, un écuyer; aux portières, deux domestiques à cheval... Ah! si tu avais vu l'homme, comme il s'est élancé, deux pistolets à la main, vers la voiture, nous laissant derrière! et la voix dont il a crié : Arrête!... Le I cocher, qui ne veut pas arrêter, est jeté à bas de son siège, le comte s'élance de la voiture, les cavaliers s'enfuient... «Ton argent, canaille!» criat-il d'une voix de tonnerre... 11 tomba comme le taureau sous la hache... «Et toi, tu es le fripon qui as fait de la justice une mauvaise catin I » L'a vocat tremblait, ses dents claquaient... Il eut bientôt un poignard planté dans le corps, comme un échalas dans une vigne... Mon affaire est faite,
LES BRIGANDS
il, en s'écartant fièrement de nous; le pillage
;us regarde. Et aussitôt il s'enfonça dans la
ÎDièt...
SPIEGELBEUG.
Hum ! hum !*frère, ce que je t'ai conté tout-àl'heure doit rester entre nous : il n'est pas nécessaire qu'il le sache : comprends-tu ?
RAZMAIHN.
Bien, bien! je comprends.
SPIEGELBERG.
Tu le connais bien, il a ses manies. Tu com- (aends?
RAZMANN.
Je comprends, je comprends. [Schwarz arrive toute hâte.) Qui vive? Qu'est-ce que c'est? Des ^ oyageurs dans la forêt ?
SCHWARZ
Et vite, et vite! Où sont les autres? - Mille diables... vous êtes là à bavarder! vous ne savez donc pas?... Comment, vous ne savez pas?... Et RoUer?...
RAZMANN.
Qu'est-ce donc? qu'est-ce donc?
SCHWARZ
RoUer est pendu, et quatre autres avec lui...
RAZMANN.
RoUer? Diable! depuis quand?... D'où le saistu?
SCHWARZ
Déjà depuis trois semaines il était dedans, et nous n'en savions rien ; déjà trois fois il a paru devant le tribunal, et nous n'en savions rien : on l'a mis à la torture pour découvrir où était le capitaine. — Le brave garçon n'a rien avoué ; hier on a dû prononcer le jugement ; et ce matin on a dû l'expédier en courrier pour l'autre monde.
RAZMANN.
Malédiction ! Le capitaine sait-il cela ?
SCHWARZ
II ne l'a appris qu'hier ; il écuma de rage comme un sanglier. Tu sais qu'il a toujours fait grand cas de RoUer ; et par là-dessus cette torture!... On a déjà essayé les cordes et les échelles pour le tirer de la tour ; mais cela n'a servi à rien : luimême s'est glissé jusqu'à RoUer, déguisé en capucin, et a voulu changer d'habits avec lui. RoUer s'y est obstinément refusé. Alors U a juré un serment à faire trembler jusqu'à la moelle des os, promettant de lui allumer une torche funéraire comme on n'en a brûlé aux obsèques d'aucun roi, et de leur grUler le dos de la belle manière. J'ai grand'peur pour la vUle ; il a depuis long-temps une rancune contre elle parce qu'elle est trop vilainement bigote. Et tu sais que quand il dit : Je le ferai ! c'est tout comme si un de nous disait : Je l'ai fait.
RAZMAXN.
C'est vrai! je connais le capitaine : s'U avait donné au diable sa parole d'aller en enfer, il ne voudrait jamais dire un mot de prière, ne lui fallût-il que la moitié d'un Pater noster pour avoir la félicité éternelle. — Mais, hélas ! hélas ! le pauvre RoUer ! le pauvre RoUer !
SPIEGELBERG.
Mémento mori! Mais cela ne me fait pas grand*chose.
Il chante.
En passant près de la potence.
Je cligne de l'œil aussitôt, Et dis au gaillard qui la danse :
Qui de nous deux est le plus sot?
RAZMANN , se reculant.
Entends-tu ? un coup.
Des coups de fusil et un grand bruit.
SPIEGELBERG.
Encore un !
RAZMANN.
Encore un! Le capitaine!
On entend chanter derrière la scène
A Nuremberg ils sont méchans.
Pour un rien ils pendent les gens ; Mais toujours avant de les pendre, / , . Il faut commencer par les prendre. 1
SCHWEIZER et ROLLER , derrière le théâtre. Holà ! ho ! holà ! ho !
RAZMANN.
RoUer! RoUer! ou mille diables m'emportent.
SCHWEIZER et ROLLER , derrière le théâtre. Razmann ! Schwarz ! Spiegelberg ! Razmann !
RAZMANN.
RoUer! Schweizcr! miUe tonnerres ! mille bombes! mUle tempêtes!
Ils vont à sa rencontre.
Le brigand Moor h cheval , Schweizer , RoUer , Grimm , Scliufterle , la troupe des brigands couverts de boue et de poussière.
LE BRIGAND MOOR , soutont de chevttl.
Liberté! liberté!... Te voilà à flot, RoUer! — Emmène mon cheval, Schweizer, et lave-le avec du vin. {Il se jette à terre.) Cela a coûté cher! RAZMANN , à RoUer.
Par la cuisine de Pluton! tu es donc ressuscité de la roue?
SCHWARZ
Es-tu son âme, ou suis je fou? Est-ce réellement toi?
ROLLER , hors d'haleine.
C'est bien moi, vivant, tout entier ! D'où croistu que je vienne ?
SCHWARZ
Me prends-tu pour une sorcière ? La sentence était déjà prononcée.
ROLLER
Sûrement, eUe l'était; et mieux que cela, je viens tout droit de la potence. Laisse-moi d'abord un peu soupirer : le Schweizer te racontera cela. Donne-moi un verre d'eau-de-vie. — Et te voilà aussi de retour, Maurice? Je pensais que c'était ailleurs que nous nous reverrions... Donnez-moi donc un verre d'eau-de-vic! mes os ne tiennent pas trop bien ensemble... 0 mon capithine! où est mon capitaine?
SCHWARZ
Tout-à l'heure! tout-à-l'heure!... Mais parle
THÉÂTRE DE SCHILLER
donc, mais dis donc! comment l'cs-lu sauvé? comment t'avons-nous rattrapé? La tête m'en tourne... De la potence, dis-tu?
noLLEK, après avoir vidé un flacon d'eaude-vie. Ah ! ça fait du bien, ça brûle! Oui, droit de la potence, comme je vous le dis. Vous êtes là tout ébahis, et vous ne pouvez pas imaginer... Je n'étais donc qu'à trois pas de l'échelle merveilleuse par où je devais monter dans le giron d'Abraham... si près, si près!... Mon corps et ma peau étaient déjà retenus pour l'anatomie. J'aurais donné ma vie pour une prise de tabac. Je dois au capitaine le jour, la liberté, la vie.
♦ SCHWEIZER
C'est une farce à écouter. Nous avions eu vent la veille, par nos espions, que Roller était dans la souricière, et que, si le ciel ne tombait pas, il partirait le lendemain , qui était aujourd'hui, pour l'endroit où tout le monde finit par aller. « Allons, dit le capitaine, que ne tente pas un ami !... Nous le délivrerons , ou, si nous ne le délivrons pas, du moins nous lui allumerons une torche funéraire comme on n'en a brûlé aux obsèques d'aucun roi , et nous leur grillerons le dos de la belle manière. » Toute la bande a été commandée; nous lui avons envoyé un exprès, qui l'a prévenu par un petit billet jeté dans sa soupe.
ROiLER.
Je désespérais bien du succès.
SCinVEIZER.
Nous avions épié le moment où tous les passages seraient dégarnis. Toute la ville était à ce spectacle. Les cavaliers, les fantassins, les chariots , tout pêle-mêle ; le tapage et les chansons de la potence commençaient à se faire entendre. A présent, dit le capitaine , allumez! allumez! Nos gaillards partent comme un trait, et mettent le feu dans trente endroits de la ville à la fois. Ils jettent des mèches enflammées auprès de la poudrière, dans les églises, dans les granges... Morbleu ! il n'y avait pas un quart d'heure de passé, que le vent du nord-ouest , qui a aussi une dent contre la ville, vint merveilleusement nous aider et pousser la flamme jusqu'aux faîtes les plus élevés. Nous, pendant ce tem[»s-là, nous courions de rue en rue, comme des furies. — Au feu ! au feu ! crions-nous par toute la ville ; et les hurlemens, et les cris, et le tumulte, puis le tocsin qui commence à sonner , la poudrière qui saute en l'air, comme si la terre venait de se fendre en deux ; comme si le ciel éclatait par morceaux, et que l'enfer se fût enfoncé de dix mille brasses de plus.
ROLLER
Et alors voilà mon cortège qui regarde en arrière... La ville était comme Sodome et Gomorrhc; tout l'horizon n'était que feu, soufre et fumée; quarante montagnes faisaient tout alentour écho à cet infernal tintamarre; une terreur panique les renverse tous; et alors je saisis le coup de temps, et je m'enfuis comme le vent : on m'avait délié.
tant j'étais près de la potence. Pendant que mes conducteurs restent pétrifiés, comme la femme de Loth, en regardant derrière eux, je décampe, je traverse la foule; m'en voilà deljtors. A soixante i pas de là, je quitte mes habits , je me jette dans 1 la rivière, je nage entre deux eaux jusqu'à ce que je me croie hors de vue; mon capitaine se tenait prêt avec des habits «t on cheval. Moor, Moor, puisses-tu te trouver aussi dans quelque mauvaise passe, pour que je te rende la pareille !
C'est un souhait d'enragé pour lequel on devrait te pendre ; c'est un tour à crever de rire.
ROLLER
C'est bien être secouru dans le moment du besoin. Vous ne pouvez pas en juger; si vous aviez eu... la corde au cou...; si vous aviez marché tout vivant vers votre tombeau, comme moi! et ces effroyables préparatifs , et ces cérémonies du bourreau ! et à chaque pas que le pied tremblant fait après un autre pas, voir de plus [irès et plus terriblement la maudite machine où j'allais être logé en faisant mon ascension dans tout l'éclat du soleil levant! et ces valets de bourreau qui vous attendent! et cette épouvantable musique qui corne encore à mon oreille ! et les croassemens des corbeaux affamés qui s'envolaient par douzaines de mon prédécesseur à demi pourri... Ah! tout cela, tout cela... et par-dessus tout cela cet avant-goût de la félicité éternelle qui flattait mon imagination!... Camarades, camarades, et puis tout d'un coup la délivrance et la liberté!... C'était un bruit comme si les cercles du ciel avaient éclaté... Écoutez, canailles, je vous le dis : sauter d'un four embrasé dans de l'eau glacée ne peut pas faire une transition aussi brusque que lorsque je suis arrivé à l'autre bord de la, rivière. \
spiEGELBERG, sourtant.
Pauvre hère! maintenant c'est une affaire finie. { // boit. ) A ton heureuse résurrection ! ROLLER, jetant son verre en l'air.
Non, par tous les trésors de Mammon, je ne voudrais pas recommencer cela une seconde fois Mourir est quelque chose de plus qu'une cabriole d'Arlequin, et les angoisses de la mort sont pires que la mort.
SPIEGELBERG.
Et cette poudrière qui a sauté... Vois tu à pré sent, Razmann , c'est pour cela que l'on sentait le soufre à une lieue à la ronde, comme si Moloch avait fait prendre l'air à toute sa garde-robe, C'est un beau coup, capitaine; je te l'envie.
SCHAVEJZER.
Si la ville se faisait une joie de voir dépecer notre camarade comme un cochon grillé, pour quoi, diable ! nous serions-nous fait conscience de délivrer notre camarade au prix de la ville? et par-dessus le marché nos camarades ont encore trouvé l'occasion de faire là une bonne main. Dites donc, qu'avez-vous empoché?
LES BRIGANDS
ON BKIGAND.
Je me suis, pendant le tumulte, glissé dans l'église Saint Etienne, et j'ai coupé les galons du maître-autel : Le bon Dieu est assez riche, me suis je dit; il pourra changer en or de la ficelle de deux sous.
SCHWEIZER
Tu as bien fait. Que signifient de pareils oripeaux dans une église? Ils viennent offrir cela au ( réateur, qui se moque de leurs guenilles; et pondant ce temps-là ils font mourir de faim ses i il fans. Et toi, Spangeler, oii as-tu jeté tes filets ?