UN SECOND BRIGAND
Bilgel et moi nous avons dévalisé une boutique, et nous apportons du drap pour toute la troupe.
UN TROISIÈME
J'ai décroché deux montres d'or et une douzaine de cuillers d'argent.
SCHWEIZER
Bon , bon ; et nous leur avons joué un tour dont ils seront bien quarante jours à se remettre; s'ils veulent éteindre le feu , il leur faudra noyer la ville. Sais-tu , Schufterle, combien il a péri de monde?
SCHUFTERLE.
Quatre-vingt-trois , dit-on ; la tour seule en a bien mis soixante en morceaux.
LE BRIGAND Moou, d'un ton séHeîtx.
RoUer, tu as coûté cher.
SCHUFTERLE.
Bah! bah! qu'est-ce que c'est que ça? —A la bonne heure si c'étaient des hommes; mais il n'y avait que des enfans au maillot, de sales marmots, des vieilles ridées, qui étaient à leur chasser les mouches ; des paralytiques desséchés, qui ne pouvaient plus trouver le chemin de la porte;, des malades qui soupiraient après leur médecin, dont la gravité était allée se distraire à la cérémonie. Tout ce qui avait des jambes était allé voir le grand spectacle, et on n'avait laissé que des culs- ■Je-jatte pour garder la ville.
HOOR.
0 pauvres gens ! Des malades, dis-tu, des vieillards et des enfans?
SCHUFTERLE.
Oui, par le diable ! et des femmes en couche, ou qui craignaient d'accoucher sous la potence ; des jeunes femmes qui avaient peur d'avoir l'imagination frappée par ce supplice , et d'avoir leurs enfans marqués d'une potence sur le dos; de pauvres poètes qui n'avaient pas de souliers à mettre, parce qu'ils avaient donné à ressemeler leur unique paire. Et qu'est-ce que c'est qu'une telle racaille? Cela vaut-il seulement la peine qu'on en parle ? Comme je passais par hasard devant une de ces baraques, j'ai entendu un cri; j'y suis entré, j'ai regardé à la clarté de la flamme; et qu'ai-je vu? c'était un enfant qui était encore sain et sauf; il était à terre sous une table, et la table allait prendre feu.— Pauvre petit, ai-je dit, tu gèles ici! et je l'ai jeté dans les flammes.
M OCR.
Réellement, Schufterle? Que cette flamme brûle ton cœur jusqu'à ce que l'éternité commence à vieillir! Va-t'en, monstre! qu'on ne te voie plus dans notre troupe !... Vous murmurez? vous raisonnez? Qui ose raisonner quand je commande? — Qu'il s'en aille, ai-je dit; il y en a parmi vous qui ne sont pas encore mûrs pour ma colère. Je te connais, Spiegelberg; je veux prochainement passer dans vos rangs, et y faire une terrible revue. ( Ils sortent tremblans. Moor reste seul, et se promène à grands pas avec agitation. ) Ne les écoute pas, vengeur céleste!... Que puis-je à cela? qu'y pcux-tu faire toi-même, lorsque ta peste, ta famine, tesinondations, dévorent le juste en même temps que le coupable? Qui peut ordonner aux flammes de ne pas ravager les moissons sacrées, quand elles ne devraient détruire que le nid des chenilles? Oh ! fi de ces meurtres d'enfans, de ces meurtres de femmes, de ces meurtres de vieillards ! Combien une telle action me rabaisse ! Elle a empoisonné mon œuvre la plus belle. L'enfant honteux et ridicule ose, à la vue du ciel, se jouer avec la foudre de Jupiter! Il devait écraser les géans , ce sont les pygmées qu'il abat. Va, va, tu n'es pas l'homme qui doit conduire le glaive vengeur de la suprême justice; il t'a échappé au premier coup. Je renonce à ce projet effronté; je vais me réfugier dans quelque caverne de la terre où je puisse cacher
ma honte à l'oeil du jour.
Il veut se retirer.
DES BRIGANDS, en toute hâte.
Prends garde à toi, capitaine! voilà le diable. Des troupes de cavaliers bohémiens sont à faire des patrouilles dans toute la forêt; quelque infernal mouchard nous aura vendus à eux.
d'autres brigands.
Capitaine, capitaine, ils ont notre trace. Il y en a plusieurs milliers qui forment un cordon au milieu de la forêt.
d'autres brigands.
Malheur! malheur ! malheur ! nous voilà pris, roués, écartelés ! Quatre mille housards, dragons ou chasseurs, paraissent sur les hauteurs et ferment tous les défilés.
Moor s'en va.
Schweizer , Grimm , Roller , Schwarz , Schufterle , Spiegelberg , Rîizmann , la troupe des brigands.
SCHWEIZER
Nous les avons tirés de leur lit ! Réjouis-toi donc, Roller ! J'ai toujours souhaité de faire le coup de sabre avec les culottes de peau... Où est le capitaine? Toute la bande est-elle réunie? Avons-nous assez de poudre ?
lUZMANN.
Oui, beaucoup de poudre. Mais nous ne sommes que quatre-vingts; c'est à peine un contre vingt.
SCHVTEIZER.
Eh bien, tant mieux! je voudrais qu'ils fussent cinquante contre mon petit doigt. Il a fallu que nous leur ayons mis le feu au derrière... Caraa-
THÉÂTRE DE SCHILLER
rades, camarades, il n'y a rien à craindre. Ils risquent leur vie pour dix sous, et nous combattons pour notre liberté!... Nous tomberons sur eux comme le déluge, et nous les frapperons comme le tonnerre. Mais où diable est donc le capitaine?
SPIEGELBERG.
11 nous abandonne dans une telle nécessité I N'y a-t-il plus moyen de s'échapper?
SCHWEIZER
S'échapper?
SPIEGELBERG.
Ah! pourquoi ai je quitté Jérusalem?
SCHWEIZER
Je voudrais que tu fusses étouffé dans un égout, àme de boue; tu cries bien haut avec des religieuses déshabillées : mais quand on te fait voir les deux poings, poltron!... Montre-toi bien aujourd'hui, ou l'on te coudra dans une peau de sanglier, et l'on te fera déchirer par les chiens.
RAZMANN.
Le capitaine ! le capitaine !
MOOR, marchant lentement, et à part.
Je les ai fait entièrement envelopper. Maintetenant il faut qu'ils combattent en désespérés. {A haute voix.) Enfans ! voilà de quoi il s'agit : nous sommes perdus, ou il nous faut combattre comme le sanglier acculé.
SCHWEIZER
A.h ! je leur ouvrirai les entrailles avec mon couteau de chasse 1 Conduis-nous, capitaine, nous te suivrons jusque dans la gueule de la mort.
MOOR
Chargez tous les fusils. La poudre ne manque pas?
SCHWEIZER, sautant de joie.
Assez de poudre pour faire sauter la terre jusqu'à la lune.
RAZMANN.
Chacun a cinq paires de pistolets chargés et trois carabines.
MOOR
Bien, bien ! il faut qu'une partie de la troupe monte dans les arbres, ou se cache dans les taillis, pour faire feu sur eux en embuscade.
SCHWEIZER
Voilà ton poste, "Spicgclberg.
Nous autres, nous tomberons sur leurs flancs comme des furies.
SCHWEIZER
C'est là où je serai.
MOOR
11 faudra en même temps faire entendre nos sifflets et courir dans la forêt pour que le nombre paraisse pluscfl'rayant. 11 faut aussi détacher tous nos chiens, les exciter et les lâcher dans leurs rangs, pour qu'ils les divisent, les troublent et les amènent sous notre feu. Nous trois, Roller, Scbweizer et moi, nous combattrons dans la mêlée.
SCIIWEIZUK.
A merveille! excellent! Nous tomberons surçux
comme la foudre, si bien qu'ils ne sauront pas d'où leur viennent les coups. Qu'ils viennent feulement nous attaquer.
Schufterle tire Scliweizer par la manche. Celui-ci prend le capitaine à part , et lui parle bas.
MOOR
N'en parlons plus.
SCHWEIZER
Je t'en conjure.
MOOR
Pas de cela. Qu'il rende grâce à son infamie; elle le sauve. Il ne doit pas mourir, quand moi, mon cher Roller et mon cher Schweizer allons mourir. Qu'on lui ôte ses habits, je dirai que c'est un voyageur que j'ai dépouillé... Sois tranquille ; je te proteste qu'il ne sera point pendu cette fois.
Un ecclésiastique s'avance.
l'ecclésiastique, à part, et avec hésitation.
Voilà le repaire du monstre! — Avec votre permission, messieurs, je suis un serviteur de l'Église, et dix-sept cents hommes, non loin d'ici, veillent sur chaque cheveu de ma tête.
SCHWEIZER
Bravo ! bravo! Cela est bien trouvé pour te tenir l'estomac chaud.
MOOR
Silence, camarade... Parlez en peu de mots, mon père. Que venez-vous faire ici?
l'ecclésiastique.
Joignis envoyé par le tribunal supérieur qui prononce sur la vie et la mort. Vous êtes des voleurs, des incendiaires, des scélérats, une vraie couvée de vipères qui rampent dans l'ombre et mordent dans le silence; le rebut de l'humanité; des enfans de l'enfer; un festin réservé aux corbeaux et aux insectes; une colonie destinée pour la potence et la roue.
SCHWEIZER
Chien! cesse de nous insulter, ou bien...
Il le menace de la crosse de son pistolet.
MOOR
Fi donc, Schweizer! tu lui fais perdre le fil de ses idées... 11 avait si bien appris son sermon par cœur! Continuez, monsieur :« Pour la potence et la roue. »
l'ecclésustioue.
Et toi, illustre capitaine, duc des coupeurs de bourses, roi des fripons, grand seigneur de tous les scélérats qui vivent sous le soleil ; en tout semblable à cet horrible auteur de la première des rébellions, qui souffla le feu de la révolte parmi tant de légions d'anges innocens, et les entraîna avec lui dans le profond abîme de la damnation; les gémissemens des mères désolées marquent ta trace; tu t'abreuves de sang, et la vie des hommes n'est pas plus à tes yeux qu'une bulle de savon.
Mooa.
Cela est vrai, très-vrai. Continuez.
LES BRiGAMJS
l'ecclésiastique.
Comment! cela est vrai, très-vrai? Est-ce donc une réponse?
MOOR
Eh quoi ! monsieur, vous ne vous attendiez pas
a cela? Continuez, continuez. Qu'avez-vousàdire
encore?
l'ecclésiastique, avec chaleur.
Homme abominable ! éloigne-toi de moi ! Ta main maudite n'est-ellc pas encore teinte du sang d'un comte de l'empire quetu as assassiné? N'asj pas de tes mains avides forcé le sanctuaire du Seigneur? Nas-tu pas saisi et dérobé les vases sacrés sur la sainte table? Comment! n'as-tu pas porté l'incendie dans notre pieuse ville? et n'as-tu pas fait crouler la tour des poudres sur de dignes chrétiens ? {Joignant les deux mains.) Horrible ! horrible crime, qui s'exhale jusqu'au ciel, qui appelle le dernier jugement, déjà prêta s'avancer! crime qui soulève la justice, crime qui éveille la trompette de la fin des temps !
MOOR
Jusqu'ici c'est fort bien parlé. Mais au fait, qu'us-tu été chargé par les magistrats suprêmes de venir m'annonccr?
l'ecclésiastique.
Ce dont, tu n'es pas digne... Regarde autour de toi, incendiaire ! partout où tes yeux peuvent se porter, tu es cerné par nos cavaliers... Il n'y a aucune issue pour échapper. Ces chênes porteront des cerises, ces sapins produiront des pêches, avant que vous puissiez sortir sains et saufs de ces chênes et de ces sapins.
MOOR
Tu l'entends, Schveizer; mais continuez ! l'eccléslvstique.
Vois donc avec quelle longanimité la justice se conduit envers toi, scélérat! Si tu veux te rendre sur-le-champ et implorer grâce et miséricorde, vois combien la sévérité même est compatissante, combien la justice est une tendre mère ! Elle ferme les yeux sur la moitié de tes crimes, — et elle sera satisfaite , songes-y bien, du simple supplice de la roue.
SCUWEIZER.
As-tu entendu, capitaine? ne faut-il pas prendre à la gorge ce chien de basse-cour, et le serrer de façon que le sang lui sortira par tous les pores?
ROLLER
Capitaine! enfer et tempête! mille bombes! capitaine!... Ah! comme il se mord les lèvres ! faut-il que je dresse ce drôle-là conmie une quille les pieds vers le ciel ?
SCHWEIZER
A moi ! à moi ' laisse-moi le mettre à genoux, le prosterner devant toi! que j'aie le plaisir de le broyer menu conune chair à pâté !
L'ecclésiastique pousse un cri.
MOOR
Laissez-le! que personne n'ose lui toucher! {A l'ecclésiastique, et en tirant son épée.) Vous le voyez, mon père, nous sommes ici soixante-et-dix-
neuf, dont je suis le capitaine. Pas un ne sait manœuvrer, ne connaît ni signal, ni commandement, ne sait danser à la musique du canon; et autour de nous sont dix-sept cents hommes qui ont vieilli sous le mousquet. Écoutez moi à présent : voilà ce que dit Moor, le capitaine des incendiaires : 11 est vrai que j'ai tué un comte de l'empire, et que j'ai brûlé l'église de Saint-Dominique, que j'ai mis le feu à votre bigote de ville, que j'ai fait écrouler la tour des poudres sur de dignes chrétiens... Mais ce n'est pas tout, j'ai fait plus; [il montre sa main droite) remarquez ces quatre anneaux précieux que je porte à mon doigt... Poursuivons, et vous rendrez compte de point en point au tribunal supérieur qui prononce sur la vie et la mort, de ce que vous aurez vu et entendu... I Ce rubis, je l'ai pris à la main d'un minisiie, qu'à I la chasse j'abatiis au pied de son prince. Il avait, ; delà lie du peuple, gravi jusqu'au rang suprême de premier favori; la chute de son voisin avait servi d'échelon à sa^randeur, les larmes de l'orphelin l'avaient soulevé vers le trône.— Ce diamant, je l'ai pris à la main d'un conseiller des finances, qui vendait au plus offrant les honneurs et les emplois, et qui repoussait de sa porte le patriote affligé. — Cette agate, je la porte en l'honneur d'un prêtre de votre robe, que j'étranglai de mes propres mains parce qu'il avait pleuré en pleine chaire la décadence de l'inquisition. Je pourrais vous conter plus au long l'histoire de mes bagues, si je ne me reprochais pas déjà le peu de paroles que je perds avec vous.
l'ecclésiastique.
0 Pharaon, Pharaon !
MOOR
L'entendez-vous, vous autres? avez-vous remarqué ce soupir? N'est-il pas là comme s'il voulait appeler le feu du ciel sur la troupe de Coré, Dathan et Abiron? ne nous proscrit-il pas en pliant les épaules? Ne nous damne-t-il pas avec un pieux hélas l N'a-t-il pas les cent yeux d'Argus pour voir les fautes de son prochain? n'est-il pas aveugle pour les siennes?^ Ne font-ils pas retentir du milieu des nuages dont ils s'enveloppent, les mots de douceur et de patience, et n'offrent-ils pas à un Dieu d'amour des victimes humaines comme à un Moloch dévorant?... Ne prêchent-ils pas l'amour du prochain, et ne ferment-ils pas leur porte au vieillard aveugle? — Ne tonnent-ils pas contre l'avarice, et n ont-ils pas dépeuplé le Pérou pour se procurer de l'or, et n'ont-ils pas attelé des païens à leurs chars comme des bêtes de somme? Ils se rompent la tête pour savoir comment il a été possible que la nature produisît un Judas Iscariote, et celui qui trahirait pour dix écus la très sainte Trinité ne serait sûrement pas le plus pervers d'entre eux! - Ah ! malheur à vous, pharisiens, faux-monnayeurs de la vérité, singes de la Divinité ! Vous ne craignez pas de vous prosterner devant l'autel et devant la croix; vous déchirez vos flancs avec des disciplines ; vous fortifiez votre chair par le
THÉÂTRE DE SCHILLER
jeûne; vous vous imaginez, par ces pitoyables jongleries, jeter de la poudre aux yeux de celui que dans votre folie vous nommez celui qui sait tout. C'est comme lorsqu'on se moque outrageusement des grands de la terre, en les flattant de l'idée qu'ils n'aiment point la flatterie. Vous vous glorifiez d'une conduite honorable et exemplaire, et Dieu, qui lit dans votre cœur, s'irriterait contre sa création si ce n'était pas lui qui a créé aussi les monstres du Nil. — Qu'on le chasse de me* yeux.