‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 174 sur 637 · I.E MAGISTRAT · texte numérisé non relu

I.E MAGISTRAT

0 mon royal seigneur, ne retirez pas votre main de nous ; ne livrez pas votre fidèle cité à la tyrannique seigneurie des Anglais. N'est-elle pas un des ornemens de votre couronne? en est-il aucune qui ait aussi religieusement gardé sa foi à ses maîtres, à vos aïeux?

DUNOIS

Sommes-nous donc vaincus? Est-il permis d'abandonner cette ville avant d'avoir tiré l'épée pour la défendre? Voulez-vous donc d'un mot arracher à la France cette glorieuse cité, avant que le sang ait coulé pour la défendre?

LE ROI

Il a déjà coulé assez de sang inutilement. La main du ciel est appesantie sur moi; mon armée est vaincue dans chaque combat; mon parlement me renonce; ma capitale, mon peuple, reçoivent mon rival avec des cris de joie. Ceux qui me sont le plus près par le sang m'abandonnent, me trahissent. Ma propre mère nourrit dans son sein le rejeton d'une race étrangère et ennemie: retironsnous de l'autre côté de la Loire, et cédons à la main toute-puissante du ciel qui combat pour les Anglais.

AGNÈS

Que Dieu nous préserve de nous livrer au désespoir et d'abandonner ce royaume! Une telle parole ne peut sortir de ton àme généreuse. Cette action barbare d'une mère dénaturée a brisé le cœur héroïque de mon roi; mais il va se reconnaître; il va reprendre son mâle courage et résister avec une noble fermeté au destin qui s'acharne cruellement sur lui.

LK ROI , perdu dans de sombres pensées.

Oui, cela est assuré; un sort funeste, un sort ternble l'esl attaché à la race de Valois; Dieu la rejelée. Les crimes d'une mère ont guidé les furiei dans notre famille; mon père a vécu vingt «ni privé de la rpison. La mort a moissonné trois lr*rc, avant moi. C'est un décret du ciel, la famille de Charles VI doit succomber.

AGxàs.

tlle «era par toi régénérée et relevée. Prends ocoliance en toi-même; non, ce n'est pas en vain MU un destin favorable t'a épargné parmi tous tes

frères et t'a conduit au trône que tu ne devais pas espérer. Le ciel a réservé ton âme bienfaisante pour guérir tous les maux et pour chasser du royaume la fureur des partis ; tu éteindras la flamme de la guerre civile; oui, mon cœur me le dit, tu rétabliras la paix, tu seras le nouveau fondateur du royaume de France.

LE ROI

Non; il faut pour ce temps cruel et orageux un pilote doué de la force. J'aurais rendu heureux un peuple paisible ; je ne puis dompter un peuple féroce et rebelle. Je ne sais point m'ouvrir avec le glaive des cœurs aliénés et fermés par la haine.

AGNÈS

Le peuple est aveuglé ; une fausse opinion l'égaré; mais le jour n'est pas loin où cet enivrement se dissipera. L'amour que les Français ont pour leur roi légitime est profondément gravé dans leurs cœurs, et il se réveillera. L'antique haine, la rivalité qui a toujours divisé deux peuples ennemis se ranimera. Ces orgueilleux vainqueurs seront détruits par leur propre succès. N'abandonnez pas le champ de bataille avec précipitation; disputez le terrain pied à pied; défendez Orléans comme si c'était votre propre vie; que tous les bateaux soient submergés; que tous les ponts soient rompus ; ne vous réservez aucun moyen de passer dans une autre partie de votre royaume et de traverser la Loire, qui serait pour vous le Styx.

Ce que j'ai pu faire, je l'ai fait. J'ai proposé de combattre corps à corps pour la couronne, j'ai été refusé. Je prodigue en vain le sang de mon peuple et je réduis mes villes en poudre. Dois-je, semblable à la mère dénaturée, laisser partager mon enfant par le glaive? Non, je dois plutôt lui laisser la vie et renoncer à lui.

DUNOIS

Comment! sire, est-ce là le discours d'un roi? Abandonne-t-on ainsi une couronne? Le dernier de vos sujets refuse-t-il de risquer son bien et sa vie pour son opinion, pour sa haine, pour son amour? Quand séléve l'étendard sanglant de la guerre civile, chacun ne voit plus que son parti: le laboureur abandonne sa charrue, et la femme ses fuseaux ; l'enfant et le vieillard prennent les armes; le bourgeois brûle sa ville de sa propre main et le paysan ses moissons, pour servir ou pour nuire, enfin pour assurer le succès aux vœux de son cœur. Quand il s'agit de l'honneur, quand on combat pour son Dieu ou pour son idole, on n'épargne rien et l'on ne s'attend pas à «tre épargné. Chassez donc celte pitié de femme, qui ne sied pas au cœur d un roi ; laissez cette guerre répandre sa flamme, puisqu'elle est allurnée, et que vous n'avez pas à vous reprocher de l'avoir légèrement provoquée. Le peuple doit se sacrifier pour son roi : c'est la loi, c'est le destin

LA PUCELLE D'ORLÉANS

(lu monde qui rordoiinent ; le Français le sail, et il y consent. Une nation qui ne saurait pas tout ^,u•rifler avec joie pour son honneur ne serait iiii:iie que de mépris.

LE uoj, aux magistrats.

N'attendez point d'autre réponse. Que Dieu vous protège 1 je ne puis rien de plus.

DONOIS.

Kh bien ! le Dieu de la victoire vous renoncera pour toujours, comme vous renoncez votre royaume paternel. Puisque vous vous abandonnez vous-même, moi aussi je vous abandonne. Ce ne s lit pas les forces réunies de la Bourgogne et de l'Aîigleterre qui vous renversent du trône, c'est votre faible courage. Si, comme tous les rois àc France, vous étiez né pour être un héros, vous n'avez pas été enfanté pour la guerre. [Aux miK/istrats.) Yolre roi vous abandonne; mais moi je vais me jeter dans Orléans, dans cette vill(; de mon père, et je m'ensevelirai sous ses ruines.

Il veut sortir, Agnès le retient.

AGNÈS , au roi.

Oh ! ne le laissez pas partir dans son dépit : ses ji.uoles sont rudes, mais son cœur, ce trésor de iii!('lilé, est encore le même : il vous aime avec (eiidresse; son sang a coulé souvent pour vous. Revenez, Dunois ; arrêtez : la chaleur d'une noble colère vous a emporté trop loin; consentez à 1 avouer. Et vous, pardonnez à un fidèle ami l'àpreté de ses discours. Arrêtez, arrêtez; laissezmoi réunir vos cœurs avant qu'un ressentiment ^ if et terrible se soit allumé entre vous pour ne plus s'éteindre.

Dunois a les yeux fixés sur le roi et semble attendre une réponse.

LE ROI , à Duchâtel.

Nous traverserons la Loire ; faites tout préparer pour s'embarquer.

DUNOIS , vivement, à Agnès.

Adieu.

Il sort brusquement, les magistrats le suivent.

AGNÈS joint les mains avec désespoir.

Oh! il part! ainsi nous sommes entièrement abandonnés. Suivez-le, la Hire; ah! cherchez à l'adoucir.

La Hire sort.

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