‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 186 sur 637 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Les PftÉcÉDENS ; LA REINE ISABELLE, aceompor gnée de plusieurs Pages.

LA REINF.

Qu'entends-je, chevaliers? arrêtez; quel astre funeste égare votre raison? Maintenant que la concorde seule peut nous sauver, voulez-vous vous livrer à la haine et préparer votre ruine par la discorde? Je vous en conjure, noble duc, rétractez cet ordre donné dans votre colère; et vous, illustre Talbot, apaisez un allié irrité. Lionel, aidez-moi à calmer ces esprits orgueilleui, et à assurer leur réconciliation.

LIONEL

Non, madame; j'ai les mêmes sentimens. Je pense que, lorsqu'on ne peut vivre réunis, le meilleur parti est de se séparer.

LA REINE

Eh quoi! les artifices de l'enfer, après nous avoir vaincus dans le combat, viennent-ils ici troubler nos pensées et nous ôter la raison ? Qui commença cette querelle? parlez. [A Talbot.) Noble seigneur, serait-ce vous qui, méconnaissant les services d'un précieux allié, auriez pu le blesser? Que pourriez- vous faire sans le secours de son bras ? Il peut à son gré vous élever ou vous détruire; son armée vous soutient, et son nom

bien plus encore; toute l'Angleterre, vom1l-«lle sur nos côtes tous ses concitoyens, ne pourrait rien contre ce royaume, si l'union y régnait. La France ne peut être vaincue que par la France.

TALBOT

Nous savons honorer une alliée fidèle ; mais se séparer d'un traître est une loi de la prudence.

LE DUC

Celui dont la mauvaise foi s'affranchit de toute reconnaissance peut bien montrer le front audacieux du mensonge.

LA REINE

Comment! noble duc, pourriez-vous ainsi, renonçant à l'honneur, et abjurant toute honte, unir votre main à la main qui fit périr votre père? Seriez-vous assez insensé pour espérer une réconciliation sincère avec le dauphin, vous qui l'avez poussé jusqu'au bord du précipice? Quand il est si près de sa chute, vous voulez le retenir, et dans votre transport insensé vous voulez détruire votre ouvrage? Ici sont vos seuls amis; votre salut dépend de votre étroite alliance avec l'Angleterre.

LE DUC

Je suis loin de penser à faire la paix avec le dauphin; cependant je ne puis supporter l'or gueil et l'insolence des superbes Anglais.

LA REINE

Venez, calmez-le par des paroles douces; vous le savez, la colère d'un guerrier est toujours violente, et le chagrin rend injuste. Venez, venez, calmez-vous; laissez-moi fermer et guérir promptement cette plaie avant qu'elle s'envetiime pour toujours,

TALBOT

Duc, que vous en semble? un noble cœur cède volontiers à la raison. La reine a parlé sagement : donnez-moi la main ; et que cette blessure, produite par ma langue indiscrète, soit effacée.

LE DUC

Oui, le discours de madame est raisonnable, et ma juste colère cède à la nécessité.

LA REINB.

Bien ! Qu'un fraterfiel embrassement scelle ce renouvellement d'alliance, et puissent lès vents emporter le souvenir de ce différend 1

Le duc et Talbot s'embrassent.

LIONEL les regarde, et dit à part.

Honneur à cette paix conclue par une furie!

LA REINE

Chevaliers, nous avons M" ""^ bataille; le bonheur nous a cette fois abandonnés, mais votre noble courage ne doit pas en être abattu. Le dauphin, désespérant de la protection du ciel, a eu recours aux artifices de Satan ; cependant il aura en vain livré son âme à la damnation, et tout le secours de l'enfer ne pourra le relever. Une femme victorieuse guide larméc ennemie, je

THÉÂTRE DE SCHILLER

veux conduire la vôtre; je serai votre guerrière et votre prophétesse.

LIONEL

Madame, retournez à Paris. Nous vaincrons avec le secours de nos épées, et non avec le secours des femmes.

TALBOT

Retournez, retournez. Depuis que vous êtes dans le camp, la fortune nous a quittés, et nos armes sont maudites.

LE DUC

Votre présence n'est point utile ici, le soldat ne la trouve pas convenable.

LA REINE, les regardant tous trois avec surprise.

Vous aussi, duc, vous prenez contre moi le parti de ces ingrats?

LE DUC

Retournez, madame; nos guerriers se découragent quand ils croient combattre pour votre cause.

LA REINE

]'ai à peine rétabli la paix entre toux, que vous vous unissez contre moi!

TALBOT

Au non de Dieu, madame, quittez l'armée; quand vous serez partie, nous ne craindrons plus aucune malédiction.

LA REINE

Eh quoi! ne suis-je pas votre fidèle alliée? votre cause n'esl-elie pas la mienne?

TALBOT

Cependant la vôtre diffère de celle que nous défendons. Nous sommes engagés dans une bonne et honorable guerre.

LE DUC

Je venge la mort sanglante ae mon père; la piété filiale a sanctifié mes armes.

Allons plus loin. Votre conduite envers le dauphin est méchante aux yeux des hommes, injuste aux yeux du ciel.

LA KEINE

Qu'il soit maudit, lui et sa race, jusqu'à la dixième génération 1 il 9 osé outrager sa mère.

LE DUC

Il vengeait un père et un époux.

LA HEINE

Il t'est fait le juge de ma conduite.

LIONEL

Cela est contraire au respect qu un fils doit à M mère !

LA RRINB.

Il m'a envoyée en exil.

TALBOT

C'était obéir à la voix publique.

LA REINE

Si je lui pardonne, que je sois maudite, et plutôt que de le voir régner sur le trône de son père...

TALBOT

Vous préférez immoler l'honneur de sa mère?

Vous ne savez pas, âmes faibles, jusqu'où va le courroux d'une mère offensée. J'aime celui qui j me fait du bien; je hais celui qui me fait du I mal ; et si ce dernier est mon fils, le fils que j'ai 1 enfanté, ma haine est d'autant plus grande. Il I me doit l'existence, je voudrais qu'elle lui fût I ravie; son insolence impie n'a pas craint d'outrager le sein qui l'a porté. Mais vous qui faites la guerre à ce fils, quel droit, quel motif avezvous pour le dépouiller? de quoi le dauphin estil coupable à votre égard? S'est-il écarté de ses devoirs envers vous? L'ambition, une secrète envie, vous excitent. Pour moi, je le hais, parce que c'est à moi qu'il doit le jour.

TALBOT

4insi, il reconnaîtra sa mère à ses fureurs.

LA REINE

Misérable hypocrisie! Combien je méprise ceu\ qui veulent s'abuser eux-mêmes, en cherchant à tromper le vulgaire! Vous, Anglais, c'est la rapine qui vous attire dans ce royaume, où vous n'avez ni droit ni prétexte plausible à posséder un pied de terre. Et ce duc qui se fait surnommer le Bon, il a vendu sa patrie, le royaume de ses ancêtres, à des maîtres étrangers, à des peuples ennemis. Cependant vous avez la justice sur les lèvres. Pour moi, je dédaigne l'hypocrisie. Ce que je suis, il m'est indifférent de le paraître aux yeux du monde.

LE DUC

Il est vrai, vous avez soutenu votre renommée avec fermeté d'âme.

LA REINE

Comme une autre j'ai des passions et de 'a chaleur dans le sang, et si je suis venue en ce pays avec le nom de reine, c'est pour y être c<j que je suis, et non pour chercher d'autres apparences. Quoi! parce que la malédiction du sort avait livré à un époux insensé ma vive et ardente jeunesse, devais-je mourir à tous les plaisirs? J'aime plus que ma vie mon indépendance, et quiconque veut y attenter... Cependant pourquoi disputer avec vous sur mes droits ? Un sang jilncé coule lentement dans vos veines; vous ne savez pas ce que c'est qu'éprouver la joie ou le courroux. Ce duc, qui a passé sa vie à hésiter (.'I tre le bien et le mal , ignore ce que c'est que de haïr du cœur ou aimer du cœur. Je vais à Melun (Montrant Lionel.) Donnez-moi ce chevalier, il me plaît, sa société me divertira. Faite.'»

LA PU CELLE U'OKLÉANS

ce que vous voudrez. Je ne demande plus rien ni aux Bourguignons ni aux Anglais.

Elle fait signe à ses pages, et s'éloigne.

LIONEL

Comptez sur moi. Je vous enverrai à Melun les beaux jeunes Français que je ferai prisonniers. LA REINE se retourne.

Un Français sait aussi bien que vous combattre avec son épée, et de plus il a de la courtoisie dans ses paroles.

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