D'ORLEANS
son antre. Si une fois elle en sort, il faudra longtemps pour l'apaiser. Elle fait naître une race au cœur de fer, et l'incendie allume sans cesse un nouvel incendie. Ne souhaitez pas en savoir davantage ; jouissez du présent, et laissez-moi tenir l'avenir caché.
AGNÎis.
Sainte fille, tu connais mon cœur, tu sais s'il aspire à de vaines grandeurs. Dis-moi aussi quelque oracle consolant.
L'blsprit saint ne me révèle que le sort des empires; les révolutions de ton sort se passeront dans ton propre cœur,
DUNOIS
Mais toi, fille sublime, quel sera ton sort, toi que le ciel chérit? Sans doute le plus grand bonheur de la terre est promis à celle qui est pieuse et sainte?
JEANNE
Le bonheur n'habite que là-haut dans le sein de l'Éternel.
LE ROI
Ton bonheur sera désormais le soin le plus cher de ton roi. Je veux élever ton nom en France. Que la dernière postérité sache ce que j'ai fait pour toi; ma reconnaissance va éclater sur-lechamp : mets un genou en terre. ( Il tire son épee et en touche Jeanne.) Je t'anoblis. Ton roi t'élève au-dessus de la poussière d'une naissance obscure; et tes ancêtres mêmes qui sont dans le tombeau, je les anoblis. Tu porteras le lis dans tes armes, tu seras égale en noblesse aux premiers de la France, et le sang royal de Valois sera seul plus noble que le tien. Les plus grands parmi les grands de ma cour se tiendraient honorés de ta main, et je m'occuperai à te choisir le plus illustre époux.
DUNOIS s'avance.
Je l'avais choisie avant son élévation. Les nouveaux honneurs qui brillent sur sa tête ne peuvent augmenter ni sa gloire ni mon amour ; ici, en présence de mon roi et de ce saint archevêque, je lui présente ma main comme à la princesse mon épouse, si toutefois elle me croit digne d'aspirer à cet honneur.
Rien ne peut te résister; tu ajoutes des miracles aux miracles, et je commence à croire qu'il n'est rien qui te soit impossible. Tu as vaincu ce cœur orgueilleux qui jusqu'à cette heure avait méprisé le pouvoir de l'amour.
• LA HiRE s'avance.
Le plus bel ornement de Jeanne, je le connais bien, c'est la modestie de son cœur; elle est digne de la grandeur, mais jamais elle n'aurait porté si haut ses désirs. Elle n'aspire point à une vaine élévation. Le dévouement sincère d'un cœur généreux saurait la satisfaire, et c'est ce tranquille bonheur que je lui offre avec ma main.
THÉÂTRE DE SCHILLER
l.E KOI.
Et toi aussi, La Hirc? quoi! deux rivaux pareils en gloire et en héroïsme! Après m'avoir réconcilié avec mes ennemis, après avoir apaisé mon royaume, veux-tu diviser entre eux mes plus chers amis? Puisque tu ne peux appartenir qu'à un seul, et que tous deux sont dignes d'un tel prix, parle, c'est à ton cœur de prononcer entre eux. AGNÈS s'approche.
La noble Jeanne est interdite, et son visage se colore d'une rougeur modeste. Laissez-lui le temps d'interroger son cœur, de se confier à une amie, et d'épancher les secrets que cache sa pudeur. C'est à moi, en ce moment, d'aborder, comme une tendre sœur, cette fière' héroïne, pour lui offrir une discrète confidente. Laissez d'abord le secret d'une femme se révéler à une autre femme , et attendez ce qui sera résolu entre nous. LE ROI paraît prêt à s'éloigner.
Qu'il en soit ainsi.
JEANNE
Non, sire ; si j'ai rougi devant vous, ce n'est point par le trouble d'une pudeur timide. Je n'ai rien à confier à cette noble dame que je ne puisse dire devant vous sans blesser la modestie. Le choix de ces illustres chevaliers m'honore, mais je n'oublierai point que je suis une simple bergère. Est-ce donc pour acquérir de vains et frivoles honneurs, est-ce donc pour orner ma tète de la couronne nuptiale que j'ai revêtu cette armure d'airain ? C'est à d'autres œuvres que j'ai été appelée, et une chaste vierge peut seule les accomplir. Je suis la guerrière du Tout-Puissant, et je ne puis être l'épouse d'un homme.
l'archevêque.
La femme est née pour être la tendre compagne de l'homme; quand elle obéit à la nature, elle n'en est que plus digne du ciel. Quand vous aurez satisfait à l'ordre du Tout-Puissant qui vous avait envoyée sur les champs de bataille, il sera temps de déposer vos armes, et de retourner à la vie paisible que vous aviez abandonnée ; votre sexe n'est pas destiné aux œuvres sanglantes de la guerre.
JEANNE
Vénérable seigneur, je ne sais point encore ce que l'Esprit saint m'ordonnera d'accomplir; quand le moment sera venu, sa voix ne sera point muette pour moi, et je saurai lui obéir. Il m'ordonne maintenant de terminer ma mission : le front de mon souverain n'a point encore reçu la couronne; l'huile sainte n'a point encore été répandue sur (a tête; il n'est encore que mon seigneur, et non pas mon roi.
LB ROI
Nous suivons la route qui conduit à Reims.
JEANNE
Ne demeurons point tranquilles, tandis que les ennemis nous entourent et s'occupent à vous fermer le chemin. Cependant je saurai vous conduire à travers toutes leurs armées.
DUNOIS
Mais lorsque tout sera terminé, lorsque nous serons entrés victorieux à Reims, alors, noble héroïne, Youdrez-vous m'agréer pour époux?
JEANNE
Fasse le ciel que, couronnée par la victoire, je puisse m'éloigner de ces champs de carnage ! Alors ma vocation sera finie, et la bergère n'aura plus affaire dans le palais des rois.
LE ROI , lui prenant la main.
Tu obéis maintenant à la voix de l'Esprit saint; et ton cœur, plein d'un amour divin, est sourd à l'amour terrestre. Mais, crois-moi, il l'écoutera quelque jour. Le bruit des armes cessera; la victoire nous ramènera la paix, alors le bonheur s'emparera de toutes les âmes, et un délicieux sentiment s'éveillera dans tous les cœurs : tu l'éprouveras aussi, et des désirs enchanteurs rempliront tes yeux des plus douces larmes qu'ils aient versées. Ce cœur, que l'amour du ciel occupe tout entier, se laissera entraîner à un autre amour. Ta divine assistance a rendu le bonheur à des milliers d'hommes ; voudrais-tu finir par faire le malheur d'un seul ?
JEANNE
Dauphin, es-tu donc déjà lassé de la protection du ciel, puisque tu veux briser son vase d'élection, et forcer la chaste vierge que ±>ieu a envoyée de descendre dans la foule du vulgaire ? Cœurs aveugles, hommes de peu de foi, la toute-puissance du ciel se manifeste à vous ; ses miracles ont frappé vos yeux, et vous ne savez rien voir en moi qu'une femme! Une femme eût-elle osé se couvrir de ce vêtement de fer et se mêler parmi les combattans? Malheur à moi si, tandis que ma main porte le glaive vengeur de mon Dieu, mon frivole cœur se laissait entraîner à un sentiment qui aurait pour objet une créature terrestre ! Il vaudrait mieux pour moi que je ne fusse jamais née. Que de semblables paroles ne soient plus prononcées, car vous irriteriez l'Esprit saint qui s'indigne en moi : les regards des hommes et leurs désirs sont à mes yeux un horrible sacrilège.
LB ROI
Finissons, c'est l'irriter vainement.
JEANNE
Ordonnez que l'on sonne la trompette guerrière. Ce repos me pèse et me tourmente; il faut que je sorte de cet oisif loisir, il faut que j'accomplisse ma mission, il faut que j'obéisse au destin impérieux qui me conduit.
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