‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 199 sur 637 · I.E DUC · texte numérisé non relu

I.E DUC

Croyez-moi, j'ai toujours souffert au fond du cœur de porter les armes contre vous. (Montrant Agnès.) Mais pourquoi ne me l'avcz-vous point envoyée? Je n'aurais jamais pu résister à ses larmes. Aucune puissance de l'enfer ne pourra nous séparer, maintenant que nos cœurs se sont serrés l'un contre l'autre. Maintenant j'ai trouvé une véritable place ; c'est entre vos bras qu'a fini mon égarement.

l'archevêque s'avance entre eux.

Princes, vous êtes amis ; la France, comme un phénix renaissant, va sortir de ses cendres : un avenir riant se montre à nous; les plaies profondes de notre pays vont se guérir; les villes et les villages dévastés vont s'élever embellis de leurs ruines ; les champs vont se couvrir d'une verdure nouvelle. Cependant ceux qui ont péri victimes de vos discordes ne pourront renaître à la vie, et les larmes que vos combats ont fait couler ne pourront remonter vers leurs sources; la race naissante fleurira, tandis que celle-ci a été flétrie par la soufl^rance. L'ange du bonheur ne saurait réveiller les pères dans leurs tombeaux. Tels sont les fruits de vos dissensions fraternelles. Ah ! que ceci vous soit une leçon : tremblez devant le génie du glaive, avant de le tirer du fourreau. Quand la guerre est une fois déchaînée dans 8a fureur, cette divinité cruelle ne s'arrête pas à la voix de l'homme, comme le faucon qui, du haut des airs, revient au premier signal s'abattre sur le poing du chasseur; la main céleste ne viendra pas deux fois prêter comme aujourd'hui son assistance.

LE nue.

Sire, un ange se tient à vos côtés. Où est-elle, et pourquoi ne la vois-je pas ici?

LE KOI.

Où est Jeanne? comment nous manque-t-elle dans cet heureux moment que nous lui devons ? l'auchevêque.

Sire, le loisir d'une cour oisive convient mal à cette sainte fille. Quand l'ordre de Dieu ne l'appelle pas à paraître dans l'éclat du monde, honteuse, clic évite les regards profanes du vulgaire des hommes. Lorsqu'elle n'est pas occupée des fucccs de la France, sans doute elle s'entretient avec Dieu, dont la bénédiction accompagne tous ses pas.

SCÈiNE IV.

Les Précédens, JEANNE; elle est armée, mais sans casque; ses cheveux sont ornés d'une guirlande.

LU noi.

Noble Jeanne, ne venez vous pas, comme une

prêtresse, consacrer l'union qui est votre ouvrage ?

LE DUC

Cette vierge, si terrible dans le combat, combien elle semble embellie par la paix! Ai-je tenu ma parole, Jeanne? Étes-vous contente, et vos ordres ont ils été suivis ?

JEANNE

N'en rccueiilez-vous pas la plus grande récomjiense? Maintenant vous brillez de l'éclat le plus pur. Auparavant votre gloire était semblable à un astre de terreur qui montre dans le ciel une lueur sanglante et sombre. [Elle regarde autour d'elle.) Que de nobles chevaliers sont ici rassemblés! tous les yeux brillent de joie. Je n'ai rencontré qu'un seul affligé, qui est obligé de se cacher quand les autres se réjouissent.

LE DUC

Et qui peut se croire assez coupable pour désespérer de notre bienveillance?

JEANNE

Peut-il approcher? dites, doit-il l'oser? Que la grâce soit complète; il n'est pas de réconciliation quand il reste encore quelque chose sur le cœur. Une misérable haine, quand on la laisse au fond de la coupe, convertit en poison la libation sainte. Il n'y a pas de tort si sanglant qui ne puisse obtenir aujourd'hui le pardon du duc de Bourgogne.

LE DUC

Je vous comprends, Jeanne-

JEANNE

Eh bien! ne voulez-vous pas pardonner, duc? ne le voulez-vous pas? Avancez, Duchâtel. [Elle ouvre la porte, et fait entrer Duchâtel, qui demeure éloigné. )hG Ane se réconcilie avec tous ses ennemis, et avec vous aussi, Duchâtel.

Il avance quelques pas , et cherche à lire dans les yeux du Duc.

LE DUC

Que voulez-vous de moi, Jeanne? Savez-vous bien ce que vous demandez ?

JEANNE

Un noble seigneur ouvre sa porte à tous les hôtes, et n'en exclut aucun. Pareille au firmament dont l'enceinte environne la terre entière, la clémence doit envelopper à la fois amis et ennemis; les rayons du soleil s'étendent de toutes parts dans un espace sans bornes, et la rosée du ciel vient au secours de toutes les plantes desséchées ; les bontés célestes sont générales et sans restriction.

LE DUC

Elle dispose de moi suivant sa volonté; mon cœur, comme une cire flexible, obéit à sa main.' Embrassez-moi, Duchâtel , je vous pardonne. Ombre de mon ])ère, ne t'irrite point de ce que je presse amicalement la main (jui te donna U mort; tes mânes ne me reprocheront pas d'avoir

LA PUCELLE

brisé le serment de vengeance; là-bas, dans ces demeures de l'éternelle nuit, où le cœur n'a plus de mouvement, où tout est pour toujours, rien ne peut changer : mais il en est autrement sur cette terre qu'éclairent les rayons du soleil; l'homme, la créature vivante, est la faible proie des circonstances impérieuses.

LE ROI, à Jeanne.

Pourrais-je te témoigner, noble fille, une assez naute reconnaissance? Combien tu as déjà surpassé tes promesses! Combien rapidement tu as changé mon destin i ïu m'as réconcilié avec mes amis, tu as précipité mes ennemis dans la poussière, tu as délivré mes villes du joug étranger ; toi seule as fait ces prodiges. Comment puis-je m'acquitter envers toi ?

JEANNE

Conserve toujours dans la prospérité la douceur que tu avais dans le malheur; au faîte de la grandeur, n'oublie pas que dans l'infortune tu as éprouvé ce que vaut un ami. Ne refuse ni justice ni grâce même au dernier de tes sujets ; n'est-ce pas une bergère que Dieu t'a envoyée pour libératrice? Tu réuniras toute la France sous un seul sceptre, et tu deviendras l'aïeul et la tige de princes plus grands et plus brillans de gloire que ceux qui t'ont précédé sur le trône. Ta race fleurira aussi long-temps queli- conservera des droits à l'amour de son peuple; l'orgueil seul pourra amener sa chute et du fond de ces humbles cabanes, d'où est sorti ton sauveur, un sort mystérieux menace peut-être de leur ruine tes descendans coupables.

LE DUC

Fille prophétique, qu'inspire l'Ksprit saint, dont les yeux percent l'avenir, dis-moi, qu'adviendra-t-il de ma race? doit-elle, ainsi qu'elle a commencé, accroître encore sa grandeur souveraine?

JEANNE

Duc de Bourgogne, tu t'es assis à la hauteur du trône, et ton coeur superbe aspire plus haut encore ! Tu voudrais élever jusqu'aux nues Faudacieux édifice de ta grandeur. Mais la main d'en haut va bientôt arrêter ces progrès; ne crains pas cependant la chute de ta maison, elle survivra plus brillante en la personne d'une fille, et il sortira de son sein des monarques ornés du sceptre et puissans sur les peuples ; ils régneront sur les deux empires les plus puissans du monde connu, et aussi sur un monde nouveau, que la main de Dieu tient encore caché dans les mers inconnues aux vaisseaux.

LE KOI.

Oh! parle, puisque l'Esprit saintt'éclaire! Cette union fraternelle que nous venons de renouveler unira-t-elle aussi nos derniers neveux ?

JEANNE, après un instant, de silence.

Rois et souverains, redoutez la discorde. Gardez-vous delà réveiller quand ellesommeille dans

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