SCÈNE PREMIÈRE
JEANNE, seule.
Le bruit des armes a cessé, le tumulte de -la
guerre s'wt apaisé. Aux combau sanglans ont
accédé les cbanu et les jeux; des accens joyeux
retentissent dans toutes les rues. Les temples et les autels brillent de leurs ornemens de fôtes; des arcs de verdure s'élèvent, des guirlandes ornent ces colonnes, et la vaste enceinte de la ville ne peut contenir la foule qui vient assister à cette solennité.
La PUCELLE D'ORLÉANS
Le même sentiment de joie anime tous ics cœurs, tous sont saisis de la même pensée. Ceux (ju'une discorde sanglante divisait il y a peu de temps encore, goûtent ensemble l'allégresse commune. Tout Français s'enorgueillit aujourd'hui lie ce nom ; le trône retrouve son antique splendeur. La France rend hommage au fils de ses rois.
Moi, cependant, à qui l'on doit ce beau jour, moi je ne ressens pas le bonheur universel. Mon cœur est distrait et égaré ; il fuit de cette solennité pour errer dans le camp des Anglais. C'est vers les ennemis que se portent mes regards, et je me dérobe à cette joyeuse réunion pour cacher la peine cruelle qui agite mon sein.
Qui, moi I je porte dans mon cœur l'image d'un homme ; ce cœur que remplissait la gloire céleste est troublé par un amour terrestre ! Moi, la libératrice de mon pays, la guerrière du Tout-Puissant, je brûle pour un ennemi de la France, et j'ose le dire à la face du ciel sans mourir de honte!
La musique fait entendre une mélodie douce et des sons affaiblis.
Malheur, malheur à moi ! Ces sons séduisent mon oreille; chacun me fait entendre sa voix, me rappelle son image comme par enchantement. Ah! que le bruit des armes revienne affermir mou cœur; que le cliquetis des lances au milieu de la fureur des combats vienne me rendre mon courage.
Mais ces doux sons, ces voix mélodieuses s'emparent de mon cœur. Toutes les forces de mon âme s'affaiblissent par degré, et s'évanouissent en faisant couler de mes yeux des larmes mélancoliques.
Elle se tait un moment, puis reprend avec plus de vivacité.
Devais-je donc l'égorger? Et le pouvais-je après que mes yeux ont rencontré les siens? L'égorger ! Ah ! plutôt enfoncer dans mon sein l'acier homicide. Suis-je donc coupable pour n'avoir pas été inhumaine? la compassion est-elle une faute devant Dieu? La compassion! et l'écoutais-tu cette voix de la compassion et de Thumanité, quand ton épée immolait les autres victimes? Pourquoi ne s'est-elle pas fait entendre pour ce malheureux Gallois, ce tendre enfant qui te conjurait pour sa vie? 0 astuce du cœur! tu veux mentir à la lumière éternelle. Non, ce n'est pas à la voix de la pitié que tu as obéi.
Pourquoi ai-je vu ses yeux? Pourquoi ma yue a-t-elle rencontré les traits de son noble visage? Ah! malheureuse, tout mon crime vient d'un regard. Dieu t'avait choisie comme un aveugle instrument de sa puissance; tu devais lui obéir aveuglément. Tu as voulu voir, Dieu a retiré son bras protecteur, et tu es tombée dans les liens de l'enfer.
Les flûtes font entendre des sons tranquilles et tendres.
Humble houlette, ah ! pourquoi t'ai-je quittée
pour prendre le glaive? Chêne sacré, pourquoi ai-je entendu le murmure de tes feuilles agitées? Divine reine des deux, pourquoi t'es-tu montrée a ma vue ? Reprends ta couronne, reprends-la, je ne puis la mériter.
Hélas! j'ai vu les cieux ouverts, les bienheureux se sont laissé voir à mes yeux, et cependant mes désirs se portent vers la terre et non pas vers le ciel. Ah! pourquoi ai-je été chargée de cette terrible mission? Pouvais-je endurcir un cœur que le ciel a créé sensible?
Puisque tu voulais, ô mon Dieu, manifester ta puissance, tu devais choisir ceux qui, exempts de péché, siègent dans la demeure éternelle; tu devais envoyer un de tes esprits purs, immortels, qui ne sont point émus, qui ne sont point attendris ; mais fallait-il choisir une tendre fille, une bergère au faible cœur?
Que m'importaient le sort des combats et les discordes des rois? Tranquille et innocente, je conduisais mes agneaux sur le sommet de la montagne. Tu m'as entraînée au milieu de la cour et des palais orgueilleux des princes, où je devais me rendre coupable. Hélas ! tel n'eût pas été mon choix.
SCÈJNE II.