‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 210 sur 637 · AGNÈS, JEANNE · texte numérisé non relu

AGNÈS, JEANNE

Agnès entre avec une vive émotion ; dès qu'elle aperçoit Jeanne , elle court à elle et la presse dans ses bras ; puis réfléchissant , elle se met à cenoux devant elle.

AGNÈS

Oui, oui, ainsi prosternée devant toi.

JEAisNE veut la relever.

Relevez-vous, vous oubliez qui vous êtes et qui je suis.

AGNÈS

Non, laisse-moi à tes pieds, c'est l'excès de ma joie qui m'y précipite. Mon cœur trop plein a besoin de s'épancher devant Dieu, et j'adore en toi celui qui est invisible à mes yeux. N'cs-tu pas l'ange qui a conduit mon roi à Reims et qui orne son front de la couronne? Ce que je n'aurais pas osé même rêver dans mes songes est accompli ; la pompe du couronnement s'apprête, le roi a revêtu ses ornemens solennels. Les pairs et les grands du royaume sont rassemblés, ils portent la couronne et tous les signes de la royauté. La foule du peuple afûue vers l'antique cathédrale, le son des cloches se mêle aux chants d'allégresse. Ah ! pourrai-je supporter tant de bonheur ! {Jeanne la relève doucement. Agnès s'ar rête un instant, elle examine les yeux de Jeanne.) Cependant tu demeures toujours sérieuse et se vère. Tu répands le bonheur, et tu ne saurais le partager ; ton cœur reste froid, tu ne ressens pas notre plaisir; tu as entrevu la gloire céleste, tu

ne peux être émue des joies de la terre. (Jeanne saisit vivement la main d'Agnes, mais l abandonne tout de suite après.) Ah! pcux-tu ôlre femme cl n'ilrc point sensible! Dépouille celte armure, la guerre est maintenant finie; entre dans une condition plus paisible. Mon cœur, qui veut le chérir, s'éloigne timidement de loi tant qu'il le voit semblable à l'austère Pallas.

JEANNE

Qu'exigez-vous de moi?

AGNÈS

Désarme-loi, laisse ton armure; l'acier qui couvre ton sein épouvante l'amour. Redeviens une femme, et tu aimeras.

JEANNE

Me désarmer maintenant! maintenant, non.

J'offrirai dans les combats mon sein désarmé aux coups de la mort! Mais aujourd'hui! Ah! qu'un triple airain me défende contre vos fêtes, contre moi-même.

AGNÈS

Dunois t'aime; son noble cœur, qui n'avait encore chéri que la gloire et la vaillance, brûle pour loi d'un amour pur. Ah ! qu'il est doux de se voir aimée d'un héros! qu'il est plus doux encore de l'aimer !

Jeanne détourne la tôte avec un air d'éloignement.

Le hairais-lu ? Non , tu peux ne pas l'aimer, mais tu ne saurais le haïr. On ne déteste que celui qui veut vous arracher à ce que vous aimez, et toi tu n'aimes point. Ton cœur est calme, peutêtre même insensible.

JEANNE

Ah ! plaignez-moi, pleurez sur mon sort.

AGNÈS

Qui peut manquer à ton bonheur? Tu as rempli tes promesses, la France est délivrée; tu as conduit par une marche victorieuse le roi jusqu'à Heims; un peuple ivre de joie te paye le tribut de gloire qui t'est dû. l'on nom et les louanges remplissent tous les discours, lu es la divinité de cette fête , et le roi lui-même avec sa couronne a un triomphe moins brillant que le tien.

Ah ! que ne puîs-je me cacher au fond des entrailles de la terre !

AGNÈS

Que veux-tu dire? quel étrange sentiment! Qui donc osera lever les yeux aujourd'hui , si tes regards s'humilient vers la terre? Ce serait à moi à rougir, à moi qui suis si petite devant loi, qui suis si loin d'atteindre à celle àme héroïque et sublime l dois je le révéler toute ma faiblesse? Ce n'csl ni la gloire de mon pays, ni la splendeur renouvelée du trône, ni la joie du peuple, ni les chants de victoire qui occupent mon faible cœur : un seul sentiment le rem|)lit tout entier et ne laisse aucun espace pour d'autres pensées.

THÉÂTRE DE SCHILLER

Celui que Ion révère, celui que le peuple ac-

cueille par ses acclamations, celui qui va être béni, celui pour qui on a répandu ces fleurs, celui-là est à moi, c'est celui que j'aime.

JEANNE

Ah ! vous êtes heureuse ; jouissez de votre bonheur. Vous aimez l'objet que tout aime autour de vous; vous osez ouvrir voire cœur, dire tout haut ce que vous ressentez, sans craindre les regards des hommes. Celte fête de la France, c'est la fête de votre amour : ce peuple innombrable qui se presse dans les murs de la ville, il partage votre amour et le sanctifie. C'est pour vous qu'il pousse des cris de joie, c'est pour vous qu'il tresse des guirlandes ; vous êtes dans un doux accord avec la joie commune. Vous chérissez celui qui, semblable au soleil, répand sur tous le bonheur; et tout ce que vous voyez vous semble brillant de votre amour.

AGNÈS, la pressant dans ses bras.

Oh! les discours m'enchantent; tu me comprends tout entière. Oui, je t'ai méconnue; tu connais l'amour : ce que j'éprouve tu l'exprimes avec force. Mon cœur n'éprouve plus de crainte et de timidité, il s'épanche avec confiance dans le tien.

JEANNE, s'arrachant vivement de ses bras.

Laissez-moi : éloignez-vous de moi; craignez de vous souiller en m'approchant. Allez, soyez heureuse, et laissez-moi ensevelir dans une nuit profonde mon malheur, ma honte et mon effroi.

AGNÈS

Tu m'effraies, je ne le comprends plus, si même j'ai pu jamais te comprendre : à mes yeux, tu as toujours été enveloppée d'une profonde obscurité. Qui pourrait concevoir maintenant ce qui alarme la sainteté de ton cœur cl les scrupules de ton âme pure?

JEANNE

C'est vous qui êtes pure, c'est vous qui êtes sainte. Si vous pouviez lire au fond de mon âme. vous repousseriez en frissonnant une femme ennemie et parjure. •

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