‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 226 sur 637 · RAYMOND, JEANNE · texte numérisé non relu

RAYMOND, JEANNE

JEANNE, d'un ton résigné et doux.

Tu le vois, la malédiction me suit. Tous fuient devant moi. Songe à toi, et laisse-moi aussi.

RAYMOND

Moi, vous abandonner en ce moment ! Et qui serait votre guide?

JEANNE

Eh! n'ai-je pas un guide? N'as-tu pas entendu le tonnerre gronder sur moi ? mon destin me conduit ; ne t'inquiète pas, j'arriverai au but sans avoir à le chercher.

RAYMOND

Où voulez-vous aller ? Là sont les Anglais, qui ont juré d'exercer sur vous une vengeance sanglante; là sont nos Français, qui vous ont proscrite et chassée.

JEANNE

Rien ne peut me frapper qui ne soit inévitable.

RAYMOND

Qui pourvoira à votre nourriture? qui vous défendra contre les animaux sauvages, contre la férocité des hommes? qui vous soignera quand vous serez malade et misérable?

JEANNE

Je connais toutes les plantes, toutes les racines- J ai appris de mon troupeau à distinguer celles qui sont salutaires et celles qui sont nuisibles- je me guiderai sur le cours des étoiles ou sur la marche des nuages ; j'écouterai le bruit des fontaines pour les découvrir : l'homme a besoin de peu et la nature lui donne beaucoup.

RAYMOND lui prend la main.

Et ne voulez-vous pas rentrer en vous-même vous réconcilier avec Dieu, retourner avec repentir dans le sein de notre divine Église?

JEANNE

Et toi aussi, tu me crois coupable de cet affreux péché!

RAYMOND

Puis-je autrement penser? Ce silence n'était-il pas un aveu ?

Toi qui m'as suivie dans ma misère, toi le seul être qui me soit resté fidèle, toi qui t'es attaché a moi quand le monde entier me repoussait, tu as pensé que j'étais une réprouvée, que j'avais renié mon Dieu ! ( lîaymond se tait. ) Ah ! ce coup m'est rude.

RAYMOND, surpris.

Quoi ! vous ne seriez point en effet une magicienne ?

JEANNE

Moi, une magicienne!

RAYMOND

Et toutes ces merveilles, vous les auriez accomplies par la sainte puissance de Dieu?

JEANNE

Et par quel autre moyen?

RAYMOND

Et vous êtes restée muette à cette I ; nrrible accusation ! Vous parlez maintenant; et devant le roi, quand il importait de répondre, vous avei gardé le silence.

JEANNE

Ce silence était une soumission au destin que Dieu mon maître faisait peser sur moi.

RAYMOxND.

Vous n'avez pu rien répondre à votre père.

Puisque ce coup venait de mon père, c'est que Dieu l'avait ordonné. C'est une épreuve imposée par sa main paternelle.

RAYMOND

Le ciel lui-même a témoigné que vous étiez coupable.

JEANNE

Le ciel parlait, je devais donc me taire.

RAYMOND

Comment! vous pouviez d'un seul mot vouf

THÉÂTRE DE SCHILLER

jusUrier. et vous avez laissé le monde dans celle déplorable erreur!

JEANNE

Il n'y a point d'erreur : ce devait être dans mon sort, c'était l'ordre d'en-haut.

RAYMOND

Quoil vous auriez injustement supporté cet affront, et pas une plainte ne serait sortie de votre bouche! Dans quelle surprise vous me jetez! Je demeure interdit , je suis bouleversé jusqu'au fond du cœur. Oh! que j'ajoute volontiers foi à vos discours! qu'il m'était cruel de vous croire coupable! Cependant je crois rêver quand je songe qu'une àme humaine a pu souffrir une aussi horrible douleur cl se taire.

Aurais-je mérité d'être l'envoyée du Seigneur, si je n'avais pas aveuglément respecté sa volonté? Je ne suis pas si misérable que tu crois. Je souffre le besoin , mais dans la condition où je suis née, ce n'est pas un malheur. Je suis proscrite et bannie; mais dans ce désert j'ai pu enfin me reconnaître. Quand j'étais environnée de l'éclat de la gloire, mon cœur était agité par mille combats; quand je paraissais à la plupart des hommes digne d'être enviée, c'est alors que j'étais plus malheureuse; maintenant je suis guérie. Cette tempête qui semblait menacer la nature de sa fin a fait mon bonheur, elle a purifié la terre et mon cœur. Je me sens paisible. Qu'importe ce qui adviendra? je ne sens plus en moi aucune faiblesse.

RAYMOND

Venez, venez, hâtons-nous; allons proclamer à toute la terre que vous n'êtes point coupable.

JEANNE

Celui qui permit cette erreur saura bien la dissiper. Quand le terme de leur maturité est arrivé, les fruits du destin tombent sur la terre. Un jour viendra qui rétablira la pureté de ma gloire. Ceux qui me proscrivent et me condamnent s'apercevront alors de leur injustice, et répandront des larmes sur mon sort.

HAYUOND.

Dois-je donc me résigner au silence jusqu'au moment où le destin...

JEANNE. Elle prend doucement Raymond par la main.

Tu ne vois que ce qui est dans l'ordre de la nature; tes regards sont arrêtés par une enveloppe terrestre; mais moi j'ai vu de mes yeux les choses immortelles; il ne tombe pas un cheveu de la têic de l'homme que ce ne soit par la volonté de Dieu. Vois-tu ce soleil qui descend du ciel vers l occident? De même que demain il doit reparaître dans son éclat; de même, et non moins certainement, le jour de la vérité arrivera, sans que rien puisse le retarder.

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