‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 239 sur 637 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ANNA KENNEDI, nourrice de la reine d'Ecosse, est engagée dans un vif débat avec le chevalier PAULET, qui veut ouvrir une armoire. DRU-

, GEON DRURY tient un levier de fer.

KENNEDI.

Que faites-vous, sir Paulct ? Quelle nouvelle indignité! laissez celte armoire.

PAULET

D'où viennent ces joyaux? On les a jetés de cette tour pour tenter la foi du jardinier. — Maudites ruses des femmes! — Malgré ma vigilance et mes soigneuses recherches, encore des richesses, encore des trésors cachés! {Il enfonce l'armoire.) D'autres doivent encore être renfermés au même lieu.

KENNEDI.

Téméraire, retirez-vous ; cette armoire renferme tes secrets de ma maîtresse.

PAULKT.

C'est cela même que je cherche.

Il tire des papiers de l'armoire.

KBN.NBDI.

Ce sont des papiers iiisignifians. — Quelques écrits sans ohjet, fruits des tristes loisirs de la prison.

PAULET

C'est dans roislvcté que naissent les mauvaises pensées.

KBMNBPI.

Ceui-cl sont écrits en français.

PAULET

Ils en sont d'autant plus suspects. — C'est la langue des ennemis de l'Angleterre.

KENNEDI.

Voilà des projets de lettres pour la reine d'Angleterre.

PAULET

Je les remettrai. — Mais que vois- je briller ? {Il a poussé un ressort secret, et il tire d'un tiroir caché un joyau brillant.) C'est un bandeau royal, orné de pierreries et formé de fleurs de lis françaises. — Mets-leen sûreté, Drury, et joins-le aux autres.

Drury s'en va.

KENNEDI.

Oh ! que d'outrages et de violences il nous faut supporter!

PAULET

Tant qu'elle possédera quelque chose , elle pourra nuire, car tout devient une arme entre ses niciins.

Ah! seigneur, soyez bon, ne lui enlevez pas ce dernier ornement de son existence. Son désespoir est parfois adouci par la vue de ce signe d'une ancienne royauté ; c'est le seul qui ne lui ait pu ^ été arraché.

PAULET

Il est en des mains sûres, et il vous sera certainement remis quand il en sera temps.

KENNEDI.

Qui croirait, en voyant ces murs dépouillés, auune reine y fait son séjour? où est le dais qui

MARIE STUART

s'élevait au-dessus de son trône? Hélas! ses pieds délicats marchent sur ce pavé de pierre ! Sa table est servie d'un étain grossier que dédaignerait la moindre dame.

PAOLET.

C'était ainsi qu'à Sterlyn était servi son époux, tandis qu'elle donnait dans des vases d'or de* festins à ses amans.

KENNEDI.

On nous refuse jusqu'à un miroir.

PAULET

En regardant son image avec vanité, elle conserve toujours de l'espoir et de l'audace.

KENNEOr.

Elle n'a point de livres pour occuper les loisirs de son esprit.

PAULET

On lui a laissé la Bible, qui enseignera la vertu à son cœur.

KENXEDI.

On lui a enlevé même son luth.

PAULET

Il lui servait à redire des chants d'amour.

KENNEDI.

Est-ce là le sort qui attendait celle qui fut reine dès le berceau, celle qui fut élevée avec tant de délicatesse au milieu de la cour de Médicis, où elle croissait parmi tous les plaisirs? N'est ce pas assez de lui ravir sa puissance? devrait-on lui envier les moindres jouissances? Lorsqu'il est en proie à un grand malheur, un grand cœur sait se retftuver, mais il souffre de se voir privé des moindres choses qui peuvent embellir la vie.

PAULET

Son cœur se remplissait par-là de vaines pensées. Qu'elle descende en elle-même et se livre au repentir; qu'elle déplore dans le malheur et l'abaissement une vie de volupté et de désordre.

KENNEDI.

Si elle se reporte vers les années d'une jeunesse fragile, elle n'en doit compte qu'à Dieu et à son cœur; personne n'a le pouvoir de la juger en Angleterre.

Elle sera jugée aux lieux où elle a été coupable.

KE.NNEDI.

Elle n'a pu être coupable en Angleterre, elle n'y a vécu que chargée de fers.

PAULET

Cependant elle sait encore, sous le poids de ses fers, exercer son influence dans le monde, allumer dans le royaume les brandons de la guerre civile, et diriger le poignard des assassins contre notre reine, que Dieu puisse protéger! Du milieu de ces murailles n'a-t-clle pas su exciter la scélératesse de Parry et de Babington à tenter un exécrable

régicide? Ces barreaux ont-ils pu l'empêcher de séduire le noble cœur de Norfclk? La hache du bourreau a fait tomber la tête de l'homme le plus estimé de l'Angleterre; et cet exemple déplorable a-t-il épouvanté les insensés qui se disputaient l'honneur de se précipiter dans l'abîme pour elle? Les échafauds ne sont-ils pas sans cesse baignés du sang des victimes qui se dévouent à elle? el il en sera ainsi jusqu'au moment où son sang luimême y aura coulé. Ah ! maudit soit le jour où lé rivage hospitalier de notre île a reçu cette nouvelle Hélène !

KENNEDI.

Dieu, quelle hospitalité elle a reçue de l'Angleterre! L'infortunée, depuis le jour où elle mit lé pied sur cette terre, pour y venir comme suppliante et fugitive implorer le secours d'une parente, elle s'est vue, contre le droit des gens et la dignité des rois, retenir dans une étroite prison. Là, elle a consumé tristement les belles années de sa jeunesse ; et maintenant, après avoir éprouvé tout ce que la prison a de plus cruel, elle est, comme un criminel vulgaire, traduite devant un tribunal pour y être outrageusement interrogée et accusée. Une reine !

PAULET

Elle est venue dans cette contrée, poursuivie par son peuple, chassée du trône, et flétrie par le meurtre et par le crime ; elle avait conjuré contre le bonheur de l'Angleterre; elle avait voulu ramener les persécutions sanglantes des Espagnols et de Marie, rétablir la religion catholique et nous livrer aux Français. Pourquoi a-t-elle refusé de souscrire la convention d'Edimbourg, de renoncer à ses prétentions sur l'Angleterre, et de s'ouvrir ainsi d'un seul mot les portes de sa prison? Elle a préféré les fers et l'infortune plutôt que de renoncer au vain éclat de quelques titres; et pourquoi a-t-elle eu cette obstination? C'est qu'elle se confiait à ses complots, à ses détestables artifices, et que par ses trames criminelles elle espérait du fond de sa prison conquérir toute l'Angleterre.

KENNEDI.

Vous raillez, sir Paulet; à la dureté vous ajoutez l'amère dérision. Comment aurait-elle pu concevoir de tels rêves, celle qui est ensevelie vivante entre des murs, à qui aucune parole de consolation, aucune voix amie n'a pu parvenir de sa chère patrie ici, qui depuis long-temps n'a aperçu d'autres visages humains que celui de ses geôliers au front sinistre, qui depuis le moment où notre nouveau gardien, votre farouche parent, est entré ici, se voit chaque jour entourée de nouveaux verroux?

PAULET

Il n'est point assez de verroux pour se garder de ses ruses. Sais-je si pendant mon sommeil ces barreaux n'ont pas été limés, si ces voûtes, si ces murs solides en apparence, n'ont pas été creusés pour donner passage à la trahison? Aht quel

THEATRE DE SCHILLER

emploi maudit m'a été confié ! il me faut veiller sans cesse contre des artiQccs médités sans cesse. La crainte trouble mon sommeil, et me fait errer durant la nuit comme une âme en peine, pour m'assurer de la force des verroux et de la fidélité des gardiens. Je vois arriver chaque matin en tremblant que mes craintes ne se trouvent réalisées. Cependant, grâce au ciel, j'espère que la fin de ceci approche, car j'aimerais mieux veiller sans cesse à la porte de l'enfer pour y retenir la troupe des damnés, que de garder plus long-temps cette reine artificieuse.

KKNNEDl. *

Elle vient ici.

PAULET

Le crucifix à la main, l'orgueil et le péché dans le cœur.

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