‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 240 sur 637 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

Les PaÉcÉUKN!?; M.*kRIE, avec un voile et un crucifix à la main.

KENNEDi, allant à sa rencontre, 0 reine ! on nous foule aux pieds ; la tyrannie et la rigueur ne connaissent plus de bornes: chaque jour apporte une nouvelle souffrance, un nouvel affront à celle dont la tète fut couronnée.

Calme-toi, Anna. Eh bien! dis-moi, qu'est-il arrivé de nouveau ?

KEIVNEDI.

Voyez, l'armoire a été enfoncée. Il a saisi vos papiers, et ce dernier trésor que notre courage avait sauvé, cet unique reste de votre parure nuptiale de France. Vous êtes maintenant entièrement dépouillée, il ne vous reste plus rien de la royauté.

MAHIE.

Console-loi, Anna, ce ne sont point ces vains ornemens qui font de moi une reine : on peut nous abattre, mais jamais nous dégrader. J'ai depuis long-temps appris ici à souffrir beaucoup, je puis encore endurer cela. Sir Paulet, vous avez arraché par la violence ce que je vous aurais volontiers livré de plein gré. Parmi ces papiers se trouve une lettre pour ma sœur la reine d'Angleterre; donnez-moi votre parole que vous la remettrez fidèlement à elle même, et non pas entre les mains du perfide Burleigb.

PAULET

Je penserai à ce que j'ai à faire.

MAHIE.

Voulez-vous en savoir le contenu, sir Paulet? Je demande dans cette lettre une grande faveur, une entrevue avec la reine elle-même, avec elle que mes yeux n'ont jamais encore aperçue. On m'a traduite devant un tribunal d'hommes que je ne puis reconnaître pour mes pairs, aux(|ucls je ne puis accorder aucune confiance. Elisabeth est

de ma famille, de mon rang, de mon sexe: c'est à elle seule, comme sœur, comme reine, commj femme, que je puis me confier.

Madame, vous avez très-souvent confié votre sort et votre honneur à des hommes qui étaient bien moins dignes de votre estime.

MAltlE.

Je demande encore une seconde faveur, qu'il serait inhumain de me refuser. Depuis long-temps je suis privée dans cette prison des consolations de la religion, du bienfait des sacremens ; et celle qui m'a ravi le trône et la liberté, celle qui menace ma vie elle-même, ne voudra pas me fermer les portes du ciel.

PAULET

Le chapelain du château se rendra à vos souhaits.

MARIE, l'interrompant vivement.

Je ne veux rien de ce chapelain ; c'est un prêtre de ma religion que je demande : je voudrais aussi qu'un écrivain, qu'un notaire vint recevoir mes dernières volontés. Les chagrins, les rigueurs de la captivité dévorent ma vie; mes jours sont comptés; et dans mes craintes il me semble que je touche à la mort.

PAULET

Vous faites bien de vous attacher à des pensées qui conviennent à votre situation.

MARIE

Sais-je si une main rapide ne viendra pas hâter l'effet prolongé du malheur? Je veuf faire mon testament; je veux disposer, suivant ma volonté, de ce qui m'appartient.

Vous en avez la liberté ; la reine d'Angleterre ne veut pas s'enrichir de vos dépouilles.

MARIE

On m'a séparée de mes femmes et de tous mes autres serviteurs. Où sont-ils? quel est leur sort ? Je puis facilement me passer de leurs services, mais je ne serai pas tranquille tant que je pourrai craindre que mes fidèles serviteurs soient dépouillés et souffrans.

PAULET

On a pris soin.de vos serviteurs.

Il veut sorlir.

MARIE

Vous vous retirez, sir P.iulet; vous me laissez encore une fois sans soulager du tourment de l'incertitude mon cœur plein d'angoisse et d'épouvante. Je suis, grâce à votre surveillance active, séparée du monde entier; aucune nouvelle ne peut pénétrer jusqu'à moi à travers les murs de ma prison: mon sort est entre les mains de mes ennemis. Un mois long et pénible s'estdéjà écoulé depuis que quarante commissaires sont venus me surprendre dans ce château, y ont érigé sur-lechamp, avec une précipitation indécente, un tri-

MARIE STUART

bunal où j'ai été amenée sans préparation, sans Je secours d'aucun avoCat, contre toute espèce de justice régulière. J'y ai été soudainement interrogée sur d'horribles et artificieuses accusations, au milieu de ma surprise et de mon trouble, sans avoir le temps de recueillir mes souvenirs, lis arrivèrent ici comme de terribles fantômes, et disparurent de même : depuis ce jour chaque boucheest muette pour moi. Je cherch'e en vain à lire dans les regards si mon innocence, si le zèle de mes amis a prévalu, ou bien les perfides con-

ils de mes ennemis. Rompez enfin ce silence, ( t, laissez-moi savoir ce que je puis espérer, ce que je dois craindre.

PAULET, après un instant de silence.

Songez à régler votre compte avec le ciel.

MARIE

Je me confie à sa miséricorae, sir Paulet ; et j'espère aussi en la bonté de ma cause, même auprès de mes juges terrestres.

PAULET

Justice vous sera faite, n'en doutez pas.

MARIE

Mon procès serait-il achevé?

PAULET

Je l'ignore.

MARIE

Suis-je condamnée ?

PAULET

Je ne sais rien, madame.

MARIE

On aime à agir rapidement ici. Serai-je livrée aux bourreaux aussi soudainement que je l'ai été aux juges?

Pensez toujours qu'il en est ainsi; ils vous surprendront dans une meilleure disposition, à supposer qu'il en soit ainsi.

MARIE

Rien ne peut m'étonner, sir Paulet; je sais quelle sentence le tribunal de Westminster, entraîné par la haine de Rurleigh et les intrigues de Haltton, peut oser porter: je sais aussi ce que la reine d'Angleterre est capable de faire.

PAULET

Les rois d'Angleterre n'ont égard qu'à leur conscience et au parlement : ce que la justice a prononcé, la puissance l'exécutera sans crainte à

1 face de tout l'univers.

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