‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 252 sur 637 · ELISABETH, LEICESTER, BURLEIGH, TALBOT · texte numérisé non relu

ELISABETH, LEICESTER, BURLEIGH, TALBOT

La reine s'assied.

BURLEIGH

Glorieuse reine, vous couronnez aujourd'hu les souhaits les plus ardents de votre peuple; pour la première fois nous pouvons jouir entièrement des jours heureux que nous \ous devons, car nous n'avons plus à considérer en frémissant un avenir oragRux. Cependant la nation a encore un regret qui l'afllige : il est une victime que toutes les vois demandent. Accomplissez aussi ce vœu, et que ce jour fonde à jamais le bonheur de l'Angleterre.

ELISABETH

Que désire encore mon peuple? Parlez, mylord.

BURLEIGH

Il demande la tête de Marie Stuart. Si vous voulez assurer à votre peuple le précieux trésor de la liberté et la lumière si chèrement achetée de la vraie religion, il faut que Marie n'existe plus. Pour que nous cessions de trembler sans cesse pour votre vie adorée, il faut que votre ennemie périsse. Vous savez que tout votre royaume n'est pas soumis à la même opinion, et que l'idolâtrie romaine compte encore dans cette île beaucoup d'adorateurs secrets. Tous nourrissent des pensées hostiles, leurs cœurs se tournent vers cette fllle des Stuarts, et ils ont des intelligences avec les Lorrains, ces irréconciliables ennemis de votre nom. Ce parti vous a juré, dans sa fureur, une guerre implacable, et ils combattent avec des armes perfides et infernales. C'est à Reims, siège de l'archevêque de Lorraine, que sont forgés ces traits ; c'est là qu'on enseigne le régicide ; c'est delà que sont envoyés sans cesse dans cette île des émissaires, enthousiastes dévoués qui se cachent sous toute sorte de déguisemens. Voici déjà ktroisième assassin qui est parti de là, et ce gouffie vomira sans fin de nouveaux ennemis secrets. C'est dans le château de Fotheringay qu'habite la furie qui anime cette éternelle guerre; c'est elli' qui embrase ce royaume avec le flambeau de l'amour; c'est pour elle, c'est à cause des espérances flatteuses qu'elle sait donner, que la jeunesse so dévoue à une mort assurée. La délivrer, tel est Kprétexte; la placer sur votre trône, tel est le but de ces complots. Car cette maison de Lorraine ne reconnaît pas vos droits sacrés; ils vous traitent d'usurpatrice couronnée par la fortune seulement. C'étaient eux qui avaient persuadé à cette insensée de prendre le titre de reine d'Angleterre. Aucune paix n'est à espérer avec cette maison. Vous devez, ou frapper le coup, ou le recevoir. Sa vie est votre mort, et sa mort votre vie.

MARIE STUART

ELISABETH

Mylord, vous vous acquittez d'un devoir cruel. Je connais la pureté de votre zèle empressé ; je sais qu'une sagesse sincère parle par votre bouche. Cependant cette prudence, qui exige de verser du sang, m'est odieuse au fond du cœur. Proposez des conseils plus doux, mylord Shrewsbury, ditesnous votre opinion.

TALBOT

Vous donnez de justes louanges au zèle qui anime le cœur de Burleigh. Et moi aussi, bien que ma bouche s'exprime avec moins d'éloquence, un cœur non moins fidèle bat dans ma poitrine. Puissiez-vous vivre long-temps, reine, faire la joie de votre peuple et lui assurer long-temps le bonheur de la paix ! Jamais, depuis qu'elle est soumise à ses rois, cette île n'a vu des jours aussi heureux. Mais s'il lui fallait jamais acheter son bonheur aux dépens de sa gloire, ah! puissent les yeux de Talbot se fermer le jour où il en serait ainsi !

ELISABETH

Dieu nous préserve de souiller notre gloire!

TALBOT

En ce cas, il vous faudra chercher un autre moyen pour sauver le royaume, car l'exécution de Marie Stuart est un moyen injuste. Vous ne pouvez prononcer la sentence de celle qui n'est pas votre sujette.

ÉtISABETH.

Ainsi mon conseil" d'Ëtat et mon parlement se sont trompés ; ainsi toutes les cours de justice du royaume sont dans l'erreur quand unanimement elles me reconnaissent ce droit?

TALBOT

La pluralité des voix n'est pas une preuve de la justice : l'Angleterre n'est pas le monde ; votre parlement ne représente pas toutes les générations humaines. L'Angleterre d'aujourd'hui n'est pas plusl'Angleterrede l'avenir qu'elle n'est celle des temps passés ; les affections changent de cours, et les flots mobiles de l'opinion s'élèvent et s'abaissent tour à tour. Ne dites pas qu'il vous faut obéir à la nécessité et aux instances de votre peuple. Dès que vous le voudrez, à chaque instant vous pourrez éprouver que votre volonté est libre. Tentez, déclarez que vous avez horreur du sang, que vous voulez sauver la vie de votre sœur ; montrez à ceux qui vous ont donné d'autres conseils une véritable indignation, et bientôt vous verrez cette nécessité s'évanouir et cette justice devenir une injustice. Vous-même devez prononcer, vous seule. Vous ne pouvez vous appuyer sur ce roseau mobile et flexible. Livrez-vous avec confiance à votre bonté. Dieu n'a pas placé la sévérité dans le sensible cœur des femmes; et les fondateurs de cet empire, en permettant que les rênes de l'Etat fussent confiées aux mains des femmes, ont fait voir que les rois de cette con-

trée ne devaient point mettre leur vertu dans la sévérité.

ELISABETH

Le comte de Shrewsbury est un zélé défenseur de l'ennemie du royaume et de moi ; je préfère les conseils dictés par le dévouement à mes intérêts.

TALBOT

Peut-on lui envier un défenseur, quand personne n'ose parler pour elle et s'exposer au poids de votre colère? Ah! permettez à un vieillard qui, sur le bord de la tombe, ne peut plus être guidé par aucun motif terrestre, de secourir celle qui est abandonnée ; qu'il ne soit pas dit que dans votre conseil d'Etat la passion et l'intérêt personnel seuls ont élevé la voix, et que la pitié est restée muette. Tout s'est conjuré contre elle. A'ousmême n'avez jamais vu son visage, et rien dans votre cœur ne parle pour une étrangère. Je ne prétends pas la justifier de ses fautes : on dit qu'elle a consenti au meurtre de son époux. Il est vrai du moins qu'elle a épousé le meurtrier :*■, c'est un grand crime; mais cela s'est passé au \ milieu d'un temps sinisire et déplorable, parmi les cruels déchiremens d'une guerre civile. Elle se voyait, dans sa faiblesse, pressée vivement par des vassaux insoumis, elle s'est jetée dans les bras de celui qui montrait le plus de force et de caractère. Qui sait par quels artifices on a triomphé d'elle? car la femme est un être fragile.

l^LISABETH.

La femme n'est point un être faible : le sexe a produit des âmes fortes. Je ne veux pas qu'en ma présence on parle de la faiblesse des femmes.

TALBOT

Le malheur a été pour vous une école sévère. La vie ne se montra pas à vous d'abord sous un aspect riant. Vous ne portiez pas vos regards sur la perspective d'un trône, mais sur un tombeau ouvert devant vos pas. C'est à Woodstock, dans l'obscurité d'une prison, que Dieu, protecteur de cette terre, a formé votre âme par l'adversité. Là aucun flatteur ne s'empressait vers vous; loin du vain tumulte du monde, votre esprit apprit de bonne heure à se recueillir, à rentrer en luimême par la méditation, et à apprécier les véritables biens de cette vie. Dieu n'a pas donné cet avantage à l'infortunée : encore enfant, elle fut transplantée en France dans une cour où régnaient la légèreté et les plaisirs frivoles. Là, dans l'ivresse continuelle des fêtes, elle ne put entendre la voix sérieuse de la vérité; elle se laissa éblouir par des vices brillans, et elle fut entraînée dans le torrent du désordre. Elle avait en partage les vains dons de la beauté; par ses attraits elle brillait par-dessus toutes les femmes, et ses charmes non moins que sa naissance...

JÉLISABETH.

Revenez à vous, mylord Shrewsbury ; peiiseï que nous siégeons ici pour des affaires sérieuses : les charmes qui inspirent une telle chaleur à un

vieillard doivent ôtre incomparables. Mylord Leir.eister, vous seul gardez le silence ; ce qui excite l'éloqucMCC de mylord Shrcwsbury vous ferme-t-il la bouche?

LEICESTEU.

Je demeure muet d'étonnement en voyant de quelles terreurs on vient vous entretenir, en voyant les chimères qui agitent le peuple crédule dans les rues de Londres, troubler le calme dans votre conseil et occuper sérieusement des hommes sages. Je reste saisi de surprise, je l'avouerai, de ce que la souveraine dépouillée de l'Ecosse, qui n'a pas su se maintenir sur son propre trône, qui est la fable de ses vassaux, que son royaume a rejetée, est, du fond de sa prison, un objet d'épouvante pour vous. Au nom du ciel! qui peut la rendre redoutable? seraient-ce les prétentions qu'elle a sur ce royaume et le refus que font les Guise de vous reconnaître pour reine? Ft que peut faire l'opposition des Guise contre les droits que la naissance vous a donnés, que la volonté du parlement a confirmés? N'at-elle pas été tacitement exclue par les dernières volontés de Henri? et l'Angleterre, qui a le bonheur de jouir des lumières de la réforme, irat-elle se jeter dans les bras d'une reine papiste? Abandonnera t-clle vous, sa souveraine adorée, pour la meurtrière de Darniey? Que prétendent ces hommes inquiets qui, pendant que vous vivez encore, vous alarment sur votre héritier? Il semble qu'ils ne puissent pas vous donner un époux assez vite, tant ils craignent pour l'État et pour l'Eglise! Kl n'ôtes-vous donc pas dans la force et dans la (leur de la jeunesse, tandis qu'elle chaque jour la flétrit et l'entraîne au tombeau? Par le ciel! vous pourrez pendant bien des années encore passer sur sor. tombeau sans qu'il vous soit nécessaire de l'y précipiter.

BURLEIGH

Lord Leiccster n'a pas toujours été de cette opinion.

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