‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 266 sur 637 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Liîs PuKCÉDENs; ELISABETH, LE COMTE DE LEICESTER; Suite.

ELISABETH, à Leicester.

Comment se nomme ce lieu?

LEICESTEK.

Le cliàteau de Fotheringay.

ELISABETH , à Talhot.

Que ma suite parte et me devance à Londres. Le peuple se porte avec trop d'empressement sur ma route, cherchons le repos dans ce parc solitaire. {.Talhot fait éloigner la suite : elle adresse la parole à Paulet, et pendant ce temps-là elle fixe /e« yeux sur Marie.) L'amour de mon bon peuple est trop vif; il témoigne sa joie d'une manière démeiurée et idolâtre : c'est ainsi qu'on hongre Dieu, et non pas les hommes.

M viUB , qui pendant ce temps-là était appuyée à demi évanouie sur sa nourrice, se relève, et tes regards rencontrent le regard fixe d'EHsabelh; elle tressaille épouvantée et se rejette sur le sein d Anna.

ODicul l'expression do ces traits n'annonce point de cœur.

ELISABETH

Quelle ed cette dame?

Tout le monde garde le silence.

THÉÂTRE DE SCHILLER

LEICESTEK.

Vous (^tcs à Eolheringay, reine.

ELISABETH Se 7nontre surprise et irritée. Elle lance un regard sinistre sur Leicester.

Qui a disposé cela, lord Leicester?

LEICESTER

La chose est faite, reine; et puisque le ciel .1 dirigé ici vos pas, laissez triompher la générosilc et la miséricorde

TALBOT

Laissez-vous fléchir, reine ; tournez vosregar.Js sur cette infortunée, qui s'évanouit à votre aspect.

Marie rassemble ses forces pour marcher vers Elisabeth. Elle s'arrête toute tremblante à moitié du chemin. L'ex pression de ses traits laisse voir un combat violent.

ELISABETH

Eh quoil mylords, qui m'avait donc annoncé une profonde soumission? je vois une orgueilleuse que le malheur n'a nullement fléchie.

Eh bien! soit; je vais encore m'abaisscr devant elle. Fuis, vain orgueil d'une âme fière; je veux oublier qui je suis et ce que j'ai souffert, et me prosterner devant celle qui me plonge dans cet opprobre. {Elle se tourne vers la reine.) Le ciel a prononcé pour vous, ma sœur; votre heureuse tête a été couronnée par la victoire : j'adore la Divinité qui fait votre grandeur. [Elle met le genou en terre devant la reine.) Cependant, soyez maintenant généreuse, ma sœur, ne me laissez pas dans l'humiliation; tendez-moi votre main, et montrez-vous reine en me relevant de cette chute profonde.

lÎLiSABETH, se retirant.

Vous êtes à votre place, lady Jlarie, et je remercie la bonté de Dieu, qui n'a pas voulu que je fusse contrainte d'être à vos pieds comme maintenant vous êtes aux miens.

MARIE, avec une émolion croissante.

Songez à la vicissitude des choses humaines. Il y a un Dieu qui punit l'arrogance; honorez-le, redoutez-le, ce Dieu qui me précipite à vos pieds devant ces témoins qui nous entourent: honorezvous vous-même en moi; ne profanez pas, n'outragez pas le sang des.Tudor qui coule dans mes veines comme dans les vôtres. 0 Dieu du ciel! ce soyez pas ainsi âpre et inaccessible, telle que ces roches escarpées que le malheureux naufragé s'efforce vainement de saisir et d'embrasser! Tout mon être, ma vie, mon sort dépendent en ce moment du pouvoir de mes paroles, de mes larmes; soulagez mon cœur, que je puisse toucher le vôtre : tant que vous jeterezsur moi ce regard glacé, mon cœur sera tremblant et resserré, mes larmes ne pourront couler, et une froide horreur tiendra mes supplications enchaînées dans mon sèln.

MARIE STUART

ELISABETH, ttvec froideur et sévériu Qu'avez-vous à me dire, lady Stuart? vougavez

voulu me parler. J'oublie que je suis reine, que je suis cruellement offensée, pour remplir le pieux devoir d'une sœur et vous accorder la consolation ' me voir: je cède aux inspirations de la génésité, et je m'expose à un juste blâme pourm'êtie tant abaissée... car vous savez qu'il n'a pas dépendu de vous que je périsse.

MARIE

Par où dois-je commencer, et comment pourlai-je parler avec assez de prudence pour vous toucher le cœur et ne point vous offenser? 0 mon Dieu ! donne de la force à mon discours, (■mousse tous les traits qui pourraientblesser. Jene puis cependant parler pour moi sans me plaindre amèrement de vous, et c'est ce que je ne voudrais point faire. Vous en avez agi injustement envers moi; je suis reine comme vous, et vous m'avez retenue prisonnière; je suis venue à vous comme une suppliante, et vous, méprisant en moi les saintes lois de l'hospitalité et les droits sacrés des nations, vous m'avez enfermée dans les murs d'un cachot; mes amis, mes serviteurs ont été cruellement séparés de moi ; j'ai été laissée en proie à un indigne dénûment. On m'a traduite devant un irljurieux tribunal... N'en parlons plus ; que ce que j'ai souffert soit plongé dans un éternel oubli : voyez, je veux tout attribuera la destinée. Vous n'êtes pas coupable, je ne suis point coupable non plus; un mauvais esprit sorti de l'abîme est venu allumer cette haine qui nous a divisées dès notre tendre jeunesse; elle a crû avec nous; des hommes méchans ont attisé et soufflé cette malheureuse flamme; des enthousiastes insensés ont armé du glaive et du poignard des mains dont on n'avait pas invoqué le secours. Tel est le déplorable sort des rois : dès qu'ils sont divisés, leur haine partage le monde, et toutes les furies de la discorde sont déchaînées. Maintenant il n'y a plus entre nous aucun tiers étranger. (Elle se rapproche d'elle avec confiance et parle d'un ton caressant.) Nous sommes près l'une de l'autre; maintenant parlez, ma sœur; dites-moi mes torts, je veux vous donner une pleine satisfaction. Hélas î que ne m'avez-vous plus tôt acrdé de m'entendre quand je demandais si intamment à paraître devant vous? les choses ne seraient pas allées si loin, et maintenant nous n'aurions pas cette triste entrevue dans ce lieu cruel et déplorable.

ELISABETH

Ma bonne étoile m'a préservée de réchauffer un serpent dans mon sein; n'accusez pas la destinée, mais la noirceur de votre âme et l'ambition féroce de votre maison. Rien d'hostile n'avait encore éclaté entre nous quand votre oncle, ce prêtre orgueilleux et avide de domination, qui d'une main audacieuse attente à toutes les couronnes, me déclara inimitié, et vous persuada follement de prendre mes armes, de vous attri-

buer mon litre royal cl d'engager avec moi un combat à la vie et à la mort. Que n'n-t-il pas excité contre moi? la langue des prêtres, les glaives des peuples et les redoutables armes des pieux insensés; ici môme, au milieu du séjour paisible de mon royaume, il a soufflé le feu de la sédition. Cependant Dieu est pour moi, et cet orgueilleux prêtre n'a pas eu la victoire : ma tète fut menacée du coup fatal, et c'est la vôtre qui tombe.

MARIE

Je suis dans la main de Dieu, vous n'abuserez pas de votre puissance avec tant de cruauté.

Qui peut m'en empêcher? Votre oncle a enseigné par son exemple à tous les rois de la terre quelle paix ils doivent faire avec leurs ennemis. Que la Saint-Barthélémy me serve de leçon! Que me sont les liens du sang, les droits des peuples? l'Église ne rompt-elle pas le lien de tous les devoirs, ne consacre-t-elle pas le parjure, le régicide? Je pratique seulement ce que vos prêtres enseignent. Dites, quel gage pourrait m'assurcr contre vous si ma générosité détachait vos fers ? quels liens pourraient me garantir votre sincérité, s'il n'en est point que les clefs de saint Pierre ne puissent délier? La violence seule fait ma sûreté: point d'alliance avccune race deserpens.

MARIE

0 que ces soupçons sont cruels et sinistres ! Vous m'avez toujours regardée comme une ennemie et une étrangère. Si vous m'aviez déclarée votre héritière, suivant les droits de ma naissance, vous auriez eu de moi reconnaissance et amour, et vous auriez trouvé une Adèle amie et une sœur.

ELISABETH

Lady Stuart, vos amis sont des étrangers; votre famille, ce sont les papistes; vos frères, cesont les prêtres. Vous déclarer mon héritière, vous! Piège perfide ! Afin que dès mon vivant vous égariez mon peuple, afin qu'artificieuse Armide vous enlaciez adroitement dans vos filets séducteurs la noble jeunesse de mon royaume, afin que tous les regards se tournent vers l'aurore d'unnouveau règne, et que moi...

MARIE

Gouvernez en paix ; j'abjure toute prétention à ce royaume. Hélas ! l'essor de mon âme est abattu, la grandeur ne m'attire plus; vous avez réussi, je ne suis plus que l'ombre de Marie; la fierté de mon courage a été brisée par les longs outrages de la captivité, vous m'avez réduite aux dernières extrémités, vous m'avez flétrie dans ma fleur; maintenant finissez, ma sœur, prononcez cette parole pour laquelle vous êtes ici, car je ne puis croire que vous soyez venue pour insulter cruellement votre victime. Prononcez cette parole ; dites-moi : « Soyez libre, Marie, vous avez éprouvé ma puissance, maintenant apprenez à honorer ma générosité. » Dites cela, et je recevrai ma

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liberté, ma vie, comme un présent de votre

main; un mot effacera tout le passé, je l'attends, j Ah ! ne me le laissez pas trop long-temps attendre ;

malheur à vous si vous ne finissez point par cette !

parole! car si vous ne vous séparez pas de moi j

comme une divinité souveraine et bienfaisante, |

ma sœur, je ne voudrais pas pour tout ce riche ; royaume, pour tous les pays qu'enviroimc la mer,

paraître à vos yeux telle que vous paraissez aux !

miens. 1

I^LISABETH. I

Vous reconnaissez-vous enfin vaincue? êtes- , vous à bout de vos complots? n'y a-t-ilplus aucun ' meurtrier en route? n'est-il aucun aventurier qui i ose encore se faire votre malheureux chevalier ? C'en est fait, lady Marie, vous n'en abuserez plus aucun ; le mon<ic a d'autres soins. Aucun ne cherchera plusà devenir votre... quatrième mari, car vous donnez la mort à vos amans comme à vos époux.

MARIE, se contenant.

Ma sœur ! ma sœur ! 0 mon Dieu ! mon Dieu ! donne-moi de la modération !

ELISABETH la regarde long-temps avec un orgueilleux dédain.

Lord Leicester, ce sont donc là les attraits qu'aucun homme ne regarda jamais impunément, dont aucune femme n'osa braver la comparaison ? Certes, cette renommée fut acquise à bon marché. Il est facile de paraître belle aux yeux de tous, quand on veut bien appartenir à tous.

MARIE

C'en est trop !

lÎLiSABETH, souriant avec raillerie.

Maintenant vous montrez votre véritable visage; jusqu'ici nous n'avions vu que le masque. MARIE, enflammée de colère, mais cependant avec une noble dignité.

J'ai pu faire des fautes; la jeunesse, la fragilité humaine, la puissance, ont pu m'égarcr; mais je ne me suis point cachée dans l'ombre; j'ai dédaigné avec une fierté royale des apparences hypocrites; mes plus grandes fautes, le monde ne les ignore pas, et je puis me dire meilleure que ma renommée. Malhcurà vous, si on vient à arracher ce manteau de l'honneur que votre dissimulation ajelésur l'ardeur effrénée de vos désordres secrets! Vous avez dû hériter des vertus de votre mère ; on sait assez pour quelle cause Anne de Boulcn monta sur l'échnfaud.

TALBOT t'avance entre les deux reines.

0 Dieu du ciel ! cela devait-il en venir là? Estce là de l'humilité, de la modération, lady Marie?

De la modération! J'ai supporté tout ce qui peut être humainement supporté. Loin de moi cette résignation au cœur d'agneau ; reprends ton vol vers le ciel, douloureuse patience ; que la colère long-temps retenue rompe enfin ses liens et

sorte de sa retraite; et toi, qui donnas au basilic irrité un regard mortel, fais que mes paroles lancent 3es traits empoisonnés.

TALBOT

Oh! elle est hors d'elle-même; pardonnez à son emportement; elle a été cruellement excitée.

Elisabeth , muette de colère , lance des regards furieux à

Marie.

LEICESTER, dans une agitation extrême, tâche d'éloigner Elisabeth.

N'écoutez point ses fureurs ; quittez, quittez ce déplorable lieu.

MARIE

Le trône d'Angleterre est profané par le fruit de l'adultère; le noble peuple de l'Angleterre est abusé par une artificieuse hypocrite. Si le sort eût suivi la justice, vous seriez maintenant dans la poussière devant moi, car je suis votre reine.

Elisabeth s'éloigne rapidement; les lords la suivent, et montrent le plus grand trouble.

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