SCÈNE IX
Les Précédens, TALBOT.
TALBOT entre avec agitation.
On veut vous contraindre, reine ; soyez ferme, soyez inébranlable. (// aperçoit Davison qui tient la sentence.) Ou bien en est-ce fait? Cela est-il réel? J'aperçois dans cette main un écrit funeste qui ne devrait pas en ce moment être mis sous les yeux de la reine.
ELISABETH
Noble Shrewsbury, on me contraint.
TAI.BOr.
Et qui peut vous contraindre? vous êtes souveraine; c'est ici le moment de montrer votre puissance. Imposez silence à ces voix séditieuses qui osent vous prescrire une opinion et commander à votrç volonté royale. La terreur, une rage aveugle agitent ce peuple; vous-même êtes hors de vous, cruellement offensée, en proie aux faiblesses de l'humaniié, vous ne pouvez maintenant porter un jugement.
BUHLEIGH.
Tout est jugé depuis long-temps. Il ne s'agit pas de prononcer une sentence, mais de l'excculer.
KE.NT, qui s'était éloigné lorsque Talbot est entré, revient.
La sédition s'accroît : on ne pourra plus longtemps contenir le peuple.
ÉLisABETU , à Talbot.
Vous voyez si l'on me presse.
TALBOT
Je vous demande seulement un délai. Ce trait de plume privera votre vie de la paix et du bonheur. Vous y avez réfléchi pendant de longues années; voulez-vous donc vous décider en un instant, au milieu de l'orage? Seulement un court délai : rappelez vos esprits, attendez un moment plus calme.
BURLKiGir, vivement.
Attendez, hésitez, différez jusqu'à ce que le royaume soit embrasé, jusqu'à ce que votre ennemie ait enfin réussi à accomplir ses desseins homicides! Trois fois Dieu a éloigné de vous le poignard : aujourd'hui encore, il s'est approché de votre sein; espérer encore un miracle, c'est vouloir tenter la Providence.
TALBOT
Le Dieu qui quatre fois de sa main miraculeuse vous a préservée, qui Jiujourd'hui a donné au brai débile d'un vieillard la force d'arrêter un furieux, ce Dion mérite qu'on mette sa confiance en lui. Ce n'est pas la voix de la justice que je teui faire entendre, ce n'est pas le moment; au milieu de ce trouble elle ne serait point écoutée.
Je vous dirai une seule chose : vous craignez maintenant Marie pendant qu'elle est vivante : ce n'est pas vivante que vous avez à la redouter: tremblez devant elle quand elle ne sera plu», quand sa tête sera tombée. Elle se relèvera de son tombeau comme une déesse de discorde, elle parcourra votre royaume comme le funtôme de la vengeance, et elle détournera de vous le cœur de vos peuples. Maintenant l'Anglais la craint et la déteste; il voudra la venger quand elle aura péri; il ne verra plus dans celle qu'il pleurera l'ennemie de la religion, mais la fille de ses rois, mais la victime de la h.iine et de l'envie. Bientôt vous pourrez éprouver ce changement. Après cette sanglante exécution traversez Londres, montrez-vous à ce peuple, qui jadis se pressait avec allégresse autour devons, vous verrez alors un autre peuple, une autre Angleterre. Vous ne marcherez plus environnée de la divine justice qui vous nvait enchaîné tous les cœurs; la terreur seule, compagne de la tyrannie, marchera devant vous, et rendra déserts les chemins oîi vous passerez; car vous .lurez fait le dernier, le plus terrible pis, et nulle tête ne sera en sûreté, quand cette tète sacrée sera tombée.
ELISABETH
Hélas! Shrewsbury! vous m'avez aujourd'hui sauvé la vie; vous avez détourné de moi le poignard de l'assassin. Pourquoi avez-vous arrêté le coup? toute incertitude serait finie, il n'y aurait plus de combats à livrer; et, pure de tout reproche, je reposerais tranquillement dans le tombeau. Ah! certes, je suis lasse de la vie et de la royauté; et s il faut qu'une des deux reines succombe pour que l'autre vive, et je sais bien que cela ne peut être autrement, ne puis-je donc être celle qui cède la place? Mon peuple peut choisir, je lui remets sa souveraineté. Dieu m'est témoin que ce n'est pas pour moi, mais pour le bien de mon peuple que j'ai vécu. S'il espère devoir à cette séduisante Marie des jours heureuï et prolongés, car elle est la plus jeune, je descendrai volontiers du trône; j'irai retrouver cetU tranquille solitude de Woodstock, où j'ai pas«( mon innocente jeunesse; où, loin des frivole {{rondeurs de la terre, je trouvais en mon àm( toute ma grandeur. Je ne suis point née poui être souveraine : le souverain doit avoir un( âme ferme, et mon cœur est faible. J'ai gou-i verné heureusement cette île pendant long-temps ] parce que je n'avais que des bienfaits à répanilre I Pour la première fois il faut que je remplisse uij devoir de rigueur, et je sens toute ma faibU
BUULKKiH.
Au nom du ciel! quand il me faut entend des paroles si peu royales sortir de la bouche du la reine, je trahirais mon devoir, je trahiriiis i: patrie, si je gardais plus long-temps le silei. Vous dites que vous aimez votre peuple plu, que vous-même; c'est maintenant qu'il faut l prouvez. Vous ne devez pas chercher le rer pour vous en livrant le royaume aux tcmpèi»
leaM enwi
MARIE STUART
songez à la religion. Faut-il voir revenir avec Marie l'antique superstition? Les moines doiventils encore revenir régner ici? Un légat parti de Rome doit-il encore fermer nos églises, détrôner nos rois? Je vous rends comptable du salut de vos sujets ; d'après ce que vous déciderez maintenant, ils sont ou sauvés ou perdus. Ce n'est pas ici le moment de montrer une pitié de femme ; le bien du peuple est votre suprême devoir. Shrewsbury a sauvé votre vie; moi je veux faire plus, je veux sauver l'Angleterre.
ELISABETH
Qu'on me laisse à moi-même. Dans cette grande affaire il ne peut me venir des hommes ni conseils ni consolations. J'en réfère au suprême juge ; ce qu'il m'inspirera, je le ferai. Éloignez-vous, mylords. ( A Davison. ) Vous, Davison, demeurez près d'ici.
Les lords se retirent. Talbot seul demeure un instant de
plus devant la reine, et la regarde d'un air expressif;
puis il s'éloigne lentement en laissant voir une profonde
affliction.
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