‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 3 sur 637 · L'IMAGE VOILÉE · texte numérisé non relu

L'IMAGE VOILÉE

Un jeune homme qu'une soif ardente de savoir avait conduit à Sais, en Egypte, pour y apprendre la mystérieuse sagesse des prêtres, avait déjà d'un esprit rapide monté de grade en grade; cl toujours son désir de connaître s'accroissait de plus en plus . à peine l'Iiiérophante pouvail-il calmer les élans de son impatience. — (jue m'as-lu donné, dit le jeune homme, si je n'ai pas tout? Y a-t-il en cela du plus ou du moins? Ta vérité serait-elle comme un plaisir des sens qu'on peut posséder en plus ou moins grande quantité, mais que pourtant on possède ? N'est-elle donc pas unique et indivisible ? Ole un son à un accord, Ole une couleur à un rayon lumineux, et tout ce qui le reste n'est plus rien ; l'accord n'existe plus, la lumière est détruite.

Pondant qu'ils parlaient ainsi, ils arrivèrent dans l'enceinte circulaire d'un temple silencieux et solitaire. Une statue voilée, d'une taille colossale, frappa les yeux du jeune homme. Étonné, il regarde son guide, et lui dit • « Quelle figure est donc cachée derrière ce voile? — La 'Vérilé, lui répondit-on.— Comment ! s'écria le jeune homme, tous mes efforts sont dévoués à découvrir la Vérilé, et c'est elle qui est là, et on me la cache !

— Prenez-vous-en à la déesse, répondit l'iiiérophante: Aucun mortel, a-t-elle dit, n'écartera ce voile jusqu a ce que je le lève moi-même; et celui qui, d'une main coupable et profane, lèvera avant le temps ce voile interdit et sacré, celui-là, a dit la déesse... — Eb bien? — Celui-là verra la Vérilé. — Étrange oracle! toi-môine lu n'as jamais levé ce voile ? — Moi ? vraiment non ; je n'en ai jamais été tenté. — Je ne conçois pas cela. Si je ne suis séparé de la Vérité que par ce mince lissu... — Et par une loi, interrompit son guide, par une loi plus puissante, mon lils, que lu ne le penses. Il est léger pour la main, ce mince lissu ; il est pesant pour la conscience. »

Le jeune honmie revint pensil à sa demeure; le désii brûlant de savoir lui ravit le sommeil : il s'agite impatiemment sur sa couche et se relève vers le milieu de la nuit ; ses paslremblans le conduisent Involontairemenl au temple ; les murs étaient faciles à franchir : d un élan intrépide le téméraire s'introduit dans l'eiiceinle.

L'y voilà maintenant, environné d'un silence lugubre el redoutable qu'interrompt seulement le souid retenlissenient de ses pas solitaires au-dessus des caveaux mystérieux. A travers l'ouverlure élevée de la voûte, la lune laisse tomber ses rayons pâles, bleuâtres et argentés; terrible comme la présence d une divinité, la ligure enveloppée de son voile brille au milieu de l'obscurité du lemple.

Il s'avance d'un pas incertain ; déjà sa main hardie va toucher au voile sacré; une chaleur soudaine, un frisson convulsif courent à travers ses veines ; un bras invisible le repousse. « Malheureux, que vas-tu faire? lui crie au-dedans de lui-même une voix salutaire ; vcux-lu donc tenter le saint des saints? Aucun mortel, a dit l'oracle, ne doit écarier ce voile jusqu à ce que je le lève moi-même.— Mais celle môme bouche n'a-t-elle pas ajouté : Qui lèvera ce voile verra la Vérilé? Qu importe ci' qu'il cache, je le lèverai. Ei il cri" <uoe haute voix ;Je veux la voir. —

Voir! lui répète en se raillant le long retentissement de l'écho.

Il dit, et il écarte le voile. Maintenant, vous me demandez ce qui parut a ses yeux? je l'ignore. Pâle el sans connaissance, étendu sur les marches de l'autel d'isis, il fut trouvé le lendemain par les prèlres. Ce qu'il a vu et appris, jamais sa bouche ne l'a proféré. Il perdit pour toujours la sérénité de sa vie ; un profond chagrin rentraîiia jeune dans le tombeau. — Malheur à celui :... telles furent les paroles el les conseils qu'il répondit aux questions importunes dont on le pressait; malheur à celui qui recherche la vérilé en se rendant coupable! jamais elle ne lui donnera de contentement.

Parmi les nombreuses pièces de Schiller qui appartiennent à celte époque, et qui sont datées de 1793 et des deux années suivantes, la plupart sont composées dans ce même esprit. On y voit une conviction intime du vide et de l'insufflsance de la sagesse du monde. Souvent même, avec une raillerie assez douce , il remontre à la philosophie son néant et ses vaines lluctuations, et il en appelle au sentiment intérieur, a la tendance de l'âme. Les illusions sont détruites; mais le cœur, bien loin de se dessécher, a appris a jouit de ses cs|)érances et de ses désirs. Le morceau intitulé l'Idéal et la Vie est une longue comparaison de ce que l'imagination rêve de noble, de pur et de calme, avec ce que la réalité a de rude, d'agité et d'incertain. Mais l'homme ne doit poin perdre courage; il doit lutter contre l'influence terrestre, excité par la vue du monde céleste: c'est ce qui est indique sous l'eniblènie d'Iiercule. Un des caractères de la poésie de Schiller, c'est d'être sans cesse revêtue des brillantes couleurs de la mythologie grecque, ramenée à un sens allégorique.

Jadis Alcide parcourut le rude sentier de la vie, dans un perpétuel combat ; il abattit l'hydre, il terrassa le lion, il descendit vivant dans la barque infernale pour délivrer son ami ; une déesse implacable el perlide accumula tous les maux, tous les dangers de la vie sur la roule que parcourait courageusement celui qu'elle déteslail.

Jusqu'à ce que le dieu, dépouillant l'enveloppe mortelle, fut par les llammes séparé de l'homme ; alors il s'abreuva du souflle léger de l air. D'un joyeux el nouvel essor il s'élança loin de la vie terrestre; le rêve pénible se dissipa el disparut. Les harmonies de l'Olympe accueillirent l'àme glorieuse dans les parvis éternels, el la déesse aux joues de rose lui présenta la coupe avec un doux sourire.

Dans les Paroles de la foi il prescrit aux hommes de conserver toujours dans leur cœur trois idées qui n'y sont pas venues du dehors, et au.\quelk'S est attaché tout bonheur, ainsi que toute dignité, Dieu, la vertu et le libre arbitre.

Dans les Paroles de l'erreur il fait l'histoi de ses propres opinions ; il annonce que la vie l'homme est pénible et stérile, tant qu'il poursuil et veut posséder sur la terre la justice, le b ~ heur et la vérité.

Ainsi, nobles âmes, détachez-vous dune raison vaine et affermissez-vous dans la foi célesie. Ce ((ue l'orei'h n'entend pas, ce que I œil n'aperçoit pas, voilà pouriao ce qui est beau, ce qui est vrai. L'insensé va le chcrc"

aUil

NOTICE SUR SCHILLEn

ni dehors : c est en vous-mêmes quil est, qu'il a été éternellement placé.

L'auteur de VAllemagne a comparé de charmantes stances de Voltaire

Si vous voulez que j'aime encore.

Rendez-moi l'ége des amours,

avec celles de Schiller, intitulées l'Idéal : il est en effet curieux de voir le même sentiment dans deux âmes si différentes, de juger de la diversité des idées mises en mouvement dans l'une et dans l'autre; c'est par de telles comparaisons qu'on apprend fi connaître l'esprit et le caractère de chaque époque de la littérature. Les vers de Voltaire ont un tour facile, simple et gracieux : ils expriment ce que chacun peut éprouver; mais ce n'était pas une raison pour qu'un philosophe allemand fût condamné à les copier ou à les refaire , lorsqu'il était ému d'une tout autre sorte. Au reste , ces traductions qui dépouillent les vers de toute la grâce de l'expression, de toute l'harmonie des sons, ne sont qu'un appel à l'imagination des lecteurs.

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