JU.NO.V
l'ar Jupiter! c'est mon seul motif... Quelle .ur subite a coloré ton visage lorsque j'ai ■ DMcé le nom de Jupiter! Non, ma fille, nul motif. La contagion fait à Ëpidaure de tcrs ravages; chaque souffle est un mortel poi- ; chaque créature exhale la mort; la mère iM velit son fils, et l'époux sa fiancée; la flamme (Icj bûchers éclaire les rmits à l'égal du jour; des -éiiiissemens sans fin retentissent dans l'air; le malheur est sans bornes. Le souverain des dieux rt'i;arde notre malheureux peuple d'un œil irrité; (Il vain coule le sang des victimes, en vain le pnUe se traîne à genoux vers son autel, son oreille est sourde à nos plaintes. C'est pourquoi m;i patrie désolée m'envoie vers la fille de Cadmu s pour obtenir d'elle la fin de nos maux. Bé- 100, ont-ils dit, a un grand pouvoir sur Sémélé sa tille. Sémélé a un grand pouvoir sur Jupiter, Je ne sais rien de plus, et ne puis comprendre ce ([ii'ils ont voulu dire en parlant du grand pouvoir de Sémélé sur Jupiter.
SÉMÉLÉ, vivement et sans réflexion
Demain la contagion cessera... Dis au peuple que je suis aimée de Jupiter... Dis-lui que la contagion doit cesser dès aujourd'hui.
jCMO.v, en montrant de l'étonnement.
Ah! il est donc vrai? Ce que répète la renommée aux cent voix depuis l'Ida jusqu'à l'Hémus, est donc vrai? Jupiter t'aime? Jupiter vient à toi avec tout cet éclat qu'il déploie aux yeux de l'Olympe étonné, lorsqu'il presse dans ses bras la fille de Saturne?... Grands dieux! vous pouvez maintenant faire descendre ma vieillesse aux enfers... J'ai assez vécu... Le sublime fils de Saturne descend dans sa divine gloire vers celle que mon sein a autrefois nourrie, vers celle...
SÉMÉLÉ
0 Béroé ! il vint sous la forme d'un beau jeune homme, plus charmant que Tithon s'échappant des bras de l'Aurore; plus céleste et plus pur qu'Hespérus, lorsque baigné des flots de l'éther il exhale un doux parfum ; sa démarche était grave et majestueuse comme celle d'Apollon, quand ses flèches, son arc et son carquois résonnent sur ses épaules; une draperie éclatante de lumière flottait derrière lui, telle que les vagues d'argent déroulées par le zéphyr sur la surface de l'Océan. Sa voix était comme le -murmure argentin d'un clair ruisseau, et plus ravissante que les sons de U lyre d'Orphée.
JUNON
Ah! ma fille!... L'inspiration de ton cœur te donne la verve poétique. Ah! quel bonheur ce doit être que de l'entendre! Que son aspect doit être divin, si un souvenir passager suffit pour te jeter dans le ravissement de la Pythie ! IVlais quoi! tu me tais ce qui est le plus sublime. Ne veux-tu rien me dire de la céleste pompe du fili de Saturne, de l'éclatante majesté de sa foudre, qui brille à travers les nuages déchirés? Ucncalion ou Prométhée ont su aussi créer des charmes séduisans... Jupiter seul peut lancer le tonnerre; la foudre qu'il dépose à tes pieds, la foudre, c'est là ce qui atteste que tu es devenue la souveraine de l'univers.
SÉMÉLÉ
Comment! que dis-tu? Pourquoi parler ici de la foudre?
JONOiN, souriant.
Sémélé, tu sais railler avec grâce. ,
SÉMÉLÉ
Ah! Jupiter, tel que je l'ai vu, est trop divin pour ressembler à un fils de Deucalion... Mais je ne sais rien de la foudre.
JUNON
Tu es jalouse de ton bonheur.
SÉMÉLÉ
Non, Béroé! par Jupiter.
JUNON
Tu me le jures?
SÉMÉLÉ
Oui, par Jupiter! par Jupiter adoré!
JU.\o.\, vivement.
Tu me le jures, malheureuse !
SÉMÉLÉ , inquiète.
Que dis-tu, Béroé?
JUNON
Répète encore une fois cette parole ! elle fait de toi la plus malheureuse créature de ce vaste univers! Ce n'est point Jupiter. Tu es perdue.
SÉMÉLÉ
Ce n'est point Jupiter ? Ah ! quel effroi !
JUNOX.
C'est quelque imposteur de l'Attique, qui, sous une divine apparence, t'a dérobé l'honneur, l'innocence et la pudeur. [Sémélé s'évanouit.) Oui, tombe! tombe pour ne te relever jamais; qu'une nuit éternelle voile tes yeux! puisses-tu vivre dans un éternel silence, et rester immobile ici comme un rocher! 0 honte! honte! la chaste lumière du jour recule épouvantée vers le sombre royaume d'Hécate! Dieux! ô dieux! Béroé devaitelle donc, après seize années d'une triste séparation, retrouver ainsi la fille de Cadmus? .. J'étais venue joyeuse d'Epidaure, dois-je retourner humiliée à Ëpidaure, y rapporter le désespoir? 0 douleur! ô ma patrie! la contagion peut exercer paisiblement ses ravages jusqu'à un second déluge; elle peut entasser les cadavres aussi haut aue les sommets de l'OEta; toute la Grèce peut se changer en un vaste tombeau, avant que Sémélé
THÉÂTRE DE SCHILLER
puisse apaiser la colère du dieu. Toi, la Grèce, moi, tous, nous avons été abusés!
SÉuivLK se lève tremblante et lui tend les bras. Ah 1 chère Béroé !
JUNON
Ranime-toi, mon enfant! peut-être est-ce Jupiter? Cela n'est pas vraisemblable, mais cependant c'est peut-être Jupiter. Nous devons nous en assurer. 11 faut qu'il se dévoile à toi, ou tu fuiras pour toujours sa rencontre, et tu livreras son forfait à la vengeance sanglante des Thébains... Regarde moi, chère fille, regarde ta chère Béroé, lis dans ses yeui toute sa tendresse. Ne veux-tu pas chercher à le connaître?
SÉMIÎL^.
Non, ce n'est pas lui que je verrais.
JHNON.
Serais tu donc moins malheureuse en restant dans le supplice du doute? Et si cependant il était vrai que Jupiter...
sÉMÉLÉ, cachant son visage dans le seinde Junon.
Hélas ! ce n'est pas lui.
JUNOJf.
Si, avec tout l'éclat dont il brille dans l'Olympe, il se montrait devant toi? Alors, Sémélé, te repentirais-tu d'avoir tenté cette épreuve? SÉMÉLÉ, avec chaleur.
Ah! s'il se dévoilait!
JO\o>î, vivement.
Avant de te presser dans ses bras, il faut.qu'il se dévoile... Écoute, ma chère fille, le conseil sincère de ta fidèle nourrice. L'amour vient de m'inspirer ce que l'amour doit accomplir. Parle, dois-tu le revoir bientôt?
SÉMÉLÉ
11 m'a promis de me revoir avant qu'Apollon descende chez Téthys.
jUNO.Nj vivement, et oubliant son déguisement.
Ah! ill'a promis? cela est-il vrai? il doit venir aujourd'hui? [Elle se remet.) Laisse-le venir, et lorsque, dans l'ivresse de son amour, il voudra te serrer dans ses bras, alors, écoute-moi bien : tu te retireras promptement et avec effroi. Combien il sera surpris ! Ne lui laisse pas le temps, ma fille, de revenir de sa surprise, et ordonne-lui, avec un œil glacé, de se retirer. Agité, furieux, il te pressera : les refus d'une belle ne sont qu'une digue opposée au torrent de la passion, qui n'en devient que plus impétueux... Tu fondras en pleurs. Il peut résister aux géans, il peut d'un œil tranquille regarder Typhée aux cent bras entassant dans sa fureur Ossa sur Olympe pour reconquérir le trdne paternel ; mais Jupiter cède aux larmes de la beauté. Tu souris. Ah! l'écolièrecn sait plus «ur cela que sa maîtresse. Alors tu supplies le dieu de t'accorder une faveur toute légère, toute innocente, qui signalera et son amour et sa divinité: il faut qu'il en jure par le Styx : le Styx nllfslé, il ne peut se délier do son serment. Alors tu diras : « Je ne puis rien t'accorder jusqu'au » moment où, avec le mt^me éclat dont tu es en » vironné en embrassant la fille de Saturne, tu
te présenteras à la fille de Cadmus. » Ne te laisse point effrayer, Sémélé, lorsque, pour te faire renoncer à ton choix, il te présentera comme épouvantail, la majesté terrible de sa présence, les flammes qui éclatent autour de lui, les tonnerres qui retentissent à son commandement. Ce sont de vaines frayeurs, Sémélé, que les dieux avares de leur splendeur excitent parmi les hommes. Demeure invariable dans ta demande, et Junon ellemême te verra d'un œil d'envie.
SÉMÉLÉ
Odieuse déesse aux yeux de génisse! il a souvent dans ses momens de tendresse gémi près de moi de ce qu'elle lui faisait souffrir par ses sombres emportemcns.
JUNOX, à part, avec chagrin et colère.
Ah ! misérable ! la mort pour cet outrage!
SÉMÉLÉ
Quoi, chère Béroé, que murmures-tu?
JUisoN, irritée.
Rien, chère fille, et moi aussi je suis d'une sombre humeur. Un regard sévère et pénétrant est souvent traité par les amans de sombre emportement; et des yeux de génisse peuvent ne pas être sans quelque charme.
SÉMÉLÉ
Ah! Béroé, en est-il qui puissent davantage enlaidir une femme? et ce visage pâlissant et jauni, coloré par le venin dcl'envic? Jupiter se plaignait à moi que son amour importun et jaloux ne lui laissait pas une nuit de repos, et que le tourment de ses caprices avait transporté dans l'Olympe la roue d'Ixion.
JUNON, troublée, et ne pouvant contenir sa colère.
C'en est assez !
SÉMÉLÉ
Quoi, Béroé! pourquoi tant d'amertume? en ai-je dit plus que la vérité, plus que la prudence le permettent?
JUNON
Tu en as dit plus que la vérité, plus que la prudence le permettent; jeune fille, estime-toi heureuse si le doux éclat de tes yeux bleus ne te conduit pas bientôt dans la barque infernale. La fille de Saturne a aussi des temples et des autels ; elle descend aussi chez les mortels. La déesse se venge surtout d'un insolent dédain.
Qu'elle descende ici et soit témoin de mon dédain, que m'importe? Mon Jupiter adoré me protège, et Junon pourrait-elle ôter un cheveu de ma tête? Mais n'en parlons plus, Béroé; Jupiter paraîtra devant moi aujourd'hui dans toute sa splendeur, et quand la fille de Saturne en devrait de dépit prendre le chemin des enfers...
JUNON, d part.
Ce chemin une autre le trouvera avant elle, si le tonnerre du maître des dieux vient à l'atteindre... {A Sémélé.) Oui, Sémélé, elle pourra bien sécher d'envie, lorsque la fille de Cadmus, aux yeux de toute la Grèce, s'élèvera en triomphe vers rOlympc.
SÉM
s^MÉLÉ, avec un léger sourire.
Toute la Grèce parlera de la fille deCadmus! y penses- tu?
JUNON
Comme si, depuis Sidon jusqu'à Athènes, on parlait déjà d'autre chose? Sémélé, les dieux, les dieux mêmes descendront du ciel , les dieux s'inclineront devant toi; les mortels, dans un respectueux silence, se prosterneront devant la fiancée du vainqueur des géans, et se tenant dans un timide éloignement...
SEMBLÉ, transportée de joie, l'embrasse.
Béroé !
JUNON
Et l'immortalité ! Un marbre éclatant annoncera à l'antique univers: « Ici est adorée Sémélé; Séj mêlé la plus belle des femmes, qui par ses cares- I ses attira de l'Olympe le maître du tonnerre et sut 1 l'enchaîner sur la terre. » La renommée dans son ! vol bruyant fera mille fois retentir la mer et les ! montagnes...
sÉHJÉLé, hors d'elle-même.
\ La Pythie! Apollon l et dès qu'il aura seule- I ment paru?
iJUNON.
Et sur les autels fumans tu seras honorée par les mortels comme une divinité.
I SÉMÉLÉ, transportée.
I Et je pourrai les exaucer ! J'apaiserai son courroux par mes prières ; j'éteindrai sa foudre avec mes pleurs, je leur rendrai le bonheur. JUNON, à part.
Pauvre insensée, cela ne sera jamais. {Elle réfléchit.) Serais-je attendrie? Non, elle a parlé de ma laideur ; non, sans pitié ! aux enfers. {A Sémélé.) Hâte-toi, hâte-toi seulement, ma fille, que Jupiter ne sache rien de ceci. Fais-le long-temps attendre, pour accroître son ardeur.
SÉMÉLÉ
Béroé, le ciel a parlé par ta bouche. 0 bonheur! Les dieux descendent de l'Olympe et s'inclinent devant moi, et les mortels dans un respectueux silence... Ah! laisse-moi, laisse-moi, je vais te quitter.
Elle sort.
JONON, la suivant des yeux d'un air de triomphe. Faible et orgueilleuse femme, si facilement abusée! le feu dévorant de ses yeux t'embrasera ; ses caresses te réduiront en poudre, ses embrassemens t' envelopperont comme la tempête! La forme mortelle ne peut soutenir la présence de celui qui lance le tonnerre. Ah ! {dans un transport de fureur) lorsque son faible corps, pressé dans les bras du dieu, se fondra comme la cire devant la flamme, ou la neige devant les rayons du soleil ; lorsque le parjure, au lieu de sa douce ît délicate maîtresse, n'embrassera que la mort ausée par son terrible aspect, combien, du sommet du Cithéron, mes yeux se repaîtront de ce