‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 303 sur 637 · SS · texte numérisé non relu

SS

THÉÂTRE DE SCHiLLEIl

oserait s'attaquer à celle que Jupiter appelle son amante? Je méprise toutes les ruses... Semclé, où es-tu? II me tarde de reposer sur ton sein ma tête chargée du soin de l'univers, de calmer mon esprit fatigué du gouvernement orageux du monde, de déposer le sceptre, le gouvernail, les balances, et de jouir de ma félicité! 0 ivresse du bonheur! doux enchantement des dieux eux-mêmes! bienheureux délire! Ow'^fcs-vous, race d'Uranus? Qu'êtes-vous, nectar et ambroisie, trône de l'Olympe, sceptre doré des cieux?Qu'étes-vous, toute-puissance, éternité, ue immortelle? Divinité, qu'étes-vous, sans l'amour? Le berger qui, au murmure du ruisseau, oublie sur le sein de sa maltresse le soin de ses agneaux, ne porte aucune envie à mon tonnerre... Elle approche! elle vient! 0 femme! chef-d'œuvre de ma création! Il doit être adoré, celui qui t'a créée! C'est moi qui t'ai créée, et je me rends hommage; Jupiter adore Jupiter, parce qu'il t'a formée î Qui, dans tout l'empire des êtres, pourrait me blâmer? Ah! combien tous mes mondes sont peu de chose! combien sont Indignes d'attention mes étoiles étincelantes, et tout ce système du mouvement de l'univers et cette harmonie des sphères! combien tout cela mérite peu le nom d'Être! combien tout cela est la mort, en comparaison d'une âme! [Semé lé s'approche sans le regarder.) Ma gloire, mon trône, ne sont rien ! Ah ! Séméié ! {Il s'avance vers elle; elle veut fuir.) Tu fuis! tu gardes le silence! Ah! Séméié! tu me fuis? sÉMÉLÉ , le repoussant.

Laissez-moi I JUPITER, après un moment de surprise et de silence.

Est-ce un rêve? la nature est-elle ébranlée sur ses fondemens ? Séméié me parler ainsi !. .. Quoi ! aucune réponse? Tu fuis mes bras amoureux! Jamais la fille d'Agénor n'a fait ainsi battre mon cœur; jamais je ne fus ainsi agité sur le sein de Léda; jamais les baisers de la captive Danaé n'ont ainsi embrasé mes lèvres!

SÈMélt.

Tais-toi, perfide!

JUPITER , avec une tendresse involontaire. Sémélc !

RlÎMÉLÉ.

Fui«I

JUPITER , d'un ton de majesté.

Je suis Jupiter!

Toi, Jupiter? ifemble, nouveau Salmonée!

celui aue lu as outrage viendra, terrible, t'arra-

cher ton éclat mensonger : 'Iv. n'es pas Jupiter!

JUPrrEii, d'un ton inij'0*anl.

L'univers roule autour de moi uays son orbite

et me nomme de ce nom.

séuiiÉ.

Aht blasphème I

JUPITER, avec douceur.

Eh quoi! ma bicn-aimée, d'où vient ce langage? Quel serpent a détourné de moi ton cceur?

SÉMEte.

Mon cœur est consacré à celui dont tu pren( le nom. Souvent des hommes viennent sous l'a] parence d'un dieu surprendre une femme... Fui tu n'es pas Jupiter.

JUIMTEH.

Tu doutes?... Séméié peut-elle encore dout< de ma divinité?

SEMBLÉ, avec douleur.

Ah! serais-tu Jupiter?... Aucun fils des bon mes, aucune créature d'un jour ne sera presse dans mes bras. Mon cœur est consacré à Jupiter. Ah! serait-il vrai que tu es Jupiter?

JUPITHR.

Tu pleures?... Jupiter est près de toi, et! pleures! ( // se jette à ses genoux.) Parle, d( mande, et la nature soumise obéira en tremblai à la fille de Cadmus. Ordonne, et les torrens su; pendront aussitôt leur cours. L'Hélicon et Caucase, et le Cynthus et l'Athos, le Jlycale, Rhodope et le Pinde, ébranlés par un signe tou puissant de mes sourcils, iront combler les va Ions et les pcUurages, et tomberont comme d i flocons de neige dans l'air obscurci! Ordonne, î du nord et de l'ouest des tourbillons de vent a;! sailliront l'empire du puissant Neptune, et ébrai; leront son trône; la mer révoltée s'élancera ho de ses rivages et de ses vaines digues; l'écla brillera dans la nuit; le ciel éclatera jusqu'à s pôles, le tonnerre retentira avec rage, l'Océi' jaillira jusque vers l'Olympe, et l'ouragan cél<i brera en ton honneur un chant de victoire. Oij donne, et...

SÉMÉLÉ

Je suis une femme, une simple mortelle ; con ment le potier s'inclinerait-il devant le vase qu' a formé? Comment l'artiste se prosterneraitdevant sa statue?

JUPITER

Pygmalion se courba devant son chef-d'œuvr Jupiter adore sa chère Séméié.

sÉMÉLÉ , pleurant avec sanglots.

Lève-toi!... lève-toi!... Ah! malheur à mo pauvre fille! Jupiter possède mon cœur; jo i puis aimer qu'un dieu ; et les dieux se rient moi, et Jupiter me méprise !

JUPITER

Jupiter est à tes pieds.

SÉMÉLÉ

Lève-toi... Jupiter est assis sur son tjrône J milieu des carreaux de la foudre, et, dans 1 bras de Junon, il méprise un humble verrai seau.

JUPITER, vivement.

Ah!... Séméié et Junon!... un faible veflrf seau... Comment?...

SÉMÉLI?.

Oh ! quel serait l'inefTable bonheur de la de Cadmus si tu étais Jupiter ! Mais tu n'es pol

JUPITER se relève.

Je le suis. ( // étend la main, et un arc-en-»

SÉMÉLÉ

pparaît; des sons mélodieux se font entendre.) le loconnais-tu?

SlÉMÉLl?.

le bras de l'homme est puissant lorsqu'il est rotégé par les dieux; tu es sans doute chéri du Is de Saturne, mais je ne puis aimer qu'un dieu.

JUPITER

Knrore! Quoi! tu doutes encore si ce pouvoir ;t emprunté aux dieux ou tient à la divinité? es dieux, Sémélé, communiquent souvent aux nmincs un pouvoir bienfaisant, mais jamais les ieiix ne communiquent leur majesté terrible; la lort et la destruction sont les signes du pouvoir ivin. Le Jupiter qui tue va se dévoiler devant

L-tend la main. La terre tremble avec fracas au milieu des flammes et de la fumée. Ces prodiges sont accompagnés de sons qui se font entendre chaque fois que Jupiter manifeste son pouvoir.

Retire ta main. Grâce, grâce pour les malheulax mortels! Oui, c'est Saturne qui t'a enfanté.

JUPITER

Ah! imprudente! Jupiter doit-il, pour vaincre ibstination d'une femme, commander au soleil 8 s'arrêter et aux planètes de rebrousser leur )urs? Jupiter le fera. Souvent un fils des dieux su faire sortir le feu des flancs d'un rocher, ais son pouvoir finit aux limites de la terre, ipiter a plus de pouvoir.

étend la main. Le soleil s'éteint; une nuit soudaine se répand.

SÉMÉLÉ se prosterne devant lui.

Ah! tout-puissant... Oh! si tu savais aimer!

Le jour reparait.

JUPITER

La fille de Cadmus demande à Jupiter si Juter peut aim er? Un mot de toi, et il renonce à 1 divinité, il devient une créature de chair et de ing, il se soumet à la mort pour être aimé.

SÉMÉLÉ

Ainsi ferait Jupiter?

JUPITER

Parle, Sémélé, que veux-tu de plus î Apollon rouait lui-même qu'il avait vécu avec délices, >nune parmi les hommes. Un signe de toi, et je îviendrai un mortel.

SÉMÉLÉ , le serrant dans ses bras.

0 Jupiter! les femmes d'Épidaure se raillent de Sémélé comme d'une fille insensée ; elles disent

le la bien-aimée du maître du tonnerre ne peut en obtenir de luii

JCPiTER, vivement.

Faisons rougir les femmes d'Epidaure. Deande, demande seulement, et je jure par le tyx, dont le pouvoir sans bornes soumet impéeusement les dieux eux-mêmes... Si Jupiter tarde t'obéir, puisse la divinité infernale l'anéantir à nstant même!

SÉMÉLÉ , d'un ton joyeux et animé.

Maintenant je reconnais mon Jupiter chéri ! Tu is juré. Le Styx t'a entendu ; je veux te presser

1 mes bras, brillant du même...

JUPITER, avec un cri d'effroi.

Malheureuse! arrête!

SÉMÉLÉ

Tel que la fille de Saturne...

JUPITER veut lui fermer la bouche.

Tais-toi !

SÉMÉLÉ

... Te reçoit dans ses bras.

JUPITER pdZtt, et détourne les yeux.

Il est trop tard... Les paroles sont prononcées! le Styx! tu as demandé la mort, Sémélé!

SÉMÉLÉ

Hélas! est-ce ainsi qu'aime Jupiter?

JUPITER

Je renoncerais au ciel pour t'avoir donné une moindre preuve d'amour, (/i la regarde avec désespoir.) Tu es perdue.

JUPITER, avec fureur et se parlant à lui-même.

Ah! Junon, je m'explique maintenant ton air de triomphe ! Infernale jalousie! Cette rose va mourir; hélas! si belle! 0 malheur! l'Achéron va posséder un tel trésor.

SÉMÉLÉ

Tu n'es avare que de ta majesté.

JUPITER

Maudite soit cette majesté qui t'a éblouie! maudite soit ma grandeur qui te met en poudre ! malédiction, malédiction sur moi, qui avais fondé mon bonheur sur une poussière périssable!

SÉMÉLÉ

Ce sont de vaines frayeurs, Jupiter; je ne suis point troublée par tes menaces.

JUPITER

Enfant insensée! va, va recueillir les derniers adieux de tes compagnes. Rien, rien ne peut te sauver... Sémélé, je suis ton Jupiter... et cela aussi va finir... Va.

SÉMÉLÉ

Tu es jaloux de ta puissance; mais tu as juré le Styx, tu ne peux t'en dégager.

Elle sort.

JUPITER

Non, tu ne triompheras point, Junon ! Tremble. Ce pouvoir qui donne la mort, qui soumet la terre et le ciel à me servir de marchepied, saura saisir la perfide, et la clouer avec des chaînes de diamans aux rochers escarpés de la Thrace ; et ce serment... ( Mercure paraît dans l'éloignement.) Qui t'amène ici d'un vol rapide ?

MERCURE

Je t'apporte les actions de grâce des malheureux consolés.

JUPITER

Replonge-les dans l'infortune.

MERCURE, étonné.

Jupiter I...

JUPITER

Personne ne doit être heureux ; elle va mourir. La toile tombe.

Page 1